26 Jan

La part de l'ombre - Episode 4

Publié par lechanoir  - Catégories :  #Récits à la file : La part de l'ombre

La part de l'ombre - Episode 4

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Part. 2

 

[Matthew Wallace]

 

Comme toujours, l'amphithéâtre était bondé. Aucun autre cours n'était suivi avec autant d'assiduité par les étudiants de la faculté. S'il s'agissait pour certains d'une matière obligatoire, la plupart des jeunes gens présents avaient choisi d'être là. Fussent-ils des passionnés ou de simples curieux qui avaient entendu parler du charismatique professeur Wallace et de ses méthodes si particulières, tous voulaient assister à l'un de ses cours, au moins une fois dans leur vie d'étudiant. Et il suffisait d'observer l'enseignant l'espace de quelques instants pour comprendre les raisons d'un tel engouement. L'homme évoluait sur l’estrade comme sur une scène de théâtre. En continuelle représentation, il occupait l'espace, faisait de grands gestes pour accompagner son propos et insufflait à chaque mot, à chacune de ses idées, la passion des grands orateurs. Tour à tour profond, émouvant ou drôle, il savait s'attacher les faveurs de son auditoire, sensible à son humour et son charisme. Tant et si bien qu'après plus de trois heures d’exhibition, chacun de ses cours ou presque s'achevait sous les applaudissements d'une grande partie son public.

L'homme, un sourire aux lèvres, se pencha d'un geste magistral, pour saluer ses étudiants.

– Merci jeunes gens pour votre attention. Avant de vous libérer je demanderais à mes élèves de bien vouloir passer à mon bureau pour récupérer leurs travaux sur « l’Art et la distorsion du réel ». Bonne fin de semaine à tous et n'oubliez pas : l'art ne doit pas rester enfermé dans les livres...

« … L'art doit vivre ! » reprirent en cœur quelques étudiants sous le regard bienveillant de l'enseignant.

Et tandis que certains quittaient l’amphithéâtre, discutant fougueusement de la session à laquelle ils venaient d'assister, d'autres s'agglutinaient déjà autour de Matthew Wallace.

Allons, allons, ne vous bousculez pas, il y en aura pour tout le monde ! Beau travail monsieur Dent ! complimenta l'enseignant en rendant son devoir à l'étudiant. Ah, et cette fois Jimy, on n'oublie pas la réunion de ce soir, entendu ? dit-il en aparté à l'attention du jeune homme.

– Oui, oui, professeur. Vous pouvez compter sur moi.

Wallace continuait de distribuer les dossiers, l’œil vif, reconnaissant chacun de ses élèves, faisant le tri dans son esprit entre les bons et les mauvais points qu'il avait attribués en fonction de critères très personnels, lorsqu'il repéra Andrew Moss. Le travail du jeune homme avait tout particulièrement attiré son attention. Il l'interpella au moment où ce dernier s'apprêtait à récupérer son devoir.

Voici votre dossier, Andrew... dit Wallace en faisant glisser une chemise ouverte sur le bureau.

Si la plupart des jeunes gens semblaient curieux et intrigués par les dessins d'Andrew Moss, quelques-uns restèrent en retrait. Une étudiante en particulier, visiblement embarrassée, attendait que le petit groupe veuille bien se défaire, pour récupérer son travail. Apercevant entre deux élèves l'une des œuvres d'Edward, Théodora Hellis tenta de masquer son dégoût face à la représentation des animaux déchiquetés et des visages de femmes déformés par la douleur.

Monsieur Moss, j'aimerais que nous discutions de ça en tête à tête. Vous passerez à mon bureau ce soir après les cours.

Le visage de l'étudiant se referma soudain, visiblement inquiet, mais il acquiesça avant de prendre congés.

Alors que la plupart des élèves s'étaient dispersés, trois jeunes filles s'avancèrent à leur tour :

– Monsieur Wallace, monsieur wallace, on a quelques lacunes en histoire de l'art et on se demandait si vous accepteriez de nous donner quelques cours... particuliers, minauda la plus intrépide des trois sous les rires gênés de ses camarades.

L'enseignant fit son sourire le plus charmeur.

– Je suis flatté mademoiselle mais je ne donne pas de cours particuliers. Et puis, au vu de votre dernier travail, je ne pense pas que vous en ayez vraiment besoin.

Tenez, monsieur, fit une autre, c'est mon dossier d'inscription au training camp.

– C'est vous qui l'animerez cette année, monsieur Wallace ? demanda la première.

– Rien n'est encore décidé. On en saura plus au début de l'été.

Je ne suis pas sûre de l'avoir rempli correctement mais... j'ai laissé mon numéro... au cas où... ajouta-t-elle, lançant à l'enseignant son regard le plus malicieux. Bonne soirée, professeur !

– À demain mesdemoiselles.

Wallace jeta un œil au dossier et remarqua le numéro de téléphone noté sur un bout de papier. « Juste au cas où... » répéta-t-il intérieurement en glissant le dossier dans son attaché-case. Relevant la tête, il aperçut Théodora Hellis qui rangeait timidement sa copie dans son sac.

– Je pense que vous pouvez faire beaucoup mieux, mademoiselle Hellis.

La jeune femme acquiesça, l'air toujours aussi gêné.

– Vous avez réfléchi à ma proposition ?

– Eh bien... Oui. Je suis désolée mais je crois que je vais devoir décliner. Avec mes autres cours et mon travail après la fac, j'ai peur de ne pas avoir suffisamment de temps.

– Quand on aime, on ne compte pas ! plaisanta le professeur. Je vous l'ai dit : vous avez du talent. Vous vous devez de l'entretenir. Votre art est comme une pierre brute qui doit être façonnée. Vous avez besoin de quelqu'un pour vous guider et faire de vous ce joyau.

– Je suis flattée monsieur, vraiment, mais pour moi c'est juste un hobby. J'ai peur de ne pas pouvoir m'y investir suffisamment.

– C'est dommage mais je comprends. Si jamais vous changez d'avis, nous nous réunissons tous les mardi soirs dans le hangar derrière la fac. Mes étudiants l'ont aménagé en salle d'étude.

La jeune femme acquiesça et prit poliment congès.

L'amphithéâtre avait enfin retrouvé son calme. Wallace rangea ses affaires dans sa sacoche, passa sa veste et s'apprêtait à regagner la sortie lorsqu'il aperçut deux hommes qui se dirigeaient vers lui.

 

– Monsieur Wallace ?

– Lui-même, répondit l'homme, scrutant son interlocuteur d'un seul regard. Que puis-je faire pour vous inspecteurs ?

– C'est si évident que ça ? demanda Calagan, jetant sur sa propre personne un regard circonspect.

 

(…)

 

[Impasse]

 

Comme à chaque enquête pour homicide, les proches de la victime et les dernières personnes à avoir été en contact avec celle-ci avaient été méticuleusement interrogés par les enquêteurs afin de dresser son profil et reconstituer son emploi du temps durant les heures qui avaient précédé sa mort. Molinari attrapa une chemise au-dessus de la pile des compte-rendus d'interrogatoire qui s'entassaient sur son bureau. Il lui fallait absolument trouver un lien entre le chauffeur de la route 36 et la galeriste.

Catherine Beaumont était à la tête du Fonds Merkham depuis deux ans, une institution dans le monde des arts qui gérait une dizaine d’établissements répartis dans tout le pays. Selon la profession, sa nomination ne s’était pas faite sans difficulté. Le plus important contributeur financier ne voyait pas d’un bon œil l’arrivée d’une femme à un tel poste et avait menacé de retirer ses fonds. Il avait fallu toute la persuasion de la jeune femme, son curriculum impeccable et le soutien des membres du conseil d’administration pour décrocher le poste. Mais depuis, chacun avait dû le reconnaître, la galeriste avait largement fait ses preuves. Toutes les personnes interrogées s'accordaient à dire que « ce travail lui allait comme un gant ». Catherine Beaumont prenait apparemment grand plaisir à mettre sur pied des expositions de renom et à participer aux colloques et différents séminaires organisés aux quatre coins du pays. Pourtant, elle avait également confié à ses proches qu'elle regrettait parfois de s’être engagée si avant dans cette voie. Car si son métier lui permettait de côtoyer les plus grands noms, de partager sa passion pour certains artistes, de lancer la carrière de jeunes peintres et, disons le franchement, de faire la pluie et le beau temps dans le petit monde de l'art – tout au moins au sein de son état –, elle devait également gérer des relations souvent compliquées avec les artistes et les administrateurs sur un marché de plus en plus concurrentiel où tout était prétexte à négociation.

« Tout cela la lassait parfois et elle se prenait à rêver. Elle s'imaginait quitter tailleur Valentino et chaussures Leboutin pour retrouver ses tenues d’étudiante, passer ses journées à peindre et ses nuits à refaire le monde dans notre petite chambre de fac. Une image bien loin de la réalité de sa vie, ces dernières années. Et plus encore ces derniers jours avec l'organisation de cette énième conférence. Entre ses huit heures à la galerie et ses nuits passées dans sa chambre d'hôtel à ressasser les imprévus qu'il lui faudrait résoudre dès le lendemain, c'était surtout d'une bonne nuit de sommeil dont elle rêvait ces temps-ci. » avait témoigné l'une de ses amies et collègue.

Ce soir là, aux environ de 19h, Catherine Beaumont avait traversé le hall de la galerie, flanqué de son agent de sécurité. L'homme avait déverrouillé la porte et ouvert le battant pour laisser passer la jeune femme.

– Vous voulez que je vous accompagne jusqu’à votre voiture ?

– Non, merci, ça ira. Je suis garée juste à l’angle.

– Très bien. Bonne soirée, Madame.

– Bonne soirée, Clive.

La galeriste s'était empressée de regagner le coupé Mercedes qu’elle avait loué pour son séjour, puis elle s'était mise à fouiller nerveusement dans son sac à main. Elle avait tâtonné quelques instants, palpant l'intérieur de ses poches avant de soudain marquer une pause. Seule dans la nuit, sous la lumière vacillante des réverbères qui bordaient la rue déserte, elle avait dû être prise d'une légère angoisse car l'agent de sécurité l'avait vue vider son sac sur le toit de la voiture, se saisir enfin de ses clés et remballer précipitamment ses affaires avant de s’engouffrer dans le véhicule qu’elle avait immédiatement verrouillé derrière elle. Accoudée au volant, la jeune femme avait alors pris quelques instants avant de mettre le contact et démarrer en trombe pour s'engouffrer dans la nuit.

Elle se sentait menacée ? se demanda Chris, s'imaginant la scène. Pourquoi n'en avoir parlé à personne si c'était le cas ? Il referma la chemise et en attrapa une nouvelle sur le dessus de la pile. La solution était forcément là, quelque part, enfermée dans l'un de ces dossiers, parmi les dizaines de compte-rendus d’interrogatoires relancés suite au rapprochement effectué entre le meurtre du Miramar et l’accident de la route 36.

 

« Je suis en charge du module :

« Art de l’image et du vivant » pour les élèves en Master.

Je suis également leurs tuteurs et doyen par intérim. »

 

Les interrogatoires s’étaient enchaînés… tous semblables :

 

« J’ai rencontré Mme Beaumont pour lui parler du mémoire de Master que j’ai

l’intention de faire sur le rôle du mécénat dans la monde artistique. »

 

« Notre université travaille en collaboration avec le fonds

Merckham depuis cinq ans au moins pour la mise en place

d’un prix récompensant les étudiants les plus méritants. »

 

« C’est parce qu’elle est pleine aux as qu’il faut traiter les autres comme

des moins que rien. J’ai donc décidé d’aller la voir directement. »

 

 

« Il semble qu’elle ait constaté des irrégularités

et elle souhaitait un audit sur les finances

de la fondation avant parler de l’organisation du concours. »

 

« Elle s’est montrée très accueillante. Elle était ravie

qu’une femme s’intéresse à ce domaine. Elle regrettait que trop peu de femmes arrivent à des postes administratifs. »

 

« Il s’agit d’une méprise. L’université, comme

tout le pays, traverse des moments difficiles avec

cette crise, et nous avons abordé des questions

de financement. Elle s’est un peu emportée. »

 

« Je sais que certains étudiants bénéficient de bourses.

Mme Beaumont a demandé à voir certaines

productions que j’ai faites avant de décider. »

 

Après toutes ces heures passées aux quatre coins de la ville, qu’y avait-il à en tirer ? Pas grand-chose. Y avait-il là motif pour aller découper une femme dans sa chambre d’hôtel ? Pas vraiment. Seule la piste de Stoner refaisait surface. Mais sans éléments supplémentaires, impossible d’aller plonger son nez dans les comptes de la fondation.

Molinari rangea les documents dispersés sur le bureau, et ajouta les dossiers à ceux de la pile qui s’élevait devant lui. Il se renversa dans le fauteuil et ferma les yeux. Il commençait à craindre de ne jamais réussir à trouver la clé de cette enquête. Trop de faits s’accumulaient, dans lesquels il ne discernait ni logique ni cohérence. Il ne parvenait à faire la part entre ce qui était important et ce qui ne l’était pas, entre l’élément déterminant et l’anecdotique.

Il se redressa vivement et rouvrit les yeux. Pas question d’entrer dans la spirale du doute et de se résigner à l’inaction. Il se saisit d’un nouveau dossier et s’y engouffra. Il fallait trouver un indice, une piste, quelque chose.

Et après encore quelques heures, le nez plongé dans la paperasse, enfin, il décrocha le gros lot.

 

***

 

Dorothy Cooper avança la fourgonnette jusqu’à la grille d’accès à la casse où s’entassaient les épaves de véhicules. Elle descendit et se dirigea vers le garage qui jouxtait l’entrée. La musique émanant d’un lecteur de CD résonnait dans l’atelier et masquait le bruit de ses pas. Une paire de jambes dépassaient sous le bas de caisse d'une Chevrolet.

– Monsieur Perkins ?

Les jambes s’agitèrent et un homme d’une cinquantaine d’années apparut.

– Qu'est-ce' vous voulez ? lança-t-il d’un ton peu amène, détaillant la jeune femme des pieds à la tête. J'peux pas prendre votre véhicule avant mardi.

Et il s’apprêtait déjà à replonger.

– Je suis Dorothy Cooper, du service d’investigation scientifique de la police.

Elle présenta sa carte d’auxiliaire de police. L’homme hésita un instant puis se rapprocha pour inspecter le document qui lui était tendu.

– Y a un problème ? finit-il par dire.

– Aucunement, répondit Dorothy, adressant au garagiste un large sourire, espérant ainsi l'amadouer. C’est bien chez vous qu’a été entreposé le camion impliqué dans l’accident de la Route 36.

– Ouep. D'ailleurs, il me prend toute la place. Quand c’est que vous m'en débarrassez ?

– Très bientôt, Monsieur Perkins. Pour le moment, j’aurais besoin d'y accéder pour effectuer des analyses complémentaires.

– On m'avait dit que je recevrais une prime pour l'occupation de mon terrain. J'ai rien reçu encore.

– Excusez-moi mais je ne m'occupe pas des défraiements. Pouvez-vous m'ouvrir la grille afin que je puisse accéder à l'intérieur avec mon véhicule.

L'homme ronchonna tout en allant enlever la chaîne fermant le portail. Dorothy conduisit sa fourgonnette vers l'épave qui dominait toutes les autres. Elle descendit son équipement et commença son examen minutieux.

 

Deux heures plus tard, elle refit son apparition à la grille. Perkins s'avança vers la camionette, un mug de café à la main.

– Alors, z'avez trouvé que'que chose ?

– Monsieur Perkins, avez-vous touché au camion ? Vous savez qu'il s'agit d'une pièce à conviction.

Le garagiste s'offusqua de la question.

– J'ai touché à rien. J'ai assez de boulot sans aller m'en rajouter.

La scientifique hésita un instant, puis finalement se laissa convaincre par la sincérité de la réaction de l'homme.

– Personne n'est entré sur votre terrain ces derniers jours ?

– Tout est clôturé et personne passe sans que je le voie.

– Et la nuit ?

– La nuit, je dors. C'est qu’un tas de ferraille, y a pas grande richesse à voler.

– Peut-être pas. Merci encore, M. Perkins.

Et elle démarra, laissant le mécanicien dubitatif.

 

De retour à son laboratoire, Dorothy fut accueillie par Molinari avant même qu'elle n’ait eu le temps de descendre.

– Alors, qu’est-ce que ça a donné ?

– Je dois encore vérifier les analyses que j’ai faites sur le terrain. Le matériel du labo est plus précis.

– Ok, mais les premiers résultats ?

– Aide-moi plutôt à descendre les casiers, esquiva-t-elle en détournant le regard.

Le jeune homme obéit tout en continuant de harceler sa collègue.

– Dis-moi au moins s'il y a des indices qui confirment ce que je pense.

Voyant qu’elle ne pourrait pas plus longtemps repousser le moment de la révélation, elle se tourna vers son collègue et, dans un soupir, céda à sa demande.

– Encore une fois, il me faut des tests plus précis pour avoir confirmation. Mais pour le moment je n'ai pas aucune preuve de la présence d’armes.

Molinari accusa le coup et se laissa tomber contre le mur du garage. Toute son énergie l'abandonnait et la fatigue accumulée depuis des jours l'assomma. Ses derniers espoirs s'envolaient et il faudrait à nouveau tout reprendre. Il ne s'en sentait pas le courage. Ne sachant comment le réconforter, Dorothy caressa maladroitement son bras. Elle n'avait jamais été à l’aise avec les personnes dans le chagrin.

– Tout n'est pas perdu, poursuivit-elle de sa voix la plus douce. Il semble qu'il y ait des traces de cocaïne. Ça peut être une piste, non ?

Le jeune policier esquissa un pâle sourire, reconnaissant des efforts de la scientifique pour atténuer sa déception.

En épluchant les rapports d’enquête, Chris avait constaté qu’au moment où l’accident était survenu, Watkins revenait d’une livraison au Nouveau Mexique et rentrait donc à sa base, à San Diego. Il s'était alors demandé pourquoi le chauffeur s'était retrouvé sur cette route isolée, à plusieurs centaines de kilomètres de sa destination et avait fait des recherches plus approfondies dans le passé de Watkins. Chris avait alors constaté que le chauffeur avait servi en Afghanistan, quelques années auparavant, précisément à la même période que Stoner. Le bref parcours de Watkins dans l’armée pouvait donc fournir un lien, même ténu, avec l’un des suspects « numéro un » dans le meurtre de Catherine Beaumont : Philippe Stoner, colonel en retraite, mais toujours actif dans les affaires troubles, et notamment soupçonné par le FBI de trafic d'armes entre les États-Unis et le Mexique.

Or, le jeune inspecteur le savait : Newbay était en passe de devenir la nouvelle plaque tournante des trafics en tout genre de la côte ouest des États-Unis. Il n’y avait donc qu’un pas pour que tout s’emboîte parfaitement. Peut-être trop parfaitement... N’était-il pas logique pourtant de penser que le poids lourd servait au trafic d’armes au bénéfice de Stoner, qui finançait son business par des détournements sur les comptes du fonds Merckham ? Un grain de sable dans les rouages telle qu’une directrice financière trop curieuse aurait pu tout précipiter, conduisant à l’élimination des témoins gênants.

Mais un trafic de drogue, c'était autre chose. Rien dans le dossier de Stoner ne le laissait penser. Chris essaya de faire bonne figure et de se redonner du courage.

– Vas-y, raconte-moi, lança-t-il d’un ton qui se voulait enjoué.

Dorothy n’était pas dupe mais elle ne releva pas et enchaîna :

– Eh bien, tout d’abord, quand je suis arrivé sur place, je n’ai pas eu longtemps à chercher. Les réservoirs avaient été démontés.

– Par qui ? Le garagiste ?

– Je ne pense pas. Sa casse reste sans surveillance la nuit. Ceux qui voulaient y entrer ont pu le faire sans difficulté et opérer sans être dérangés.

– Mais alors il n’y a aucune preuve. Qu’est-ce qui t’a mis sur la piste de la cocaïne ?

– Comme je te le disais, je vais avoir besoin d’analyses plus fines mais pour le moment, les tests sur le terrain indiquent la présence de narcotiques, avec une forte probabilité pour la cocaïne. Les réservoirs du camion avaient un double fond et ils renfermaient sûrement de la drogue.

Tentant de redonner espoir à son collègue, elle ajouta :

– Ça ne peut pas coller avec ton enquête ?

– Ça va être beaucoup plus compliqué à prouver. N’empêche, je ne vois pas comment les chaussures de Watkins se sont retrouvées sur le cadavre de Catherine Beaumont.

 

[Le cercle]

 

Les yeux embués de larmes, l'étudiante jaillit de la pièce et claqua la porte derrière elle. Sans ralentir son allure, elle enfonça nerveusement son bonnet sur ses cheveux blonds et plongea son visage dans l’écharpe à grosses mailles qu’elle portait enroulée autour du cou. Derrière elle, une femme d’une cinquantaine d’années, chignon ramassé sur le sommet de la tête, petites lunettes en équilibre sur la pointe du nez, sortit à son tour de la salle.

– Mademoiselle Rogers. S’il vous plaît. Mademoiselle Rogers.

Elle fit quelques pas hésitants dans le couloir puis s’arrêta quand la jeune femme disparut derrière une colonnade.

En sortant du bâtiment de l’Administration, Melody Rogers percuta un étudiant sans y prêter attention et continua son chemin, absorbée par ses pensées. Le jeune homme, surpris, se figea devant le visage défait de la jeune femme. Ils partageaient quelques travaux dirigés et la silhouette agréable de l’étudiante ne l’avait pas laissé indifférent, quoique par cette journée maussade et froide elle était dissimulée sous une épaisse couche de vêtements. Son indécision ne dura qu’un instant et il la suivit. Il ne fallut que quelques enjambées pour la rattraper.

– Hé ! Melody, ça va pas ?

Tout d’abord, la jeune femme ne lui prêta pas attention et continua du même pas alerte. Il ne se découragea pas et posa une main sur son bras, comptant la faire réagir. L’étudiante s’aperçut enfin de sa présence et, passé le premier mouvement de recul, elle reconnut l'un de ses camarades.

– Excuse-moi, je suis pas d’humeur, là.

Elle s’apprêtait déjà à reprendre sa marche quand le jeune homme la retint d’un geste prévenant et prononça les premières paroles qui lui traversèrent l’esprit.

– Attends. Dis-moi ce qui se passe ? Regarde ta tête ! On dirait ma grand-mère au réveil… et c’est pas peu dire, elle a 95 ans.

Fut-elle sensible à la maladresse du propos ou à l’image évoquée ? En tout cas, elle s’arrêta et esquissa un sourire las.

– C'est quoi ton nom déjà ?

– Jimy. Jimy Dent. On a TD d’art contemporain et de technique graphique ensemble. Bon alors, si tu me disais ce qui t'arrive ?

Devant le calme et la bienveillance du jeune homme, Melody se laissa peu à peu aller à quelque confidence. Comme beaucoup d’étudiants, elle finançait ses études par des petits boulots, mais contrairement à beaucoup, elle avait la chance de pouvoir bénéficier d’une bourse en raison de l’excellence de ses résultats. Même si les fins de mois étaient difficiles, elle avait pu louer un appartement à deux pas du campus et elle disposait de temps pour ses études. Du moins, il en était ainsi jusqu’au mois dernier. Sans le moindre avertissement, l’argent avait cessé d’être versé et elle s’était retrouvée rapidement à découvert. Plusieurs fois, elle avait rencontré Madame Murphins, la responsable du service des bourses, cette dame au chignon impeccable et à la vue basse. En vain. Des erreurs sur les notes des partiels avaient fait chuter sa moyenne et la bourse avait été automatiquement suspendue. Aujourd’hui encore, désespérée, elle avait supplié qu’on lui verse une avance en attendant la régularisation. Rien à faire. Il fallait attendre. Mais sans argent, elle n’avait que peu d’espoir de pouvoir poursuivre son cursus.

Le ciel gris avait menacé toute la matinée et il finit par s’épandre en une fine pluie continue qui détrempa bientôt les deux étudiants.

– Ça te dit de prendre un truc à grignoter à la cafét’ ? proposa le jeune homme. Moi, j'ai faim et j'ai peut-être une solution pour toi.

Les deux étudiants se dirigèrent vers un bâtiment trapu pourvu de quelques néons et orné d’enseignes publicitaires. Une fois à l’intérieur, Jimy emmena Melody dans le fond de la salle, à l’écart des groupes bruyants. En passant devant le comptoir, il commanda deux sodas à la serveuse puis ils s’installèrent l’un en face de l’autre sur les banquettes en moleskine bordeaux de l’un des box. Se plongeant dans le regard de la jeune femme, exalté par sa présence, il déroula sa proposition.

– Tu connais le Professeur Wallace ?

– Le prof d'expression artistique ?

– Oui, tu vois qui c'est ?

– Oui, je crois. Un peu théâtral, c’est ça, façon dandy ?

– Tout à fait ça. Je ne sais pas si tu es au courant, mais il anime une sorte de cercle.

– Je ne suis pas ses cours, le coupa Melody.

– Ça n’a pas d’importance, il accepte tout le monde, la rassura Jimy, glissant sa main sur celle de la jeune femme, qui ne se déroba pas. À la base, on se retrouve pour discuter de nos productions, pour se donner des coups de main, mais quand il y a un problème, Wallace essaie de le régler. Surtout maintenant qu’il est doyen, acheva-t-il en décochant son plus beau sourire pour achever de la convaincre.

Melody resta pensive, digérant les informations qu’elle venait de recevoir. Elle ne pouvait croire qu’il restait encore un espoir de conserver sa bourse.

 

Le vieux hangar s’élevait à la frange du campus. Les murs en parpaings étaient recouverts de graffs aux couleurs agressives parodiant des classiques des arts, de la Joconde affublée du large sourire du Joker, à Homer Simpson écartelé en Homme de Vitruve et l'entrée avait également été repeinte. Jimy et Melody franchirent le large portail, comme avalés par la bouche géante de Mike Jagger.

À l’intérieur, la surface était partagée en plusieurs espaces de dimensions variées. La première impression était celle d’un immense fouillis coloré puis l’œil commençait à distinguer un ordre dans cet amoncellement. On reconnaissait le coin consacré à la sculpture, avec les formes peinant à se dégager de la pierre, la glaise rouge, les structures métalliques tordues en des silhouettes futuristes. Un peu de plus loin, s’étalaient les toiles couvertes de contours abstraits.

En découvrant ce lieu insolite, Melody eut un mouvement de recul. Jimy la retint par le bras placé au bas de ses reins et la rassura de quelques mots.

– T’inquiète, ils mordent pas.

Ils entrèrent et le jeune homme la conduisit vers ce qui ressemblait à un salon : quelques fauteuils hors d’âge, des tapis qui recouvraient de sol, une table basse où s’accumulaient les bouteilles de bières et les verres. Un petit groupe de jeunes gens écoutaient un homme plus âgé, installé dans l’un des sièges. Il tournait le dos aux nouveaux venus, leur montrant ses cheveux mi-longs parfaitement brushés. D’une main il tenait une tasse et de l’autre remuait délicatement le breuvage chaud qui répandait une fine brume dans l’air froid. Melody fut frappé par l’élégance de ce mouvement, tout en douceur, à la fois si abandonné et pourtant si contrôlé.

– C’est le professeur Wallace, glissa Jimy dans l’oreille de Melody, dans un murmure empli de révérence.

À ce moment, l’homme prit la parole. Sa voix grave était mélodieuse, d’une musicalité qui captait spontanément l’attention de son auditoire. Il parlait avec un débit lent et régulier, comme s’il pesait ses mots, tout en laissant le temps à chacun de s’imprégner de son propos.

– C’est pour cela, Tom, que je vous répète à chaque fois que j’en ai l’occasion : L’art doit vivre. L’art sclérosé par les conventions sociales est un art mort. Toutefois, la question que tu soulèves a tiraillé bien des artistes avant toi. Tout est-il possible au nom de l’art ?

– Le véritable artiste doit faire don de lui-même, quitte à être incompris de son époque et d’en payer le prix de sa vie, rétorqua vivement le jeune homme à qui s’adressait le professeur.

– La fougue de la jeunesse, répondit calmement l’enseignant.

Jimy et Melody se rapprochèrent du cercle et tous les visages se tournèrent vers eux. Le professeur s’interrompit, posa la tasse encore fumante, se retourna et considéra un instant l'étudiante.

– Eh bien, Jimy, que nous vaut cet honneur ? demanda-t-il en se levant, s'approchant de la jeune femme d'un pas félin, avant de saisir ses mains dans les siennes, ses yeux rivés sur elle comme un animal sur sa proie.

Melody se sentait incapable de la moindre réaction, sa volonté comme anesthésiée par la présence du professeur.

– La silhouette gracile, le teint clair, le visage aux traits académiques traduisant un caractère résolu avec, toutefois, cette pointe d'incertitude dans le regard. Sans doute les réminiscences d'une enfance en souffrance. L'ensemble conférant à la fois émotion et compassion...

Puis, se tournant vers son public :

– Voyez, jeunes gens, comment l’alliance du classicisme et de la passion crée une œuvre d’art.

 

Quelques instants plus tard, Wallace et Melody se tenaient dans ce que les étudiants appelaient pompeusement le coin cuisine et qui n’était en réalité qu’une planche posée sur deux tréteaux, sur laquelle s’étalaient aliments divers et ustensiles de cuisine dans un état de propreté variable.

– Puis-je vous offrir quelque chose, un thé, un café ? commença le professeur.

L’état de crasse de certains verres rebuta la jeune femme qui refusa de la tête.

– Oui, ce n’est pas très engageant, reconnut-il en suivant le regard de Melody, mais je range mes propres affaires en sécurité et je vous garantis que tout est lavé avec soin.

Devant le sourire désarmant et plein de bienveillance du professeur, elle finit par accepter un thé. Il attrapa dans un placard deux tasses immaculées et une théière. Et tout en préparant la boisson, il poursuivit :

– Pardonnez mon accueil quelque peu théâtral mais mes étudiants en raffolent.

Le ton de sa voix ne montrait pourtant aucun regret et trahissait au contraire une certaine jubilation.

– Jimy m’a confié que l’administration vous causait quelque tracas. C'est bien vrai ?

Melody se laissait bercer pas la voix de son interlocuteur, par les gestes précis et réguliers qu’il déroulait telle une chorégraphie hypnotique. Elle se sentait rassurée. Elle avait l'impression de pouvoir enfin se reposer sur quelqu'un, de ne plus être seule avec ses problèmes. C'était un sentiment réconfortant et elle se laissa aller peu à peu. Elle raconta la situation dans laquelle elle se trouvait depuis que sa bourse avait été suspendue. Et plus elle parlait, mieux elle se sentait bien. De son côté, le professeur ne disait rien, il écoutait simplement sans quitter la jeune femme des yeux et elle se plongeait avec reconnaissance dans ce regard plein de sollicitude et de compréhension. Elle ne sut dire combien de temps elle avait pris pour dérouler ainsi le fil de son histoire, ni quelles parties de sa vie elle avait dévoilées, mais elle était enfin apaisée, sereine, après de longs mois d’angoisse et d’incertitude.

De nouveau, le professeur lui prit la main. Plus naturel, moins théâtral que lorsqu'il s'était approché d'elle, un peu plus tôt dans la journée. Il enfouit ses yeux dans les siens et elle sentit alors toute la chaleur qui émanait de lui.

– Ne vous inquiétez pas, mademoiselle. Dès demain, cette histoire sera réglée. Je suis en très bon terme avec le doyen par intérim, ajouta-t-il, lui adressant un clin d’œil qui lui rendit son sourire.

Leur échange fut interrompu par l’arrivée d’un nouveau participant. Melody n’eut aucune peine à le reconnaître. Il s’agissait du Dr O’Connod, qu’elle connaissait pour avoir assisté aux conférences qu’il donnait régulièrement sur le campus. Le professeur Wallace dut lire son étonnement de voir un personnage si renommé venir en ces lieux car il s’empressa d’ajouter :

– Je constate que vous avez reconnu notre illustre visiteur. Il nous fait l’honneur de suivre quelques étudiants particulièrement prometteurs pour des sortes de cours particuliers.

Effectivement, quelques étudiants étaient allés à la rencontre de l’expert et le petit groupe montait à présent l’escalier en métal qui conduisait à une mezzanine. Puis ils disparurent derrière d'épaisses étoffes dressées comme séparation entre l'étage et le reste du hangar.

– Ne me demandez pas ce qu’ils trament, là-haut, ils m’en défendent l’accès. Mais ils m’ont promis une grande surprise pour la fin de l’année universitaire.

Il conservait son air jovial, pas le moins du monde chagriné des cachotteries que lui faisaient ses étudiants avec la complicité de son ami.

 

[Chris Molinari]

 

Les grilles s'ouvrirent devant le coupé sport qui s'avança dans l'allée de graviers pour se garer devant la propriété. Chris monta les quelques marches quatre à quatre et tourna la poignée de la porte. En vain. Il palpa les poches de sa veste sans succès et se décida alors à appuyer sur la sonnette.

Une femme d'un certain âge au teint mâte et avec un fort accent italien lui ouvrit.

Buongiorno monsieur.

– Bonjour Maria, comment se fait-il que vous soyez encore là à cette heure ?

Depuis quelques mois déjà, je travaille... Come si dice ?... Ah si, je travaille à temps plein, répondit-elle, roulant légèrement les « r ». Votre père a accepté de me donner une chambre... come contropartita.

– Ils sont là ? demanda Chris en tendant sa veste à la gouvernante.

– Ils sont allés se coucher. Vous voulez que je vous serve quelque chose à manger ?

– Non, ça ira. Merci.

Chris fila directement vers la cuisine.

Il n'avait pu s'empêcher de ressasser durant le trajet les derniers rebondissements de l'enquête et les nouvelles désillusions qui les avaient accompagnés. Il y avait finalement peu de chance que la piste du trafic de drogue ait le moindre lien avec le meurtre, et le jeune homme commençait à ressentir un certain malaise, un sentiment de désarroi qui ne le ressemblait pas. Il avait besoin de se retrouver, de se ressourcer, et avait machinalement pris El Paso et La Huitième pour déboucher sur l'autoroute en direction du sud, cette même autoroute qu'il avait si souvent empruntée autrefois, à chaque fin d'année scolaire et pour Thanksgiving. Si les visites de Chris se faisant désormais moins fréquentes, le jeune homme ressentait parfois le besoin de retrouver l’atmosphère chaleureuse et feutrée de ce foyer qu'il avait quitté.

Le dîner embaumait encore la cuisine. Chris ouvrit le four et, se délectant du parfum des lasagnes encore tièdes, se souvint des repas de fête et de la dinde cuisinée par les matrones de la famille. Il revoyait sa mère et sa grand mère préparer ensemble les recettes typiques de leur Toscane natale, se souvenait des tablées animées avec les amis et la famille, et de l'odeur du café d'Italie qui, juste avant le dessert, semblait imprégner chaque mur du petit salon. Le jeune homme referma le four, attrapa dans le frigo deux petits packs en carton et se dirigea vers la machine à expresso. Reproduisant mécaniquement les mêmes gestes que ceux de sa mère et de sa grand-mère avant elle, il fut immédiatement transporté une vingtaine d'années en arrière. Âgé d'une dizaine d'années alors, le jeune Cristoforo, écoutait avec intérêt les conseils de sa grand-mère :

– Le capucino, c'est le vrai café italien ! Il n'y en a pas de meilleur ! Il faut le préparer avec cœur Cristoforo, pas vrai ?

Le garçon, les bras posés sur la table de la cuisine hocha vivement du chef, un large sourire sur le visage.

– Mais au fait, tu n'es pas un peu jeune pour ça ?

Cristofo, visiblement contrarié, fit un non boudeur de la tête et la vieille dame reprit donc avec enthousiasme, un sourire taquin au coin des lèvres.

– Très bien, si tu le dis. Bon, pour faire un vrai capucino, tu dois donc d'abord faire chauffer le café... très serré ! Mais pour ça, c'est facile, on a la machine qu'il faut ! Regarde...

La grand-mère déroula minutieusement chacun de ses gestes jusqu'à ce qu'un filet du liquide torréfie coule dans la tasse.

– Ensuite on doit chauffer le lait avec le mousseur à lait. Il faut bien le chauffer et le travailler pour le lisser et créer ces petites bulles. Là, comme ça... Tu vois ? Ça fait de la crème. (Christofo acquiesça.) Et maintenant, on n'a plus qu'à verser le lait en faisant attention de bien faire tomber la mousse au milieu. La vieille dame marqua une pause. Mais c'est pas tout, pas vrai ? Qu'est-ce qui manque ?

– Le chocolat ! lança le garçon avec entrain.

– Et oui, le chocolat.

Les fragrances de café rattachaient Chris à ses souvenirs d'enfance, produisant sur lui un effet apaisant. Il pouvait ressentir, simplement en fermant les yeux, le parfum de sa grand-mère et le velouté de ses joues lorsqu’elle l'avait embrassé à la fin de la leçon. Revenant à sa préparation, Chris fit chauffer le lait à l'aide du bec vapeur de la machine à expresso et le versa dans sa tasse avant d’ajouter le coulis de chocolat. Puis, son café à la main, le jeune homme s'était installé dans le petit salon, le nez plongé dans le dossier qu'il avait emporté avec lui, lorsqu'une question vint troubler sa concentration :

– Tu as encore oublié tes clés ?

Au son de cette voix qui lui réchauffa le cœur, Chris se tourna pour embrasser sa mère.

Buongiorno mama !

– Bonjour fils. Ça fait un moment qu'on ne t'a pas vu.

– J'ai pas mal de travail ces temps-ci...

– La prochaine fois, prends tes clés. Ton père va encore râler.

– Eh bien, il râlera. C'est pas comme si je le dérangeais tous les quatre matins.

– Ça va, toi ? Je sais que quand tu viens ici à cette heure de la nuit, en général, c'est que tu as des soucis.

C'est une façon de voir les choses. On m'a enfin mis sur mon premier homicide mais j'ai rien. Niente ! Aucune piste pour coincer le salaud qui a commis ce meurtre !...

La mère de Chris lança une petite claque derrière la tête de son fils.

Surveille tes propos, figlio mio !... Tu ne devrais pas t'enfermer dans tes dossiers. Va prendre l'air, pense à autre chose. Y'a que comme ça que tu trouveras la solution à tes problèmes.

– Mouais... répondit Chris en se caressant l'arrière du crâne.

– Tu veux que je te fasse un petit capucino ?

Le jeune homme montra sa tasse encore fumante, se disant un sourire au coin des lèvres, qu'un bon petit capucino était décidément, dans la famille, le remède à bien des maux.

– Bon, ben je vais me recoucher alors. Tu dors ici cette nuit ? Je te prépare un petit déjeuner pour demain ?

Non so.

– Tu sais quoi ? Je vais te faire préparer ton lit par Maria, juste au cas où. Allez, bonne nuit, mon grand.

Christina Molinari embrassa son fils et disparut dans le couloir, laissant Chris à ses recherches. Depuis qu'il avait écarté la piste de la drogue, le jeune enquêteur ne parvenait à ôter de son esprit les illustrations que leur avait montrées Jones quelques jours plus tôt. La ressemblance entre les photos prises des pieds découpés de Catherine Beaumont et Le Modèle Rouge de Magritte était en effet des plus troublante. Et si celui que Jones appelait « le Gribouilleur » s'était bel et bien inspiré du célèbre tableau comme modèle pour son meurtre ? La piste méritait d'être creusée.

Chris s'était installé à l'ordinateur du bureau et, buvant une gorgée de café entre deux pages web, parcourrait les pages Internet des plus grands musées et sites spécialisés, lorsque son téléphone se mit à vibrer.

– Molinari... dit-il en décrochant.

Soudain le jeune inspecteur laissa tomber sa tasse. Son visage devint blême.

– Oui, je comprends. Très bien. J'arrive tout de suite.

À peine eut-il raccroché que l'inspecteur rassemblait déjà les documents qu'il avait laissés sur la petite table lorsqu'il vit la tasse renversée sur le tapis du salon. Il la ramassa, et se dirigea vers l'entrée de la maison. Il attrapa sa veste sur le portemanteau et, après avoir jeté un dernier regard par-dessus son épaule, claqua la porte dans un soupir empli de regrets.

Au loin, dans la nuit noire, le coupé sport de Chris Molinari filait déjà bien au-delà des grilles de la propriété.

 

[Deuxième victime]

 

Le corps avait été découvert sur une partie boisée du campus, au pied d'un bâtiment en rénovation. Malgré l'heure tardive, un attroupement s'était déjà formé autour de la scène de crime et une bâche avait été dressée par les policiers pour empêcher les badauds de se croire au spectacle.

En quittant la résidence des Molinari, Chris avait immédiatement appelé Beck pour l'informer de la situation et était passé le récupérer au bar où ce dernier avait initialement – plus ou moins – prévu de finir la soirée.

Un homme en uniforme releva le cordon de sécurité devant les deux enquêteurs. L'espace sécurisé à peine franchi, Beck et Molinari furent d'abord éblouis par les néons éclairant la scène de crime, puis, lorsque leurs yeux furent acclimatés, ils se figèrent un instant en découvrant le corps à moitié dénudé de la victime, amputé des deux bras et exposé à plusieurs mètres au-dessus du sol. Le visage de la jeune femme était maintenu droit, ses paupières étaient ouvertes, laissant apparaître le blanc de ses yeux et du sang s'écoulait de ses mutilations, l'ensemble donnant à la scène un aspect étrangement vivant.

Le sergent s'avança sans prêter attention aux hommes de la scientifique qui tels des fourmis laborieuses s'affairaient déjà sur la scène du crime. Leurs discussions ne formaient plus qu'un vague écho dans son esprit. Et plus il s'approchait du corps, plus il s'enfonçait dans sa bulle, prenant peu à peu ses distances avec l'instant présent. Il n'y avait plus rien autour de lui, plus personne, plus aucun bruit, plus aucun son. Seulement lui, lui et cette jeune femme... Elle était là, seule sur un banc... Seule dans le soir... Elle était là, toute proche. Il se rapprocha encore, discrètement, presque timidement. Son visage n'était plus qu'à quelques centimètres du sien. Il pouvait sentir l'odeur vanillée de sa peau et alors qu'il se délectait de ce parfum délicat, il se jeta tout à coup sur elle, la saisissant violemment par derrière tout en lui enfonçant un bâillon dans la gorge. Il vit la peur dans son regard tandis qu'elle se débattait, luttant en vain contre les effets du chloroforme et en ressentit une sorte d'excitation malsaine. Il la regarda perdre conscience, puis il porta le corps inerte sur ses épaules. Elle était toute fine, toute légère. Il ressentait à peine son poids sur son dos et n'entendait désormais plus que le son des battements discordants de leurs deux cœurs et le souffle rauque de sa propre respiration, accentué par l'effort et l'excitation. Il la transporta ainsi sur quelques dizaines de mètres, la jeta sur le sol, lui arracha ses vêtements et l’attacha, les bras écartés, sur une large planche en bois. Puis il attrapa sa hache dans son sac à dos et abattit la lame d'un coup sec et précis au niveau de l'épaule gauche, puis de l'épaule droite. Il se rapprocha ensuite du visage de la jeune femme et badigeonna ses paupières pour les coller à ses sourcils. Enfin il l'habilla d'une robe blanche qu'il extirpa de son sac, laissant descendre le tissus immaculé de la taille aux chevilles, arrangea ses cheveux et hissa son corps en haut de l'échafaudage grâce au système de cordes et de poulies du chantier, avant de placer minutieusement ses pieds et sa tête sur le support mêlé de fer et de bois.

Le regard levé vers le ciel il resta ainsi prostré quelques secondes, observant son œuvre, imprégné par un étrange sentiment de satisfaction.

– Sergent ?  Sergent ?...  Buckowsky, t'es avec nous ? demanda Dorothy Cooper.

– On sait qui c'est ? demanda-t-il comme si de rien était.

– Selon le jeune homme qui l'a trouvée, il s'agit d'une étudiante de la fac. La sécurité l'a confirmé mais on ne connaît pas encore son nom.

– Et ton équipe a trouvé quelque chose dans les environs.

– Il y a beaucoup de sang, et des de nombreuses traces de pas dans le sentier qui mène au chantier. Mais à part ça, rien pour le moment. On continue de chercher.

– Ok. Vous avez figé la scène ? On peut la filer à Ferguson ?

– Oui, c'est bon pour nous.

Beck fit signe aux policiers de descendre le corps et le légiste se pencha sur celui-ci.

– Alors, docteur, cause du décès ? demanda Molinari.

– Étant donnés la quantité d'hémoglobine sur le sol et le début de coagulation au niveau des parties amputées, tout laisse à penser qu'elle est morte par exsanguination.

– Elle était vivante quand on lui a fait ça ? s'indigna le jeune inspecteur.

– Je le pense, oui. Il n'y a cependant ni hématome, ni contusions, excepté sur les parties du corps qui ont servi à l'attacher à l'échafaudage. Il y a donc une chance pour qu'elle ait été inconsciente au moment de l'amputation. Elle a certainement été droguée. L'autopsie devrait nous le confirmer.

– Une estimation de l'heure de la mort ?

– La rigidité n'est pas encore prononcée, remarqua Ferguson avant de manipuler les paupières encore collées de la victime. Compte tenu de la rougeur de ses yeux, je dirais que le décès a eu lieu très récemment. Deux heures, tout au plus.

– Autre chose ? demanda Beck.

Ferguson s'avança vers le haut du buste.

– Eh bien, il s'y est pris à plusieurs fois pour lui amputer les bras, mais les coupes sont franches. Le geste est sûr. Soit il s'agit d'un professionnel, soit il a un réel talent.

Alors que les deux policiers commençaient à s'éloigner de la scène de crime, Ferguson lança une dernière phrase dans leur dos :

– Ah, au fait, on les a pas retrouvés...

– Quoi ? s'exclama Molinari en se retournant.

– Les bras... Il a dû les emporter avec lui car ils sont pas là.

Pas vraiment étonnés, Beck et Molinari quittèrent le périmètre de sécurité, laissant Ferguson à ses constatations. Dans la foule, de l'autre côté du cordon, deux hommes tentaient de se frayer un chemin jusqu'à eux.

– C'est le même mode opératoire que la galeriste, lança Molinari à l'attention de son sergent. Il y a fort à parier que ce ne soit pas un hasard.

– Mouais... dit simplement Beck, faisant craquer une allumette avant d'allumer son cigarillo.

– Putain, on y voit vraiment que-dalle sur ces sentiers ! lança Spade, ayant enfin rejoint avec son collègue les deux enquêteurs.

– Alors qu'est-ce qu'on a ? s'enquit Calagan.

– Une jeune femme, la vingtaine, amputée et vidée de son sang...

Alors que l'inspecteur résumait les faits à ses collègues, un homme les interpella derrière le ruban jaune.

– Vous êtes ? demanda le sergent.

– Matthew Wallace, c'est moi qui vous ai fait appeler.

– Et vous êtes ?! insista Beck, agacé, d'un ton volontairement cynique.

– Oui, excusez-moi, je suis professeur d'expression artistique. Je remplace le doyen pendant son absence.

– On vous connaît, non ? demanda Molinari, tentant de rassembler ses souvenirs.

– Vos collègues m'ont interrogé à propos de Catherine Beaumont.

Le jeune inspecteur acquiesça, se souvenant des comptes rendus d'enquête dans lesquels il s'était replongé quelques heures plus tôt.

– Et elle, c'est qui ? demanda le sergent en faisant un signe du côté des bâches.

– C'est une élève du campus. Théodora Hellis. Elle était inscrite en master d'histoire de l'art comme étudiante Erasmus.

– Vous savez si elle avait de la famille dans le pays ? reprit Molinari.

– Je crains que non.

– Je suppose donc qu'elle logeait sur le campus. Avait-elle une colocataire, ou une étudiante dont elle était proche.

– Il faut que je vérifie pour sa chambre. Et je ne pourrais pas vous dire qui elle fréquentait en dehors des cours mais nous avons une autre étudiante qui vient également de Grèce. Elles sont arrivées la même année dans le cadre d’un échange international avec la faculté d’Athènes. Peut-être pourra-t-elle vous en dire plus.

– Et où peut-on trouver cette jeune femme ?

– Ce n'est pas une interne. Il me semble qu'elle est hébergée par une famille d'accueil qui habite pas loin d'ici. Je dois avoir son adresse dans son dossier. Je peux aussi vous donner son emploi du temps si vous le souhaitez.

– On aurait également besoin de celui de la victime. Et une dernière question, monsieur Wallace : savez-vous si Théodora Hellis avait des problèmes à la fac ? Des différents avec des professeurs ou d'autres élèves ?

– Non, pas à ma connaissance. C'était une élève brillante, plutôt réservée et sans histoire.

– Ouais... Bon et ces dossiers ? conclut Beck en écrasant sa cigarette.

– Pardon ?

– L'emploi du temps de la victime ; son dossier et celui de sa collègue, on en a besoin... maintenant !

– Ah, oui. Pardon. Je vous en prie, veuillez me suivre.

Interrogé sur l'emploi du temps de Théodora Hellis, Matthew Wallace n'avait donné guère plus d'informations que celles mentionnées dans son dossier. Tout au plus avait-il précisé que la jeune femme, en plus de ses cours magistraux, devait également assister en fin de journée à une conférence animée par un certain Charles O'Connod, expert apparemment reconnu dans le milieu artistique et intervenant régulier de l'université. Le doyen par intérim avait ensuite remis aux enquêteurs les documents demandés avant de les guider jusqu'à la sortie dans le dédale des couloirs de la faculté.

 

[Reunion privée]

 

Dans les salons du Belvédère, hôtel aux pelouses majestueuses surplombant l’océan, Rose Appleton savourait un repos bien mérité et des petits fours après une journée harassante. Maintenant que la soirée touchait à son terme, elle se sentait soulagée. Ce matin, avant même que le soleil ne fasse son apparition au dessus de l’horizon, elle avait commencé sa longue course de fond qui ne prendrait fin que d’ici quelques heures. Elle n’avait pas su dire non à Ashley Reese, quand cette dernière l’avait appelée pour organiser l’une de ses soirées Art et Caviar, une mondanité provinciale qui rassemblait l’élite locale. Rose n’appréciait guère ces rassemblements où elle avait l’impression de croiser plus de snobs que de véritables artistes et où elle s’était promis de ne plus remettre les pieds. Toutefois, pas question pour elle de laisser tomber son amie, surtout ce soir-là où l’hôtesse avait promis à ses invités une personnalité de marque. Pour l’occasion, Ashley s’était démenée pendant des semaines pour que l’hôtel accepte de recevoir le groupe dans ses salons d’honneur, ce qui changeait des salles des fêtes étriquées, sans charme, aux chaises plastiques inconfortables et aux amuse-bouches de supermarché, et tranchait radicalement avec les intérieurs ringards des gentils organisateurs qui conféraient à leurs soirées des airs de réunions Tupperware. Mais préparer le lieu de réception avait demandé beaucoup de main d’œuvre et Rose se retrouvait là.

Elle contempla le crépuscule qui s’installait peu à peu sur l’océan. Ce spectacle valait cent fois la plupart des toiles sur lesquelles s’attardait cette assemblée d’esthètes improvisés. Elle fut tirée de sa rêverie par une voix :

– Tu fais bande à part ?

Elle sursauta et se retourna :

– Tiens, Jimy. Non, je profite de la vue.

Elle avait rencontré le jeune homme lors de l’une de ces soirées et ils avaient vite sympathisé. Il était étudiant en arts et, contrairement au reste des participants, il avait un regard ouvert et provocateur sur le monde, ce qu’elle appréciait.

– Des nouvelles de notre invité surprise ? demanda-t-elle.

– Oui, il ne va pas tarder. Tu sais qui c’est ?

– Non. Malgré tout ce que j’ai fait pour elle, Ashley ne m’a pas mis dans la confidence. Comment as-tu fait pour l’apprendre ?

– Je le connais, tout simplement. Et effectivement, c’est un grand expert. Son discours sort de l’ordinaire.

Jimy fut interrompu par le vibreur de son portable.

– Tiens, c’est lui. Il doit être arrivé. Je vais le chercher.

La jeune femme regarda Jimy s’éloigner, le téléphone collé à l’oreille. Elle hésita un instant, puis, piquée par la curiosité, se décida à le suivre. À pas de loup, elle rasa les murs, conservant une distance suffisante pour ne pas se faire remarquer. Elle se prit au jeu de la « traque », s'imaginant dans un polar des années 50 : une jeune femme en tailleur strict, un peu effrontée, prête à tomber sous le charme de la maturité d’un Bogey.

Sa piste la mena à l’extérieur. Elle s’abrita derrière une haie d’arbustes et s’approcha de l’homme qui venait d’arriver et vers lequel se dirigeait Jimy d’un pas sûr. Le voilà enfin, l’invité de marque de cette soirée. Plus stylé que Bogart mais autant de charme, pensa-t-elle. Elle se rapprocha encore, prête à surprendre les deux compères. Elle était si proche qu’elle pouvait entendre quelques bribes de leur conversation mais prise par l'excitation de la filature, elle n’y prêta pas attention sur l'instant. Puis certains mots frappèrent sa conscience. Elle s’immobilisa. La discussion était animée et le nouvel arrivant se montrait particulièrement agité, malgré tous les efforts de Jimy pour l’apaiser. L’homme sortit des clichés qu’il exhiba à l’appui des propos qu’il proférait. Jimy y jeta un oeil avant de les cacher précipitamment dans l’une de ses poches. Mais le contenu des photos n’avait pas échappé à la vue de l’apprentie espionne et son sang se glaça. Elle se rendit compte soudain dans quelle situation périlleuse elle se trouvait. Lentement, comme si sa vie en dépendait, elle commença à reculer. Malgré toutes ses précautions, il lui semblait que le moindre de ses pas résonnait dans le crépuscule et s’attendait à tout moment à être découverte. Enfin, elle sortit du bosquet et, ne pouvant plus se contenir, elle se précipita vers l’hôtel.

Le reflet du soleil couchant sur sa bague brilla dans le soir.

 

[Investigations]

 

Le lendemain de la découverte du deuxième corps, le dossier de Cassy Ionnis en leur possession, les inspecteurs Spade et Calagan s'étaient rendus au domicile des Alliagas où séjournait l'étudiante Erasmus. La jeune femme avait confirmé les premiers témoignages réunis la veille auprès des jeunes gens attroupés autour de la scène de crime : pour les rares personnes qui la connaissaient, Théodora Hellis était une élève timide, solitaire et a priori sans histoire. Mais Cassy avait également évoqué une autre facette moins évidente de sa vie. Issue de la petite bourgeoisie grecque, la jeune fille avait vu les répercussions de la crise au sein de sa communauté et sur son village : les boutiques qui fermaient, des quartiers entiers désertés, des voisins qui disparaissaient et des amis qu'elle ne reverrait plus. Sensible aux disparités sociales et à la misère qui l'entourait, Théodora était très impliquée dans le milieu associatif et souhaitait associer la faculté à un vaste projet d'entraide communautaire. Mais pour ce faire, elle devait obtenir le soutien et la participation de l'association d'étudiants la plus influente du campus. Elle était donc entrée en contact avec la fraternité et s'était tout particulièrement rapprochée d'un jeune homme : Stephen Fears pour qui la jeune femme n'éprouvait pas qu'un simple intérêt professionnel – toujours selon son amie.

– Et vous a t-elle dit si elle avait des soucis avec quelqu'un dans le cadre de la fac ou à l'extérieur ? avait demandé Calagan malgré la description d'une jeune fille sans problème.

– Non, je vous ai dit. C'était quelqu'un de plutôt discret.

– Rien d'inhabituel dans son comportement, ces derniers jours ?

– Non, pas vraiment...

– Pas vraiment ? répéta Spade, son cure-dents entre les lèvres.

– Eh bien, en début de semaine, elle s'est fait remonter les bretelles par le prof' en cours d'histoire de l'art. Et c'est clair qu'elle n'était pas le genre d'élève à qui cela arrivait souvent. Elle a même été convoquée dans le bureau du doyen et quand elle en est sortie, elle était en larmes...

– Et vous savez pourquoi ?

– Apparemment elle était en train d'écrire un mot pendant le cours. Je lui ai demandé ce qu'il s'était passé, mais elle n'a rien voulu me dire.

 

***

 

Bien des années après les avoir quittés, Molinari et Beck devaient donc retourner sur les bancs de la fac, moins de vingt-quatre heures après leur dernière visite.

Arrivé dans l'enceinte de l'établissement, ils déambulèrent de longues minutes dans le dédale des couloirs de l’université avant de trouver le bureau du doyen. Et alors qu'ils s'apprêtaient à frapper, Matthew Wallace apparut dans l'embrasure de la porte, saluant les policiers tout en refermant précipitamment derrière lui.

– Désolé messieurs mais je suis pressé. J'ai un cours qui doit commencer dans deux minutes, lança sèchement le doyen remplaçant, jetant un œil à sa montre.

– Pas de problème, on va vous accompagner, dit Beck en posant sa main sur l'épaule de Wallace.

L'air renfrogné, le regard en coin sur la main du sergent, le professeur ne put que se résigner.

– Alors, monsieur Wallace, comme ça, vous nous faites des cachotteries ?

L'homme regarda l'enquêteur, interloqué.

– Il semblerait qu'il y ait eu un incident entre vous et Théodora, quelques jours à peine avant sa mort, précisa Molinari.

– Je ne vois pas de quoi vous parlez.

– Comment ça, professeur, vous faites pleurer une de vos étudiantes et vous ne vous en souvenez plus ? ironisa Beck.

– Ah, oui. Si, si je m'en souviens très bien. Mais ce n'était pas vraiment un incident. Je l'avais surprise en train d'écrire une lettre pendant mon cours. Je l'ai donc convoquée dans mon bureau et lui ai fait une remontrance.

– Une remontrance qui l'a apparemment quelque peu perturbée puisque selon les témoins, elle est sortie de votre bureau en pleurs.

– Il n'y avait pourtant rien bien méchant. C'était juste un mot doux comme il en circule beaucoup sur les bancs de la fac, du moins, de ce que j'en ai déduis. Mais je n'apprécie guère que cela se passe pendant mes cours.

– Et vous savez à qui il était destiné ?

– Je ne l'ai pas lu inspecteur. Je n'entre dans l'intimité de mes élèves que s'ils m'y invitent. Mais j'ai gardé le mot ; si cela vous intéresse, je peux vous le faire parvenir.

– Cela pourrait nous être utile, oui.

– Entendu. Sur ce, messieurs, désolé mais je dois vous laisser, conclut Wallace en pénétrant dans l'amphithéâtre.

Les deux enquêteurs observèrent quelques instants le manège du professeur entrant sur scène, avant de faire demi-tour, s'engouffrant dans les couloirs de la fac pour regagner les allées du campus bordées d'arbres et de verdure.

– J'ai l'impression que c'était hier que je faisais passer les épreuves aux bizuts, lança Chris en vue des lettres grecques identifiant les deux bâtiments au bout du chemin.

– Peut-être parce que c'était hier ! railla Beck.

– Vous n'avez pas connu ça, vous, je suppose...

– Eh, oh ! Chuis pas né de la dernière pluie mais quand même ! Vos confréries d'étudiants, vos bals de promo, et toutes vos conneries, tu crois quoi ? Que vous les avez sorties de votre chapeau ? Les sixties, ça te dit quelque chose, p'tit gars ? C'est quasiment nous qui avons inventé tout ça !

Chris accrocha un large sourire à son visage.

– Je peux savoir ce qui te fait marrer ?

– Rien, rien. J'ai juste du mal à vous imaginer dans une fraternité, pouffa le jeune inspecteur.

Beck ne releva pas et les deux hommes parvinrent devant un petit bâtiment où de jeunes gens s'affairaient sous la houlette d'étudiants plus anciens leur hurlant dans les oreilles. Le sergent resta à l'écart tandis que Molinari s'approchait du moins bruyant des internes.

– On cherche Stephen Fears.

– C'est moi.

– Vous pourriez calmer vos petits amis, deux secondes ? On aurait quelques questions à vous poser.

Le jeune homme fit signe aux étudiants de rentrer dans le bâtiments et le calme revenu, Beck les rejoignit.

– Vous êtes flics ? Vous êtes là pour Théodora ?

– On peut rien te cacher à toi, p'tit gars !

– Vous la connaissiez ?

– Oui, on était même plutôt proches. J'ai appris ce qu'on lui avait fait. C'est carrément moche. Tout le monde flippe maintenant sur le campus.

– Mais pas vous... intervint Beck en désignant les nouveaux élèves qui continuaient leurs tâches à l'intérieur du bâtiment.

– Nous, on sait se défendre. N'empêche, personne n'est rassuré.

– Quels étaient vos rapports avec la victime ? demanda Molinari. On la disait discrète, on l'imagine mal se rapprocher d'une fraternité.

– Nous ne sommes pas une simple fraternité. On est très actifs sur le campus, que ce soit dans l'accueil des nouveaux étudiants ou l'organisation de toutes sortes d'événements. Elle m'avait contacté car elle voulait créer un partenariat avec l'association pour laquelle elle travaillait. On bossait ensemble sur ce projet.

– Et c'est tout ?

– Je vous l'ai dit : on était proches. Surtout au début. Mais c'était de l'histoire ancienne.

– Dis moi, p'tit gars, ça te dérangerait pas d'être un peu plus clair ? trancha Beck.

– On est sortis ensemble quelques temps mais on avait rompu.

– « On » ou « elle » ?

– D'un commun accord, ça vous va ? C'était mieux pour le projet.

– On pourrait penser au contraire que cette séparation n'était pas une décision partagée et que cela vous ait déplu... insinua Molinari.

– Au point de lui couper les bras et de l'accrocher à un échafaudage ? Chuis pas taré, vous croyez quoi ?! acheva le jeune homme.

– On a déjà vu des gens basculer pour moins que ça.

– Je vous l'ai dit, c'était de l'histoire ancienne. Et puis elle était passée à autre chose, alors j'ai tourné la page, moi aussi.

– Qu'est-ce qui vous fait penser qu'elle était passée à autre chose ?

– Sur la fin, elle était souvent ailleurs. Et je ne parle pas seulement de nos moments à nous. Elle n'avait plus la tête au projet non plus, alors que ça avait toujours été sa priorité. Un jour, je l'ai surprise en train d'écrire une lettre en cachette. Je lui ai demandé si elle avait quelqu'un d'autre. Elle m'a répondu que c'était compliqué et qu'elle ne pouvait pas en parler. Mais bon, j'ai jamais pu en savoir plus. Et comme on se voyait déjà presque plus à cette période, j'ai décidé de lâcher l'affaire. Je suis avec Peyton Silver des Delta Gamma, maintenant.

– Vous pensez qu'elle vous trompait ?

– Je vous l'ai dit : on n'était déjà plus vraiment ensemble. Je ne sais pas si elle sortait avec quelqu'un d'autre mais ce que je peux dire c'est qu'elle avait quelqu'un en tête, ça c'est certain ! Et pour moi, c'était pas un étudiant.

– Pourquoi ça ?

– Je ne suis pas le seul à l'avoir questionnée sur le sujet. Et elle n'a jamais rien voulu dire à personne. Elle répétait à chaque fois que c'était compliqué, et qu'elle ne pouvait pas en parler. Pour moi, c'était, soit un homme marié, soit un prof.

– Vous pensez à quelqu'un en particulier ?

– Pas la moindre idée.

– Une dernière question, monsieur Fears : où étiez-vous hier soir entre vingt-et-une heure et vingt-trois heures ?

– Ici. On faisait leur fête aux derniers arrivants.

– Très bien, on vérifiera ça, conclut le jeune inspecteur.

 

– Cette correspondance cachée commence à m'intéresser, lança Molinari en s'installant au volant de son coupé sport.

Beck se plia sur le siège passager, l'air sceptique.

– Et maintenant ?

– Maintenant, tu démarres, et tu roules.

– Et pour aller où ?

– Les beaux quartiers, p'tit gars. On a encore quelqu'un à voir...

 

Parcourant les rues bordées d'arbres de l'un des quartiers les plus huppés de la ville, le coupé sport défilait devant les façades colorées des immeubles de brique et des maisons de pierre. Des édifices à l'architecture recherchée côtoyaient des appartements aux façades plus rustiques, conférant à l'ensemble un charme pittoresque.

Chris gara son véhicule devant une petite maison à deux étages, chic mais traditionnelle, et se dirigea vers l'entrée, flanqué de son collègue.

– Il s'embête pas celui-là ! lança Beck tandis que Molinari sonnait à la porte.

Un écran s'alluma au dessus de l'interphone, laissant apparaître un visage anguleux et émacié.

– Oui ?

– Monsieur O'Connod ?

– Lui-même.

– Sergent Buckowski et inspecteur Molinari, répondit Chris en présentant sa plaque à la caméra. Nous aurions quelques questions à vous poser...

Soudain l'écran de l'interphone s'éteignit et pour seule réponse, le mécanisme de la serrure émit un léger cliquetis. Chris lança un regard étonné à son collègue, et lui ouvrit la porte avant de le suivre à l'intérieur de la maison.

Se tenant dans l'ombre à quelques mètres de l'entrée, l'homme leur faisait face, les bras dans le dos et le regard droit.

– Monsieur O'connod, y aurait-il un endroit où l'on pourrait parler tranquillement ?

– Bien sûr. Je vous en prie, répondit l'expert, les invitant à entrer en désignant de la main une pièce ouverte sur sa droite.

Les deux enquêteurs s'avancèrent, suivis de leur hôte qui referma la porte derrière eux. La salle était spacieuse et très bien aménagée avec un grand bureau, impeccablement ordonné trônant au fond de la pièce, un petit salon avec sièges, canapé en cuir, table ronde, et même un bar en bois massif, visiblement très bien achalandé. Mais ce furent les œuvres d'art qui remplissaient parfaitement l'espace et surtout les nombreuses peintures accrochées au mur, qui attirèrent immédiatement l'attention des deux policiers.

– Je vous en prie, asseyez-vous. Désirez-vous quelque chose à boire ? Un verre, un café, peut-être ?

Alors que Molinari déclina poliment, Buckowsky demanda un café bien serré, haussant les épaules sous les yeux réprobateurs de son collègue.

– Très bien, sergent. Surtout, messieurs, mettez vous à votre aise, je reviens immédiatement.

L'homme, d'apparence froide, se montrait cependant particulièrement courtois. Le costume sombre taillé sur mesure et la chemise Guerlin assortie, dont dépassait un foulard bordeaux de grande qualité témoignaient de son rang. De toute évidence, Charles O'Connod vivait plus que confortablement et se plaisait à le montrer.

Quelques instants plus tard, l'expert réapparut dans le bureau avec une tasse de café qu'il remuait délicatement à l'aide d'une petite cuillère en argent. Il la tendit au sergent.

– Alors, messieurs, que puis-je faire pour vous ?

– Vous n'avez pas l'air étonné de notre visite, monsieur O'Connod ? entama Molinari.

– Docteur O'Connod, je vous prie, rectifia l'expert. Vous devez savoir que j'ai l'habitude de collaborer avec la police...

– Sur des meurtres ? coupa Beck.

– Cela m'est arrivé, oui. J'ai été amené à témoigner en tant qu'expert lors de nombreux procès dans tout le pays. La plupart concernaient des cambriolages qui avaient mal tourné, mais j'ai aussi apporté mon expertise sur des affaires d'homicide dont les mobiles étaient liés au patrimoine des victimes.

– Donc, votre avis est éclairé et fait souvent référence, résuma Molinari.

Un sourire discret s'afficha sur le visage fermé de O'Connod.

– Je suppose qu'on peut le dire ainsi, oui.

– Très bien. Et quel est votre avis là-dessus, alors doc. ? trancha Beck, posant sèchement sur le bureau le cliché présentant les pieds découpés de Catherine Beaumont, retrouvés dans la conciergerie du Miramar quelques jours plus tôt.

Légèrement retouchée afin d'atténuer l'aspect réaliste de la scène, l'image était notamment passée de la couleur au noir et blanc. O'Connod plaça délicatement ses mains de part et d'autre de la photo, sa tête pencha légèrement comme s'il était intrigué par ce qu'il voyait. De son côté, Beck scrutait ses faits et gestes, faisant attention au moindre détail.

L'expert releva ses yeux sur le sergent et tout en retenue, demanda :

– Je peux ?

– Allez-y, répondit Beck, presque déçu.

O'Connod attrapa une loupe dans le tiroir de son bureau et se saisit de la photo qu'il inspecta de longues secondes durant.

– Alors, docteur ? s'impatienta Molinari.

– C'est une sorte d'imitation ?

Chris lança un regard à son collègue qui ne quittait toujours pas l'expert des yeux.

– J'ai un peu de mal avec ces images retouchées. Il y a cependant quelque, chose de viscéral dans celle-ci, reprit O'Conod. Le montage est étrange mais la matière... Il y a une forme de vérité dans ce tableau. Et ce mélange entre virtuel et réel est plutôt intéressant, même si l'on est très loin du travail que peut apporter un véritable artiste à sa toile.

– Qu'est-ce qui vous fait penser à une imitation, docteur ? demanda Chris.

– Eh bien, ces deux pieds découpés de la sorte et prolongés de cuir... On les retrouve dans une œuvre contemporaine très connue. Attendez, je vais vous montrer. L'expert se dirigea vers l'immense étagère située sur le flanc de la pièce, monta sur l'échelle et fit glisser plusieurs ouvrages avant d'en choisir un et de regagner son bureau. Regardez, dit-il en ouvrant l'imposant livre face aux policiers, votre photographie représente, d'une certaine façon, une déclinaison de cette œuvre : Le Modèle Rouge de Magritte.

Molinari jeta un œil à l'article, reconnaissant la peinture que leur avait montrée Jones vingt-quatre plus tôt.

– Et c'est tout ? questionna le sergent.

L'homme, installé de l'autre côté du bureau le regarda, interrogateur. Beck passa la main dans sa parka et tendit un nouveau cliché à l'expert.

– Voici l'original.

– Hum... Intéressant...

 Intéressant ? reprit Molinari.

– Oui, je comprends mieux maintenant d'où me venait ce sentiment de vérité. C'est du beau travail. Il ne s'agit pas d'une simple image fabriquée ou recréée. Ce sont des parties bien réelles d'un corps humain, découpées, travaillées et capturées, je suppose par vos soins. Puis je savoir pourquoi vous me montrez cela, sergent ?

– Vous pensez toujours qu'on est face à une sorte de copie... (Molinari baissa les yeux sur l'ouvrage toujours ouvert devant lui), une déclinaison de ce Modèle rouge ?

Beck de son côté, s'était levé et observait d'un œil vagabond les différentes œuvres qui décoraient la pièce.

– Eh bien, cela y ressemble beaucoup, vous ne trouvez pas ? Regardez, la personne qui a fait ce travail a pris la peine de lacer la partie de cuir, collée au préalable aux pieds de la victime. Et là sur le flanc... Le visage de Charles O'Connod semblait s'éclairer au fil de son analyse. L'homme a visiblement un souci très pointu du détail puisqu'il a même laissé filer le lacet, qui tout comme sur l’œuvre originale, tombe sur quelques centimètres le long du cuir.  

– Vous parlez d'imitation, de travail, est-ce que vous diriez que l'auteur des faits se voit comme une sorte d'artiste ?

– Attention, il ne s'agit pas vraiment d'une imitation mais davantage d'une évocation. Et oui, je suis convaincu que cette personne, comme tout artiste, accomplit un travail d'envergure, méthodique et précis.

– Vous avez l'air d'apprécier, constata Beck, reprenant nonchalamment sa place de l'autre côté du bureau.

– J'apprécie surtout le travail bien fait, sergent.

– Comment décririez-vous la personne derrière ce « travail », docteur ? questionna Molinari.

– Je dirais qu'il s'agit d'un homme méticuleux, habile, et maîtrisant parfaitement son sujet.

– Un spécialiste ?

– Sans aucun doute, oui. Mais c'est surtout un passionné. Vous devez rechercher une personne avec une âme d'artiste.

– Qui vous dit qu'on ne l'a pas déjà trouvé votre artiste ? lança Beck.

– Je suppose que vous ne seriez pas là si c'était le cas.

– Connaissez-vous une certaine Catherine Beaumont, docteur ? interrogea Molinari.

– De réputation, bien sûr. Elle dirigeait le Fonds Merkham, l'un des groupements d'investisseurs les plus actifs de la région et, sans doute même de l'état, en matière de promotion culturelle. Son décès a fait du bruit dans le milieu.

– Son meurtre, docteur, rectifia le jeune inspecteur.

– Oui, en effet.

– Vous ne l'avez jamais rencontrée ?

– Non, je ne pense pas.

– Et Théodora Hellis, ce nom vous dit-il quelque chose ?

– Hellis, Hellis... Non, je ne connais personne de ce nom là.

– Il s'agit pourtant d'une de vos élèves, docteur, reprit Molinari. Elle assistait régulièrement à vos conférences.

– J'organise des conférences dans tout le pays, pour des municipalités, des musées, ou des universités. Beaucoup de personnes y assistent, il m'est impossible de me rappeler de chaque nom, et cela n'en fait pas pour autant mes élèves, inspecteur.

– Qu'avez-vous fait hier soir après votre conférence à la faculté, docteur ?

– Je suis rentré directement chez moi.

– Quelqu'un pour en attester ?

– Je crains que non. Suis-je suspecté de quoi que ce soit, messieurs ?

– Pas encore, répondit Beck. Pas encore.

– Bon, je pense que nous n'avons pas d'autres questions pour le moment mais nous nous permettrons de revenir vers vous si besoin.

– Bien entendu. Voici ma carte, dit Charles O'Connod, tendant un petit carton au plus jeune des deux enquêteurs. N'hésitez pas à me contacter sur ma ligne privée si vous avez besoin de mon expertise sur cette affaire... ou une autre.

L'homme raccompagna les policiers jusqu'à l'entrée et les salua poliment dans l'intérieur du couloir, laissant la porte se refermer derrière eux.

 

– Ce gars est vraiment bizarre. Vous pensez qu'il pourrait être impliqué dans ces meurtres ?

– Si c'est le cas, il le cache bien. J'ai jamais vu un type tellement prêt à aider des flics !

– Il n'a peut-être jamais vu Colombo, plaisanta Molinari en s'enfonçant dans sa voiture, suivi par Beck.  

 

[Charles O'Connod]

 

Après chacune de ses interventions au campus, Charles O'Connod ne manquait jamais une visite de courtoisie à son ami d'enfance. Matthew Wallace le reçut dans le bureau du doyen et l'invita à s'asseoir avant de lui offrir une tasse de son thé préféré.

– Ta nouvelle situation semble offrir quelque avantage, entama Charles O'Connod, tournant délicatement la petite cuillère dans sa tasse.

Vêtu d'un costume taillé sur mesure et d'un foulard bleu nuit autour du cou, l'homme, les jambes croisées, se tenait parfaitement droit dans son fauteuil et parlait posément, détachant chaque mot presque mécaniquement, dans un léger accent guttural.

– Et oui, les choses changent.

– Sait-on ce qui est advenu de ce cher Thomas ?

– Non. Cela fait plusieurs jours que la police le recherche. Sans résultat.

– Notre petit monde traverse une période quelque peu houleuse.

Le professeur lança à son ami un regard perplexe.

– Tout d'abord la disparition de Catherine Beaumont, puis celle du doyen de la faculté des arts, et la découverte, aujourd'hui sur le campus, du corps de Théodora Hellis.

Le regard fixé sur l'horizon, au fil des mots, l'homme semblait s'échapper de plus en plus loin dans ses pensées.

– À ce propos, je suis désolé pour Théodora.

– Hum ?...

– Théodora Hellis, j'ai cru comprendre que tu la connaissais bien.

– Eh bien, tu as dû mal comprendre, répondit O'Connod, revenant à la réalité.

– Sans doute. Tu penses que ces meurtres sont liés ?

– Non. Je dis simplement que notre microcosme en sera naturellement bouleversé. Il n'y a qu'à t'observer pour en prendre conscience. Matthew Wallace, simple professeur, devenu doyen par intérim de la faculté des arts et des lettres. J'imagine qu'il ne doit pas être évident d'assumer de telles fonctions dans de pareilles circonstances.

À peine voilée derrière le constat de la récente évolution sociale de son ami, l'attaque était ciblée pour piquer au vif.

– Quant à Catherine Beaumont, figure emblématique du fonds Merkham depuis près de trois ans, sa disparition aura forcément des conséquences dans notre petit milieu. À ce propos, où en sont tes projets ? Tes toiles ne devraient-elles pas être exposées désormais ?

– J'ai mis tout ça de côté pour le moment, coupa Wallace, contrarié. J'ai trop de travail.

– Oui, bien sûr, acquiesça O'connod, portant la tasse à ses lèvres.  

– Par contre, je suppose que c'est à moi de te féliciter...

– Me féliciter ?

– Eh bien oui. J'ai cru comprendre que ta première œuvre serait bientôt une œuvre de musée.

Oui, en effet, s'enorgueillit O'Connod, faisant fi de l'ironie dans le ton de son ami. J'ai eu la chance de rencontrer le régisseur du « New Century Muséum » et il semblerait qu'il ait apprécié ma peinture.

– Décidément, tout te réussit se renfrogna Wallace.

– Si tu penses avoir besoin que je te mette en relation avec certains de mes contacts pour percer, je le ferais volontiers.

Non, je te l'ai dit, j'ai mis tout ça de côté pour le moment. Tous ces pseudos experts qui pensent s'y connaître et choisissent des toiles comme ils font leurs courses, ça me fait vomir. Un jour ils verront ce que c'est que l'art. Un jour j'aurai moi aussi ma place dans tes bouquins, Charles, tu peux en être sûr.

Je n'en doute pas, mon ami. Je n'en doute pas.

 

[Instantané]

 

Chris Molinari, toujours impeccablement habillé, costume cintré et chemise méticuleusement repassée, pénétra dans le hall du commissariat, un gobelet à la main droite et un dossier sous le bras. En cette heure matinale, à l'étage, la grande salle était encore vide... ou presque. Affalé sur un bureau, la tête plongée dans les rapports, Beck n'avait apparemment pas résisté à la fatigue accumulée. Chris s'installa en face de son sergent et posa le gobelet sur un coin de la table, ce qui suffit à le réveiller.

– Je vous ai fait un café. Un vrai café ! insista le jeune inspecteur.

Beck, reprenant progressivement ses esprits, replongea la tête dans ses dossier, mine de rien. Molinari ouvrit la chemise en carton qu'il avait posée sur le bureau :

– On a reçu les premiers rapports des inspecteurs chargés d'interroger les personnes ayant pu croiser la victime dans les vingt-quatre heures ayant précédé sa mort. Apparemment, l'accrochage avec Wallace n'était pas un incident isolé. La jeune femme aurait été prise à part à plusieurs reprises à la fin de ses cours. Ah, et je suis également passé par le labo : concernant l'amputation des membres, la tranche franche correspondrait au même genre d'arme que celle utilisée sur Catherine Beaumont. Par contre, ils ne sont pas parvenus à établir clairement que la colle utilisée par le tueur sur les paupières de la victime soit la même que celle utilisée sur les chaussures du Magritte. Et pour les empreintes retrouvées dans le sentier, là encore, ça n'a rien donné.

– Notre gars est méticuleux. On ne trouvera rien pas d'autre élément matériel. Mais il ne choisit pas ses proies au hasard...

– Ah, vous pensez vous aussi qu'il s'agit du même type !

Beck regardait les photos prises sur les scènes de crime, perdu dans ses pensées.

– Les deux victimes étaient toutes deux liées au milieu artistique. Ça ne peut pas être un hasard, enchérit le jeune inspecteur.

– Il y a quelque chose dans ces photos... lança Beck d'un ton laconique. Un truc particulier...

 

[Rose Appleton]

 

En cette fin de soirée, les portes de la galerie laissaient échapper un flot régulier de spectateurs venus écouter l’une des nombreuses conférences organisées pour cette semaine des arts financée par le fonds Merckham, événement auquel Catherine Beaumont avait consacré ses derniers jours. Clin d’œil du destin, le thème qu’elle avait retenu pour cette première intervention avait été celui de l’esthétique de la mort.

De petits groupes se formaient de façon impromptue, échangeaient leurs opinions sur les idées débattues, puis se dispersaient peu à peu. Une femme ne s’attarda pas et pressa le pas en faisant claquer les talons de ses chaussures sur les dalles. Un jeune homme sortit à sa suite, s’immobilisa un instant puis partit dans sa direction quand il l’eut aperçut.

– Rose ! Rose ! l’interpella-t-il pour la faire se retourner

Au contraire, elle accéléra le pas. Le jeune homme ne se laissa distancer et finit par la rattraper. Une fois à sa hauteur, il entama la conversation tout en marchant, nullement décourager par l’attitude de la femme.

– Eh bien, Rose, tu fais la tête ?

– Je n’ai pas le temps de parler, ce soir, Jimy. Demain, je travaille et je me lève tôt.

Elle avançait d’un pas toujours aussi rapide, le visage fermé. Le jeune homme ne sembla le remarquer et continua sur le même ton enjoué.

– Tu n’as pas répondu à mes mails. Je me suis inquiété.

Rose resta silencieuse et tenta d’accélérer sa foulée. Ses jambes commençaient à lui faire mal mais elle ne voulait pas ralentir. Il lui fallait arriver jusqu’à la station de métro. Jimy ne se découragea pas.

– Tu as semblé perturbé lors de la dernière réunion. Il y a quelque chose qui cloche ?

Elle tenta de faire un nouvel effort mais elle sentit qu’elle ne pourrait pas continuer bien longtemps à ce rythme. Mieux valait finalement faire face. Au milieu des passants, elle ne risquait pas grand-chose. Il n’oserait pas s’en prendre à elle si ouvertement.

– Oui, il y a quelque chose qui cloche. Je vous ai entendu parler tous les deux la dernière fois et j’ai peur d’avoir compris.

Jimy ne se départit pas de son sourire et poursuivit sur le même ton dégagé.

– Qu’est-ce que tu as entendu qui t’a mis dans un tel état ?

– Votre discussion autour d’une œuvre… un peu particulière, vous avez dit.

– Et…

– Vous me prenez pour une conne ou quoi ? hurla-telle. J’ai très bien compris. Je sais ce que vous avez fait. Ne n’approchez plus !

Jimy essaya de la calmer en approchant d’elle mais elle eut un geste de recul, le visage crispé dans un rictus d’horreur.

– Tu t’imagines des trucs dingues. On parlait d’une production qu’il est en train de mettre sur pied. Tu délires complètement là ! Parle avec lui. Il t'expliquera tout. Je suis sûr que c'est un malentendu, tu verras.

Il s’avança une nouvelle fois vers elle.

– Ne m’approche pas, cria-t-elle. Je ne veux plus rien avoir à faire avec vous tous. Je te préviens, si je revois un seul d’entre vous, j’appelle les flics et je leur balance tout !

Elle reprit sa marche, le regard posé sur Jimy, redoutant sans doute qu’il l’assaille si elle lui tournait le dos.

Le jeune homme la laissa partir, le même sourire débonnaire plaqué sur le visage, les mains dans les poches.

Quand elle eut disparu à l’angle de la rue, une silhouette s’approcha de Jimy.

– Alors ? questionna-t-elle.

– Je pense que nous avons un problème.

– Il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions, il suffit juste de choisir la bonne.

Les deux ombres se fondirent dans nuit.

 

[Perquisition]

 

Les deux enquêteurs s'avancèrent sur le petit chemin dallé, bordé de pelouse, donnant sur l'entrée d'une petite maison typique des nombreuses résidences de banlieue qui fleurissaient en périphérie des grandes villes. Molinari frappa à la porte tandis que Beck, le nez collé à la vitre, inspectait l'intérieur.

Aucune réponse. L'inspecteur insista, donnant cette fois de la voix, mêlant le geste et la parole.

De son côté, Beck fit le tour de la maison pour découvrir un petit jardin défraîchi, envahi par la mauvaise herbe, et dans le fond, une construction en bois. Il s'approcha et tenta en vain d'en forcer l'entrée, la porte étant solidement cadenassée.

– Il n'y a personne, lança Molinari en rejoignant son collègue. Vous êtes certain qu'il ne travaillait pas aujourd'hui ?

Beck ne dit mot, toute son attention portée sur l'entrée du cabanon.

– Sergent ?...

– Hum ?

– Wallace, il vous a bien donné rendez-vous chez lui et pas à la fac ?

Mais nullement intéressé par le sujet, de nouveau Beck éluda la question.

– Tourne toi p'tit gars, comme ça tu pourras toujours dire que t'as rien vu ! conseilla le sergent tout en tirant sur le cadenas.

– Quoi ?... Non, vous n'allez pas faire ça ?!

Molinari fit volte face, s'assurant que personne ne les observait lorsqu'il entendit, derrière lui, la porte s'ouvrir dans un fracas sourd. Lorsqu'il se retourna, Beck, se massant l'épaule, s'enfonçait déjà dans le local sombre et poussiéreux. Il craqua une allumette, puis une deuxième et une autre encore avant de tomber sur une sorte de vieux chandelier. Il l'alluma et éleva l'objet au-dessus de sa tête, découvrant, à la lumière de la bougie, un spectacle qu'il était loin d'imaginer. Alors qu'il avait finalement été rejoint par son jeune collègue, les deux hommes interdits, se regardèrent stupéfaits. Le cabanon ressemblait à une véritable caverne d'Ali Baba : meubles anciens, peintures, et entremêlements hétéroclites d’objets de récupération divers encombraient l'espace, du sol au plafond. Et si certaines pièces de cette collection éclectique semblaient avoir été négligemment entreposés là, d'autres avaient visiblement été exposés avec soin. Ainsi, des armes anciennes – pistolets datant de la guerre d'indépendance, arcs, couteaux divers, un tomahawk amérindien – et ce qui semblait être de véritables toiles de maître se partageaient les murs du cabanon tandis qu'une commode ancienne, de vieux tableaux décrépis et diverses sculptures de fer et de métal se partageaient les quelques mètres carrés de sol. Le sergent tenta de se frayer un chemin dans tout ce fatras, les armes accrochées au mur ayant attiré son attention... une en particulier.

De son côté, Molinari parcourait les tableaux entreposés un peu partout dans le cabanon, tentant de les identifier du mieux qu'il pouvait étant donné le faible éclairage et les maigres connaissances qu'il avait acquises lors de ses récentes recherches sur le net. Soudain, une peinture éveilla tout particulièrement son intérêt. Il extirpa alors son téléphone portable de sa poche et se souvint que le flash de l'appareil photo intégré pouvait avoir une toute autre fonction.

De l'autre côté du cabanon, Beck, un mouchoir à la main, se saisit délicatement du tomahawk accroché sur le mur avant de l'inspecter sous toutes ses coutures. Exception faite de la fine couche de poussière qui le recouvrait, rien ne témoignait du passage du temps. L'arme semblait ne présenter aucun défaut, pas la moindre aspérité ni entaille, comme si elle sortait tout droit de l'usine.

Le faisceau du flash éclaira la toile. Les couleurs pastels, la technique utilisée et bien sûr le dessin en lui-même confirmèrent ce que le jeune inspecteur avait suspecté. Molinari appela son sergent à l'autre bout du cabanon.

Beck ne répondit pas. Il reposa le tomahawk et alors qu'il s’apprêtait à continuer son exploration, il trébucha, laissant tomber le chandelier. Molinari rangea son téléphone, enjamba une sculpture et poussa quelques tableaux pour atteindre son collègue au moment même où celui-ci se relevait. Portant assistance à son supérieur, le jeune homme s'assura que tout allait bien.

– Ça va, ça va ! rabroua Beck. Occupe toi de la bougie, plutôt !

– Y'a pas de quoi ! ironisa Molinari en replaçant la bougie dans le chandelier avant qu'elle ne s'éteigne. Au fait, j'ai trouvé...

– Attends un peu... Approche ici !

Molinari s’exécuta, approchant son visage à deux centimètres de celui de Beck ; les deux hommes se regardant alors dans le blanc des yeux, apparemment aussi perplexes l'un que l'autre.

– Pas toi ! La lumière, bourricot !

– Ah, oui. Pardon, s'excusa Chris en tendant le chandelier.

Beck saisit le poignet de son collègue et le baissa encore un peu, éclairant, sous une sorte d'établi, une caisse débordant d'outils et parmi eux, presque en évidence, une petite hache de bûcheron. Utilisant la manche de sa parka, le sergent attrapa l'instrument, l'observa méticuleusement et le tendit à son collègue dont la réaction ne se fit pas attendre bien longtemps :

– J'y crois pas !... Avec ça et la peinture que j'ai trouvée dans le fond du cabanon, on le tient, l'enfoiré !   

 

À suivre...

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