22 Jan

La part de l'ombre - Episode 3

Publié par lechanoir  - Catégories :  #Récits à la file : La part de l'ombre

La part de l'ombre - Episode 3

Retrouvez en bas de cette page les liens pour accéder aux épisodes en PDF ou les télécharger 

 

 

Épisode 3

 

Quand Dorothy Cooper arriva au troisième étage, la pièce était pratiquement vide. À travers les vitres de son bocal – que certains appelaient également "l'aquarium" – le capitaine Mendez lui fit signe d'entrer.

– Bonjour capitaine, vous savez si le sergent est dans les environs ?

Mendez, désigna d'un mouvement de tête, le moniteur de contrôle qu'il ne quittait pas des yeux :

– Ils interrogent le mari de la galeriste. Vous avez du nouveau ?

– Je ne suis pas vraiment sûre.

Elle hésita un instant puis se lança.

– Je n’ai pas encore vérifié les analyses et il peut s’agir d’une contamination entre deux scellés... Ce n’est donc qu’une très forte présomption pour le moment.

– Venez-en au fait, docteur, vous voulez bien, la pressa Mendez.

– L’analyse du cuir cousu aux pieds de Catherine Beaumont a révélé un ADN différent de celui de la victime. Et... cet ADN est référencé.

Mendez lui accorda soudain toute son attention, quittant pour la première fois son écran des yeux.

– Tenez, juste là, dit-elle en désignant, dans le dossier qu'elle tendait au capitaine, le nom qu'avait livré les ordinateurs de la Scientifique.

Mendez se redressa, se saisit de la chemise en carton et découvrit l'identité de la personne à qui était censées appartenir les gouttes de sang prélevées sur le cuir.

– Et ce nom est censé me dire quelque chose ? fit le capitaine, plongeant son regard dans celui de la jeune femme.

 

***

 

La pièce était baignée par la lumière crue d’un néon qui grésillait au plafond. Pour tout mobilier, une table et une chaise en métal étaient fixées au sol. Des murs gris ajoutaient à l’atmosphère oppressante qui pesait sur les « invités » qui se succédaient en ces lieux, leur donnant parfois l'impression, après quelques heures d'isolement, d'être enterrés à des lieues sous terre. Seule décoration sur l'un des murs, un large miroir reflétait la silhouette de Paul Beaumont, se tortillant, à la recherche d’une position confortable, quête vaine, tant le dessein même de la petite salle était à l’opposé de cette quête. Dans cette position, impossible d’échapper à son reflet, à ce face-à-face avec soi-même, à cet interrogatoire impitoyable que mène notre conscience. On en perd la notion du temps. On désire que tout cela cesse avant même le commencement.

Après des heures ou seulement quelques minutes, la porte s’ouvrit enfin. Beck et Molinari entrèrent dans la pièce. Le premier installa une chaise en face de l’homme et commença à jouer avec un cigarillo ; le second resta sur le côté, adossé au mur, consultant un bref instant un dossier avant de le refermer. Le silence s’installa. Beaumont regarda les deux enquêteurs, ne sachant quoi penser de leur mutisme. Chris glissa un œil vers Beck qui continuait de faire virevolter sa cigarette entre ces doigts, puis rouvrit le dossier pour se donner une contenance en repensant à l’altercation qui avait eu lieu quelques minutes plus tôt.

Mendez n’était pas un homme patient. Seuls les résultats lui importaient. De ses années passées dans l’équipe de basket de l’université pendant ses études, il avait acquis la réputation d’un casseur. Il n’hésitait pas à jouer de sa carrure imposante pour parvenir au panier, et Qui se mettait sur son chemin, le payait parfois d’une fracture du nez. Quand il avait été informé du dossier à charge contre Paul Beaumont, il avait décidé de lancer la convocation du suspect, mettant Molinari et Buchowski au pied du mur. Si Chris n’était pas loin de partager l’avis de son capitaine, Beck se montrait beaucoup plus circonspect et il n’avait pas hésité à faire connaître son opinion en des termes choisis.

– Ce sont des conneries. Un mari qui disjoncte ne va pas aller découper son ex dans une chambre d’hôtel. Il la tabasse ou lui colle une balle dans la tête.

– Vos commentaires ne m’intéressent pas, sergent. J’ai envoyé une patrouille cueillir Beaumont. Ils ne vont pas tarder. Puisque vous semblez si sûr de son innocence, vous ferez l’interrogatoire.

– Pas question.

– Encore une fois, je ne vous demande pas votre avis. Ne me poussez pas trop, sergent. La prochaine fois, ce ne sera peut-être pas une suspension.

Sans dire un mot, Beck se leva et sortit du bureau. Mendez se tourna vers Molinari.

– Ne le lâchez pas d’une semelle.

Chris se sentait de plus en plus gêné par le silence oppressant qui régnait dans la salle d’interrogatoire. N’y tenant plus, il se lança.

– Monsieur Beaumont, est-ce que l’on vous a lu vos droits quand vous avez été conduit au poste ?

– Je veux mon avocat, se contenta de répondre l’homme nerveusement, le regard inquiet. Il jeta un coup d’œil sur Beck qui s'amusait à faire rouler sa cigarette entre ses doigts depuis son entrée dans la petite salle.

De nouveau, le silence se fait. Beck se décida enfin à ouvrir la bouche.

– Bon, alors, ça fait quoi de découper sa femme en morceaux ? laissa tomber celui-ci sur un ton neutre.

Le prévenu se redressa aussitôt, le visage cramoisi de colère.

– Je ne l’ai pas tuée. On ne s’entendait pas, d’accord, mais je ne suis pas un tueur.

– On peut le devenir, rétorqua le sergent... Vous savez, si elle le méritait, précisa-t-il, presque compatissant.

– C'est n'importe quoi ! C'était la mère de ma fille ! Il fallait que je voie ma gosse, vous comprenez ? Elle ne voulait pas me laisser la voir.

– Faut dire qu’avec un détraqué comme vous, ça peut se comprendre, reprit Beck.

Le suspect devint rouge de colère.

– Quoi ?! Je vais vous montrer, moi ! lança-t-il, se dressant d'un bond, ses menottes lui arrachant des bouts de peau en se resserrant autour de ses poignets.

– Comment vous me parlez ! menaça Beaumont, tendant les poings vers le visage du sergent.

– On va se calmer, Beaumont. Il paraît que vous avez déjà faillir tabasser votre femme avant de la découper, vous allez pas maintenant vous en prendre à un flic ? ironisa Beck.

– J'ai pas fait tout ce que vous dites ! Enfin, je l'ai pas tuée en tout cas...

Au bout d'un instant, le suspect retrouva quelque peu son calme.

– Rasseyez-vous, intima Molinari.

Beck sortit de la pièce sans le moindre égard pour son jeune collègue.

– C’est à cause d’elle si je suis complètement à la masse. Un jour, elle s’est tirée avec ma gamine, sans explication. Madame ne supportait plus que je bosse à l’usine, que je ne sois pas présentable. Elle s’en fichait quand elle était à la fac et qu’elle se laissait entretenir avec ma paie de prolo. Ça ne lui suffisait plus, elle voulait jouer les grandes.

– Et vous croyez que votre fille sera contente de savoir que vous avez tué sa mère ?

– Mais puisque je vous dis que je l'ai pas tuée ! Et qu’est-ce que vous avez contre moi, d'abord ?

Sans lever les yeux du dossier qu’il consultait, le jeune policier répondit calmement.

– Vous avez pourtant un bon dossier pour violence et même attaque avec arme. La police a déjà dû intervenir à plusieurs reprises car vous ne respectiez pas l’ordonnance d’éloignement.

– Et alors ? Ça fait de moi un meurtrier ? Avec ses relations, elle a obtenu un jugement m’interdisant de voir ma fille. Quel père aurait accepté ça ?

Un agent entrebâilla la porte.

– L’avocat de M. Beaumont est arrivé et demande à voir son client.

Cette annonce sembla redonner son assurance au suspect, ce qui n’échappa à Molinari.

– Pour le moment, nous n’avons pas suffisamment de preuve pour le meurtre de votre ex femme, mais nous allons vous garder bien au chaud pour l’infraction à l’ordonnance d’éloignement.

Paul Beaumont se décomposa et Molinari retrouva Beck dans le couloir.

– Je peux savoir ce qui vous a pris ?

– C'est pas lui.

– Qu’en savez-vous ? Après quelques années de mariage, et à plus forte raison après un divorce et la privation de son enfant, on peut peut-être en arriver à vouloir découper sa femme, non ?

– Ah ça, oui. Mais avoir des envies de meurtre, voire des accès de violence, c’est une chose. Tuer par accident, aussi. Mais tuer et mettre en scène son meurtre, ça c'est autre chose.

– Sa femme l’a quand même fait cuire à petit feu. Elle savait sur quel bouton appuyer pour faire mal.

– Ça je veux bien le croire mais c'est elle qui s’est retrouvée découpée en morceaux et lui ne l'a pas tué. À nous, donc, de trouver qui l'a fait.

Molinari garda le silence, pesant les propos du sergent, puis annonça :

– Si ce n’est pas lui, il nous reste encore des pistes à creuser. Le directeur financier de Merckham nous balade depuis deux jours. Je vais essayer encore une fois de le contacter.

Le jeune homme tourna les talons et s’éloigna, laissant Beck tout à la contemplation de son gobelet de café. Le voyant seul, Harvey Greenstein s’approcha et, tout en glissant les pièces dans la fente du distributeur, s’adressa à lui.

– J’ai l’info que tu cherchais.

Le sergent écouta attentivement sans dire un mot puis s’éloigna, savourant son café.

 

***

 

Philippe Stoner était un homme d’une soixante d’années, encore animé de toute l’énergie de la jeunesse. Ses cheveux argentés coupés ras rappelaient ses années passées dans l’armée. En quittant le service de son pays, il avait troqué son uniforme de colonel pour le costume strict de l’homme d’affaire, mais avait conservé toute la détermination et l’inflexibilité dont il avait fait preuve sur les terrains d’opération qu’il avait couverts. Il avait également gardé des contacts dans tout le pays et même au-delà des frontières.

D’un pas alerte, un sac de sport à la main, il se dirigea vers le club de sport qu’il fréquentait quotidiennement quand ses obligations ne l’envoyaient pas aux quatre coins du monde. Il salua Katia à l’accueil et poursuivit vers le vestiaire. À cette heure tardive, seuls les noctambules fréquentaient encore ces lieux, ce qui l’arrangeait bien. Son théâtre d’opération avait toujours été l’obscurité et il se méfiait de la foule.

Parvenu au vestiaire, il ouvrit son casier et se changea. Quand il referma la porte, il tressaillit et s’en voulut aussitôt d’avoir laissé échapper ce signe de surprise. Un homme ventripotent, mal rasé, vêtu d’une parka sombre hors d’âge le regardait fixement. Il allait passer en l’ignorant quand l’inconnu lui adressa la parole.

– Vous n’êtes pas facile à trouver, Monsieur Stoner.

Cette fois, il contrôla mieux ses réactions et masqua son étonnement à l’énoncé de son nom. Il analysa rapidement la situation. Ce gros plein de soupe ne représentait pas une menace. Un coup de poing placé au bon endroit et il ne s’en relèverait pas. Il était peut-être armé mais là encore, l’homme ne semblait pas avoir la rapidité suffisante pour être un danger.

– Mon collègue ne cesse de harceler votre secrétaire. Je suis sûr qu’il sera ravi d’apprendre que vous êtes de retour d’Acapulco.

Un flic. Stoner rit intérieurement. Finalement, il ne risquait vraiment rien. Il se détendit.

– Si vous avez des questions à me poser, je vous suggère de vous adresser à mon avocat.

Et il se dirigea vers la porte donnant accès aux installations.

– Vous avez lu le journal de demain ?

Interloqué, l’homme d’affaire s’arrêta et posa son regard sur Beck.

– Je ne comprends pas.

– L’article qui dit « Détournement et argent sale au fonds Merckham ». Ok, c’est un peu plat mais ça fait vendre, les gens aiment bien les scandales chez les riches.

– Quel est votre nom, déjà ?

– Je ne vous l'ai pas donné. Buchowski. Sergent Buchowski.

– Eh bien, sergent Buchowski, votre supérieur aura un appel de mon avocat dès demain matin. Vous pourrez profiter de votre retraite de manière... anticipée.

– Oh là ! Vous savez, mon chef a déjà reçu tellement de plaintes à mon sujet qu’il ne prend même plus les appels.

Beck sortit un cigarillo qu’il glissa au coin des lèvres avant de l'allumer.

– Il est interdit de fumer dans ces locaux, sermonna Stoner, déconcerté devant le comportement du policier.

– Détourner des fonds est aussi interdit, ça n’empêche pas de le faire.

– Il n’y a eu aucun détournement de fonds.

– Ce n’est pas ce que pense mon collègue. Vous savez, c’est un de ces jeunots qui croient qu’ils ont inventé la roue. Il a épluché des piles de paperasse. Ils sont formés à ça maintenant. Et il a trouvé certains… certains…, je ne me souviens plus des termes, mais bref, il a trouvé des trucs bizarres.

L’ex-militaire se prit à douter du sérieux de l’homme qui se tenait devant lui. Beck poursuivit.

– Moi, je suis de la vieille école. J’ai mes sources.

– Et que vous disent vos sources ? demanda Stoner.

– Que votre business n’est pas très net. Ce n’était guère mieux quand vous étiez dans l’armée.

Buckowski laissa échapper des volutes de fumée qu’il regarda s’élever puis s’évanouir dans les airs.

– Je pourrais vous poursuivre pour diffamation.

– Vous n’en ferez rien. De toute façon, je me fiche de vos magouilles. Ce qui m’intéresse, c’est le meurtre de Catherine Beaumont.

– Je n’y suis pour rien. Vous me croyez assez détraqué pour aller la découper dans un hôtel.

– Pourquoi pas. Ou un tueur de vos relations.

Stoner garda le silence. Le sergent poursuivit.

– Vous aviez un rendez-vous avec elle. À côté de votre nom, elle avait écrit en majuscules : EXPLICATIONS.

– Elle voulait me parler à propos de certains transferts de fonds. Encore une fois, il n’y avait rien d’irrégulier.

– Comme pour le trafic d’armes qui a failli vous coûter vos galons de colonel ?

Stoner se figea. Finalement, ce petit flic n’était peut-être pas si insignifiant que cela. Mieux valait couper court à la discussion.

– Si je suis aussi infréquentable que cela, sergent, vous devriez faire attention.

Et il quitta la pièce.

 

***

 

Spade et Calagan poursuivaient les interrogatoires des personnes mentionnées dans l'agenda de Catherine Beaumont. Du médecin de famille au confident, du voisin à l'associée, au fil des témoignages, leur liste de suspects rétrécissait comme peau de chagrin.

L'université d'arts et littérature de Newbay était l'une des plus réputées de l'État. En ce début d'année universitaire, les salles étaient souvent pleines à craquer et l'amphithéâtre principal en était le parfait exemple. Impossible de se frayer un chemin jusqu'à l'estrade et encore moins, trouver une place assise dans les rangs. Le moindre strapontin était occupé. Et certains élèves poussaient le zèle jusqu'à assister aux cours, assis sur les marches. Les deux enquêteurs décidèrent donc de patienter jusqu'à la sonnerie pour interroger leur témoin.

Une heure plus tard, tandis que les derniers étudiants se faufilaient dans les couloirs, le duo s'avança en direction de l'estrade, à la rencontre du professeur qui s'apprêtait à regagner la sortie.

– Monsieur Wallace ?

– Lui-même, répondit l'homme, scrutant son interlocuteur d'un seul regard. Que puis-je faire pour vous, inspecteurs ?

– C'est si évident que ça ? demanda Calagan, jetant sur sa propre personne un regard circonspect.

– Le costume et le parfum bon marché, la démarche à la fois rude et affirmée... Et surtout cette légère protubérance à la taille, ça ne trompe pas ! fit Wallace d'un ton léger.

– Inspecteurs Spade et Calagan, fit l'un des policiers en montrant sa plaque. Vous êtes professeur d'expression artistique, c'est bien ça ?

– Je suis en charge du module : « Art de l’image et du vivant » pour les élèves en Master. Je suis également leur tuteur et, à l'occasion, doyen par intérim.

– Catherine Beaumont, ça vous dit quelque chose ? s'enquit Spade.

– Bien sûr. Impossible lorsqu'on s'intéresse un tant soit peu à l'art de ne pas connaître l'un des mécènes les plus influents du pays en matière de promotion culturelle. D'ailleurs, notre université travaille en collaboration avec le fonds Merckham depuis au moins cinq ans pour la mise en place d’un prix récompensant les étudiants les plus méritants.

– Et vous la connaissez... personnellement ? insista Spade, un cure-dents à la bouche.

– Ce n'était pas une amie mais oui, on se voyait occasionnellement. On s'est croisés à plusieurs reprises lors de séminaires et on se rencontrait parfois pour parler d'art.

Spade reprit :

– Et vous aviez prévu de vous rencontrer, dernièrement ?

– Oui, on a déjeuné ensemble dans la semaine.

– J'en déduis que vous avez appris la nouvelle de sa mort.

– Les nouvelles se répandent vite dans ce milieu, inspecteur.

– Et c'est tout ? Vous apprenez qu'une personne que vous voyiez régulièrement a été assassinée et c'est tout ce que ça vous fait ? s'étonna Spade.

– Je vous l'ai dit, nos relations étaient purement professionnelles.

– Lui connaissiez-vous des ennemis ou des personnes qui auraient pu profiter de sa mort ?

– Dans le monde de l'art, les nouvelles ne sont pas les seules choses qui se propagent aussi vite qu'un feu de forêt, vous savez ! Les jalousies, les frustrations, les rancœurs s'embrasent bien plus vite et plus fort encore !

– Des noms en particulier ?

– Il faut faire partie de ce monde pour être au fait de ces choses, inspecteur. Et j'en suis encore trop loin pour pour pouvoir vous aider. Navré.

– Une dernière question : où étiez-vous hier entre 21h et 2h du matin.

– Si vous cherchez à me rayer de la liste des suspects, ironisa Wallace, je suis désolé inspecteur, mais je n'ai aucun alibi. J'étais chez moi, tranquillement installé dans mon canapé, avec un bon vieux whisky, dix ans d'âge.

– Très bien. Ne vous éloignez pas trop de chez vous dans les prochains jours, monsieur Wallace, on sait jamais, on pourrait avoir d'autres questions à vous poser.

– Je suis à votre disposition, messieurs, fit Wallace, s'inclinant légèrement dans un geste quelque peu théâtral.

 

***

 

Le capitaine Mendez, le regard perdu dans la contemplation des dalles du plafond, faisait pivoter machinalement son fauteuil dans une succession brève d’aller-retour, tout en tripotant de ses doigts boudinés sa lèvre inférieure. Personne n’osait interrompre ses réflexions. Tous gardaient le silence, appréhendant la réaction de leur supérieur. Mendez stoppa son balancement, planta ses coudes sur le bureau, les mains jointes et prit enfin la parole, plus calme qu’on aurait pu l’imaginer.

– Bon, je résume pour voir si j’ai bien saisi la situation. Vendredi dernier, il y a eu un accident sur la route 36 impliquant le décès d'un chauffeur poids lourd. Ses chaussures sont demeurées introuvables sur les lieux. Mais on suppose désormais qu'elles ont été utilisées dans le meurtre de Catherine Beaumont puisque des traces de son ADN ont été retrouvées sur le cuir cousu aux pieds de la victime. C’est bien ça, Docteur Cooper ?

La jeune femme confirma les résultats de l’analyse dans un balbutiement, peu rassurée de voir Mendez prendre les choses aussi posément.

Balayant du regard les personnes assises devant lui, le capitaine poursuivit.

– Et est-ce que quelqu’un a une foutue idée du lien entre ces deux affaires ?

Molinari s’aventura à répondre.

– Pour le moment, nous cherchons dans le passé des deux victimes pour trouver un lien. Ce peut être un lieu, des personnes qu’elles ont connues, des….

– Merci, inspecteur, je sais comment se déroule une enquête criminelle. Peut-être pourriez-vous nous dire où l'on en est ?

Le jeune inspecteur ouvrit le dossier qu'il tenait entre ses mains.

– Le chauffeur est un certain Tom Watkins, 54 ans, divorcé. Son ex-femme et ses deux garçons vivent à l’autre bout du pays et ils n’avaient plus de contact avec lui depuis des mois. Pas de casier. Il a bien trempé dans des affaires de drogue à l'adolescence mais il a échappé au procès et s’est ensuite enrôlé dans l’armée. Il y est resté quinze ans et a l'a quittée avec le grade de caporal.

– Donc, on n'a rien ! tonna Mendez, contrarié. Peut-on au moins affirmer que la personne coupable du meurtre de la galeriste est également responsable de l'accident de la route 37 ?

Cette fois-ci, la scientifique se lança.

– Il y a une très forte probabilité. Toutefois, nous ne savons pas si l’accident était prémédité et si la victime était visée. Les traces de pneus sont du même genre que celles que l’on observe habituellement dans les accidents de la route.

– Vous en avez tiré quelque chose ?

– Pas vraiment. Contrairement à ce que l’on peut voir à la télé, les marques sont rarement exploitables dans la réalité. Elles sont déformées lors du freinage et le caoutchouc est standard, comme sur des millions de véhicules.

Mendez se tourna vers les deux enquêteurs.

– Et vos pistes concernant le meurtre de Catherine Beaumont, ça collerait avec l’accident ?

De nouveau, Chris se lança :

– Eh bien, pas tout à fait.

– Arrêtez de tourner autour du pot, Molinari, gronda Mendez.

– La nuit du meurtre, Paul Beaumont a été vu dans un bar jusque tard dans la soirée. Mais son alibi est plutôt mince : tandis que sa femme se faisait découper en morceaux, le mari trompé et bien alcoolisé aurait été en pleine séance de galipettes avec l’une des serveuses chez qui il aurait fini la nuit. Il faut qu'on recoupe les témoignages mais quoi qu'il en soit, ça ne colle pas avec l'heure estimée de l'accident. Quant à Stoner, le directeur financier, il aurait sans doute les moyens de faire commettre les deux meurtres et il pourrait avoir un lien avec le chauffeur, compte tenu de leur passé militaire mais pour en avoir la certitude, il faudrait avoir accès au dossier de Watkins et là, la grande muette risque de se montrer peu coopérative. Du coup, on n'a pas de mobile.

– Ni pour Watkins, ni pour la galeriste, d'ailleurs, glissa Beck.

Molinari se tourna vers lui et le fusilla du regard.

– Nous avons de forte présomptions qu’il…

– C’est bon, laissez tomber ! coupa Mendez. Vous êtes dans les choux, quoi ! On se garde Beaumont sous le coude pour le moment. De toute façon, on le tient avec son infraction à l’ordonnance d’éloignement. Vous creusez du côté de Stoner et du chauffeur. Cooper, voyez avec les services de l’État s’ils peuvent faire quelque chose avec nos scellés. Qu’au moins le fric passé dans leurs machines serve à quelque chose. Quant à vous, Ferguson, reprenez l’autopsie du chauffeur. Il ne s’agit peut-être plus d’un simple accident. Donc je veux toute la batterie d’analyses.

En entendant son nom, le médecin légiste sortit de la douce torpeur dans laquelle il était plongé en pensant au dîner qu’il avait décroché le soir même avec la nouvelle standardiste.

– Mais, euh… enfin, c’est-à-dire… J’ai signé les papiers pour rendre le corps à la famille ce matin.

– Eh bien, déchirez-les. Je veux les nouvelles constatations pour demain matin. Ce sera tout. Tout le monde au boulot.

Et pour marquer la fin de l’entretien, Mendez se leva et toisa ses subordonnés. Les uns après les autres, ils sortirent. Ferguson bougonna à la pensée de son dîner annulé et à la perspective de passer la nuit en compagnie d’un cadavre.

Molinari et Beck regagnèrent leur bureau. Chris était dépité de ce retournement de situation. Le lien entre ces deux affaires si dissemblables lui échappait et il n’aimait pas ça. Il se plongea dans les documents punaisés au tableau. Le sergent, quant à lui, semblait conserver son calme. Un policier en civil s’approcha d’eux.

– Inspecteur, je vous apporte le dossier de Watkins.

Molinari se tourna vers lui, encore ébranlé par les dernières révélations.

– Watkins ?

– Tom Watkins... Remarquant l'incompréhension évidente du jeune inspecteur, Jones précisa : Le chauffeur poids lourd qui est mort dans l’accident de la route 36. Il paraît que c’est lié à l’affaire de votre gribouilleur alors je vous ai amené le dossier aussitôt.

– L'affaire de... quoi ? Mais Chris, éreinté physiquement et moralement, remercia Jones sans lui laisser le temps de répondre : Ok, merci, pose ça là, veux-tu.

L'homme déposa la chemise en carton sur le bureau et s’éloigna, vite rattrapé par Beck.

– Hey ! Jones, attends une seconde. Qu’est-ce que tu as dit à l’instant ?

– Que j’apportais le dossier de Tom Watkins. Il fallait que je me mette au garde à vous ou quoi ? répondit l'homme, contrarié.

– Après. Tu as dit quelque chose après. Tu as parlé de notre affaire...

– Ben ouais, l'affaire sur laquelle vous bossez.

– Oui, et tu l'as désignée comment ? demanda le sergent, articulant lentement, comme s'il s'adressait à un enfant de cinq ans.

– Ah ! Tu parles du petit nom que j'ai donné à votre gars. Je passe tous les jours devant les photos que vous avez accrochées à votre tableau alors ça m'est venu comme ça.

– Qu'est-ce qui t'es venu comme ça ? insista Beck.

– Le Gribouilleur. C'est sûr que c'est pas à son avantage mais en même temps, ça doit pas être évident de reproduire ces trucs là.

– Aux faits, Jones, aux faits ! Pourquoi le Gribouilleur ?

– Ben, rapport aux tableaux.

– Jones, je vais perdre patience…

Le policier retourna vers le bureau des enquêteurs et tapota sur l’un des ordinateurs. Une image apparut. Un tableau représentant deux chaussures se fondant avec deux pieds, à moins que ce ne soit l’inverse.

– Moi, c'est pas trop ma came, mais ma femme a plein de ces trucs là, dans son atelier. À force de voir vos photos, j'ai fini par faire le rapprochement. Mais votre gars, c'est pas vraiment un artiste. C’est pour ça que je l’appelle le Gribouilleur.

Le regard de Beck et de Molinari passa de l’écran aux photos. La ressemblance était indiscutable et ne pouvait être le fruit du hasard. Le meurtrier avait construit sa scène de crime.

– Quoi, vous saviez pas pour les tableaux ? lança Jones, partagé entre fierté et embarras.

 

***

 

Confortablement installé dans son fauteuil club, un verre de bourbon Old Virginia dans une main et une tablette dans l’autre, l’homme faisait défiler les photos qu’il avait prises quelques jours auparavant. À intervalle régulier, il avalait une gorgée d’alcool et il sentait peu à peu les vapeurs éthyliques gagner son esprit. Les clichés qui, il y a encore quelques instants, avaient comblé sa quête esthétique, lui paraissaient désormais bien plats. Les défauts de sa préparation étaient manifestes. Il devait s’avouer qu’il s’était beaucoup trop précipité dans l’exécution de son œuvre. Il n’avait pas su attendre et se donner le temps de préparer. Encore une fois, toujours ces mêmes reproches qui l’assaillaient : trop d’amateurisme, trop peu de profondeur dans ses réalisations. De rage, il lança la tablette sur la table basse. Un mal de tête commençait à lui traverser la tête. Il remplit son verre qu’il vida aussitôt en une gorgée. Il ne pouvait pas rester sur cet échec. Il allait tout reprendre, réaliser une nouvelle création qui dépasserait la première. Et cette fois, il étudierait tous les détails, il veillerait à ce que cette œuvre soit l’admiration de tous. Déjà des idées fusaient. Son regard se posa sur la tablette qui affichait toujours l’image de deux pieds ensanglantés. Il éteignit l’appareil pour ne plus penser qu’à sa nouvelle œuvre.

 

     À suivre...

 

Page précédente                                                                                             Page suivante

 

Épisode 1

Épisode 2

Épisode 3

Épisode 4

Épisode 5

 

Part.1 

(épisodes 1,2 & 3)

Part. 2 

(épisode 4)

Part. 3 

 

 

N'oubliez pas de discuter de l'épisode et donner votre votre avis sur la nouvelle sur page facebook : La part de l'ombre

Cliquez sur le lien pour accéder à l'épisode 3 au format Pdf

Cliquez sur le lien pour télécharger la première partie de la nouvelle (les 3 premiers épisodes)