05 Feb

La part de l'ombre - Episode 5

Publié par lechanoir  - Catégories :  #Récits à la file : La part de l'ombre

La part de l'ombre - Episode 5

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Part. 3

 

 

« Scène macabre à Midtown : une étudiante assassinée et exposée sur le campus. Par Clara Spencer.

 

Dans la nuit de jeudi à vendredi, une jeune femme a été retrouvée morte sur le campus de la faculté des arts et des lettres. En début de matinée, le procureur du comté, Jack Donovan, a indiqué qu'il s'agissait « d'un crime d'une rare monstruosité et que tous les moyens seraient mis en œuvre pour traquer et mettre hors d'état de nuire l'auteur de cet acte barbare. »

La jeune femme de 22 ans, une étudiante sans histoire, appréciée de ses amis et professeurs, était inscrite en deuxième cycle à la Faculté des Arts. La victime a été retrouvée par la sécurité peu après minuit sur l'aile est du chantier de rénovation du campus. Exposé à la vue de tous, le corps à moitié dénudé a été retrouvé accroché aux échafaudages, amputé des deux bras et complètement vidé de son sang.

Les étudiants et professeurs interrogés ne comprennent pas, et sont sous le choc. “C’était une personne discrète avec un réel potentiel” déclare l'un de ses professeurs.

Le procureur ayant qualifié l'assassin « d'animal dangereux », Monsieur le Maire assure avoir dores et déjà pris les mesures de sécurité qui s'imposent pour protéger ses concitoyens. Mais selon une source proche de l'enquête, le meurtrier aurait minutieusement préparé cette mise en scène macabre, allant jusqu'à emporter avec lui les membres amputés de la victime. « On a affaire à un tueur méthodique qui ne choisit pas ses victimes au hasard. »

Il s'agit de la deuxième mort violente en moins de deux semaines dans notre petite ville. Existe-t-il un lien entre les deux affaires ? Difficile de ne pas l'envisager lorsque l'on sait que seuls deux homicides ont été recensés dans notre conté sur ces dix dernières années. Mais ce sera désormais à la Criminelle de répondre à cette question, sous l'autorité du capitaine Mendez, qui s'est, pour le moment, refusé à tout commentaire. »

 

Mendez referma brusquement le journal au moment où Buckowsky et Molinari s'installaient face à lui.

– Alors, ces quelques jours à la capitale ? Vous avez pu profiter du beau temps au moins, histoire de parfaire un peu votre teint ? demanda Beck, cynique.

– Vous m'avez bien regardé ?... Bon alors, on en est où concernant le meurtre de la gamine ?

– Il est possible que ce meurtre et celui de Catherine Beaumont soient une seule et même affaire, chef.

– C'est ce que j'ai appris, coupa Mendez en lançant le journal sous les yeux de Molinari. J'aimerais d'ailleurs savoir comment la presse a pu être informée de cette hypothèse avant même le capitaine de la criminelle.

Mendez regardait furieusement le jeune inspecteur droit dans les yeux.

– La journaliste était sur le lieux. Possible qu'elle nous ait entendus en parler, se défendit Beck.

– Et peut-on savoir de quoi vous avez parlé ?

Molinari reprit :

– Les deux victimes évoluaient toutes deux dans le monde de l'art et chacun des meurtres semble avoir été mis en scène. On a d'ailleurs relevé une certaine ressemble entre la photo qu'on a prise des pieds retrouvés dans le vestibule du Miramar et une toile d'un peintre connu...

– Je vous préviens inspecteur, si vous continuez sur cette voie, soit vous me dites que vous tenez une piste, soit vous sortez immédiatement de mon bureau et vous remettez au boulot sur le champ !

– On a mieux que ça, chef, répondit fièrement Molinari. On a un suspect.

– Ok, vous avez toute mon attention.

– Le prof' d'expression artistique. Il fait aussi office de doyen par intérim. Il a tenté de nous cacher certaines informations, minimisant les derniers échanges qu'il aurait eus avec la victime. Il est forcément passionné d'art et de peinture en particulier. Et surtout, on a trouvé chez lui...

– Ouais, il a pas mal de croûtes chez lui, coupa Beck. Il n'était pas là quand on est passés pour l'interroger, précisa-t-il, lançant un regard en coin à son jeune collègue, mais de ce qu'on a pu en voir à travers les fenêtres, il voue un véritable culte à ce... Comment c'est le nom de ce peintre, déjà ?

– Magritte. Je suis certain d'avoir vu chez lui le Modèle rouge dont la représentation ressemble étrangement à la photo des pieds découpés de Catherine Beaumont.

– Sauf que c'est pas assez pour un mandat de perquisition.

– À moins qu'il ne se présente pas à la convocation qu’on lui a signifiée...

– Vous l'avez convoqué pour quand ?

Beck regarda sa montre :

– Il aurait dû être là il y a déjà cinq minutes.

 

***

 

Confortablement assis, un gobelet de café à la main, Dutch et Reyes stationnaient dans leur véhicule de patrouille à l’abri d’un panneau publicitaire les soustrayant à la vue des automobilistes quittant l’autoroute. Malheur à ces derniers s’ils oubliaient de marquer l’arrêt au stop ! Les deux policiers déclenchaient aussitôt la sirène et en quelques centaines de mètres, leur proie était neutralisée. C’est Reyes qui avait trouvé le filon. Les deux agents avaient désormais l’un des meilleurs rendements en matière de verbalisation, ce qui se traduisait par une jolie prime en fin de mois. D’ailleurs, une Fiat venait de franchir la ligne blanche sans ralentir le moins du monde. La voiture de police démarra aussitôt et il ne s'écoula que quelques secondes avant que le chauffard se gare sur le bas-côté, capitulant sans combattre.

Alors que Dutch s’apprêtait à ouvrir la portière, carnet de contravention à la main et mine réjouie, la radio grésilla dans le véhicule.

– Unité 14, ici central, à vous !

Se rasseyant, le policier se saisit du micro, rageusement.

– Qu’est-ce qu’il y a ? On est en train de procéder à une verbalisation, vous pouvez pas voir avec une autre patrouille ?

– Désolé pour vos stats les gars, mais va falloir que vous laissiez tomber. On a un homme en fuite. Un mandat d’amener a été délivré par le juge. Vous filez chez lui dare-dare et vous l’embarquez si vous le trouvez.

– Et merde ! Et c'est qui ce type ?

– Matthew Wallace. 345 Parkway Avenue. Les enquêteurs sur l'affaire pensent qu'il s'agit du Gribouilleur, alors faites gaffe, les gars ! Et traînez pas ! Le capitaine tourne en rond dans son bocal et c’est pas bon signe.

 

***

 

Le professeur Wallace, les mains entravées par des menottes, observait son reflet dans le miroir. L’arcade sourcilière ne saignait plus mais un léger hématome commençait à se dessiner autour de l’œil.

La porte derrière lui s’ouvrit et il vit entrer deux hommes qu’il reconnut au premier coup d’œil.

– Messieurs, je pense que vous serez ravis de faire la connaissance de mon avocat, lança t il sans leur laisser le temps de prononcer le moindre mot. Dès son arrivée, je peux vous assurer que je déposerai plainte contre votre département pour brutalité policière et arrestation arbitraire.

– Il y a eu un malentendu, monsieur Wallace. Et nos collègues étaient sans doute quelque peu nerveux compte tenu des informations qui leur avaient été communiquées, tenta Molinari pour apaiser son interlocuteur.

– Et c'est censé justifier leur comportement, continua l’universitaire. Quels qu’aient pu être les motifs de cette arrestation, la bavure policière parait évidente, ajouta Wallace, montrant à l'inspecteur les marques sur son visage.

– Nous vous présentons toutes nos excuses, professeur. Le message qu’ils ont reçu faisait état d’un individu en fuite. Ils en ont déduit qu’il était dangereux.

– Sans compter que vous n’avez pas été très coopératif, ajouta Beck.

– En fuite ? Moi ? Mais de quoi parlez-vous ?

– Une convocation vous a été adressée, vous demandant de vous présenter dans nos locaux ce jour à 14h. Passée cette heure, un mandat d'amener a été déposé, poursuivit le jeune policier.

– Une convocation... Vous m'en direz tant, fit Wallace, jetant un regard en coin à Beck qui se tenait légèrement en retrait. Sauf que je n’ai rien reçu. Qu’est-ce que vous avez encore manigancé ? lança le professeur à l'attention des deux enquêteurs, les fixant tour à tour, droit dans les yeux.

Interloqué, Molinari observa également son collègue d'un regard sombre qui ne passa pas inaperçu.

– Je vois que je ne suis pas le seul surpris par tout ce qui se passe, ici. Et sinon, je peux savoir pour quelle raison j'étais censé recevoir cette convocation ?

Comme souvent, Beck ignora la réaction de son jeune collègue et fit apparaître l’objet qu’il dissimulait derrière son dos, le plantant à quelques millimètres des doigts de Wallace. Choqué, l'homme fit un bond en arrière, manquant de tomber de son siège. Mais à peine quelques secondes suffirent à Matthew Wallace pour que les battements de son cœur reprennent un rythme régulier et que ses mots fendent le silence qui était soudain tombé sur la petite salle :

– Mais qu’est-ce qui vous prend Buckowsky ? Non content de m'avoir cassé la gueule, vous voulez également me couper un doigt ? Qu'est-ce que vous cherchez à prouver avec vos stupides effets de manche ? Plus vous continuerez dans cette voie et plus vite je serai sorti, voilà tout !

– Excusez-moi, professeur, je suis juste maladroit. Elle m’a échappé des mains, mentit Buckowski en arrachant la petite hache plantée dans le bois de la table. C’est que, mine de rien, ça fait son poids ces trucs là !

– Pendant qu’on était à votre recherche, un mandat de perquisition a été établi pour votre domicile, informa Molinari, tentant de recadrer l'interrogatoire.

– Ah ! C’était donc ça ! Une fausse convocation pour justifier votre intrusion dans ma vie privée ! Je suppose que c’est à vous que je dois le cadenas fracassé sur la porte de mon cagibi. Il vous fallait un mandat pour que les soi-disant preuves puissent être acceptées devant un tribunal. Sauf que c'est vous, messieurs, qui vous retrouvez devant le juge quand j’en aurai terminé avec vous !

Pas décontenancé le moins du monde par les menaces de Wallace, Beck arpentait la salle d’interrogatoire, comme un animal tournant autour de sa proie.

– Monsieur Wallace, comment expliquez-vous qu'on ait retrouvé dans votre cabanon le tableau ayant justement inspiré le meurtre de Catherine Beaumont, reprit Chris en disposant sous le nez du suspect les photos des peintures réquisitionnées chez lui puis celles des victimes.

– Ah, nous y voilà ! ponctua simplement Wallace.

Beck ne quittait pas des yeux l’universitaire, espérant que son regard trahirait une quelconque émotion à la vue de ces scènes d'horreur mais l'homme parcourut chacune des images sans rien laisser paraître, avant de relever la tête vers le jeune inspecteur.

– Et maintenant ? Qu'est-il censé se passer ?

– Peut-être pourriez-vous commencer par nous dire ce que vous pensez de tout ça, fit Molinari en désignant les clichés posés sur la table.

– Ah, c’est donc ainsi que la police procède ? C'est là que je suis censé me répandre en remords et confesser mes pêchés, histoire de libérer ma conscience ? Soyons sérieux, inspecteur, si j’étais l'auteur de ces... œuvres, vous pensez vraiment que ces photos me pousseraient à fondre en larmes et à crier ma culpabilité ?

Beck arrêta sa danse de derviche et planta ses yeux dans ceux de Wallace, scrutant de près son visage à l’affût du moindre signe révélateur. Puis, après un long moment d'observation, il lâcha enfin :

– Vous avez raison, ce serait stupide de notre part de croire ça.

Un sourire commençait à se dessiner sur son visage :

– Mais on cherchait peut-être pas à démasquer un coupable, professeur, reprit-il en insistant dédaigneusement sur le titre de l'homme qui lui tenait tête. Vous ne vous êtes pas dit un instant qu'on cherchait peut-être à identifier un innocent ?

L’universitaire eut un moment d’hésitation mais se ressaisit aussitôt.

– Je vois que vous êtes très fort en palabres, mais je vous laisse les conjectures, sergent. Personnellement je n'ai qu'à voir les faits : vous n'avez rien. Une hachette comme il en existe des milliers, rapportée d’un voyage dans le Montana. Une imitation de toile de maître ayant un vague rapport avec un meurtre commis dans la région. La belle affaire pour un professeur d'expression artistique ! Je suis d'ailleurs prêt à parier que si l’on choisissait n'importe quelle maison au hasard dans cette ville, nous trouverions au moins un objet que nous pourrions relier à ces meurtres. C’est là l'une des merveilleuses facultés de notre cerveau : faire des liens là où il n’y en a pas nécessairement.

Soudain, la porte s’ouvrit brusquement. Un petit homme chauve, costume trois pièces, porte-documents à la main entra dans la pièce flanqué de Jones, visiblement désemparé.

– Qu’est-ce que c’est que ces pratiques ? Je vous préviens, vous allez entendre parler de moi ! hurla-t-il, le visage congestionné rougeoyant de colère. Non seulement vous retenez mon client contre toutes les lois de ce pays, mais vous tentez de m’empêcher de lui parler. Lustrez bien de vos badges, messieurs car je vous garantis que vous ne les garderez pas bien longtemps !

Puis, s’adressant à Jones :

– Inspecteur, veuillez détacher mon client sur le champ.

Le regard implorant, cherchant chez Beck et Molinari une aide qui ne vint pas, le policier s'exécuta.

– Venez, Professeur Wallace, vous n'avez plus rien à faire ici, ordonna l'homme de loi.

L’universitaire se leva et prit le temps de rajuster son costume avant de prendre le chemin de la sortie.

– Une dernière chose, s'entêta Molinari : n'oubliez pas de nous faire parvenir votre emploi du temps le jour du meurtre. On en aura besoin pour vous écarter définitivement de la liste des suspects.

– S’il n’y a que cela pour vous faire plaisir, répondit Wallace, adressant à l'inspecteur une révérence affectée avant de quitter la salle d'interrogatoire.

Mais alors que l'avocat et son client se trouvaient déjà dans le couloir, le professeur fit subitement demi-tour et s'appuya dans le chambranle de la porte, le regard faussement absorbé.

– Cela dit, je m'interroge messieurs... combien de personnes selon vous étaient, tranquillement installées dans le canapé de leur salon devant un livre ou l'une de ces séries idiotes, désespérément seules au moment où ces crimes ont été commis ? Vous-même, inspecteur, pourriez-vous dire où vous étiez ? Et vous, sergent ? Quelqu'un pour attester de votre emploi du temps ?

Le visage de Beck devint soudain rouge sang. Les poings serrés appuyés sur la table, il releva la tête, plantant son regard le plus noir dans celui de Wallace. À cet instant, aussi sincère fut elle, la petite colère de l'avocat n'aurait souhaité pour rien au monde affronter celle du sergent, pourtant, fort de son courage ou simplement inconscient, il s'interposa entre elle et Wallace :

– Bon, ça suffit maintenant ! Cette joute verbale a que trop duré, mon client et moi ne resterons pas une minute de plus dans cet endroit.

Pour la seconde fois de la journée, les deux hommes s'apprêtaient à quitter la pièce lorsque deux nouveaux policiers en uniforme s'interposèrent. Derrière eux, le capitaine Mendez pénétra à son tour dans la petite salle :

– Vous, vous restez là ! ordonna-t-il de sa voix grave et rauque.

– Quoi ! C'est de l'abus d'autorité ! C'est un scandale ! Vous n'avez pas le droit ! s'insurgea l'avocat, fendant l'air de ses petits bras ridicules.

– Oh, si j'en ai le droit, et je vais pas me gêner ! Tenez, mouchez-vous avec ! fit le capitaine en placardant sur le torse du petit homme, les premiers résultats de l'expertise sanguine. Dépité, l'avocat prit connaissance du document :

 

« Expertise ADN : Celé N°128 – 1247 

(Arme contondante classe 2 : HACHE – Classification Type R13)

Expertise demandée pour comparaison ADN.

Résultat préliminaire d'analyse : SANG HUMAIN. » 

 

***

 

Stoner sortit de l’immeuble de la Kaeler Bank et traversa le parvis pour rejoindre sa limousine qui l’attendait à quelques pas. L’air était frais mais l’immensité bleue du ciel annonçait déjà le printemps. Il profita un instant des rayons de soleil qui lui réchauffaient le visage. La réunion à laquelle il s’était rendu n'aurait pu mieux se dérouler. L’ancien militaire comprenait parfaitement la vision toute pragmatique des financiers. Il était facile de parler avec eux. Il suffisait de leur montrer les dollars qu’ils allaient pouvoir empocher et le reste n’était que palabres vides. Bien sûr, il regrettait la mort de Catherine Beaumont, mais il fallait savoir se servir des opportunités qui se présentaient, et personne mieux que lui n’était passé maître en cet art. D’autant que cette disparition soudaine lui évitait des mois de tractations, de lutte acharnée en coulisse. La galeriste disparue, ses projets de main mise sur le fonds Merckham allaient pouvoir se dérouler sans le moindre incident… et avec l’approbation de la banque. Alors qu’il imaginait déjà la pluie de billets verts qui allait lui échoir, son bonheur fut entaché par la vue d’un sans-abri accoudé à sa limousine. Il n’aimait pas ces crève-la-faim qui passent leur temps à mendier alors qu’il suffisait, comme lui, de se remonter les manches pour s’en sortir. Il s’apprêtait déjà à envoyer balader l’inconvenant quand il eut soudain un flash. Il reconnut cette parka crasseuse, cet individu à la barbe broussailleuse et au ventre proéminent transparaissant entre ses boutons de chemise sur le point de sauter. Quel était son nom déjà ? Peskovitz ? Bechowski ? Peu importait. Il n’avait pas de temps à perdre avec ce raté. Avant même que Buckowski n’ait le temps de prononcer un mot, Stoner attaqua.

– Je n’ai pas le temps… Sergent, c’est bien cela ? Adressez-vous à mon avocat. Je n’ai rien à vous dire.

Sans attendre de réponse, il fonça vers la portière ouverte que tenait son chauffeur. Mais il en fallait davantage pour arrêter Beck qui n’hésita pas un instant à s’engouffrer dans le véhicule avant que le chauffeur n’ait le temps de réagir.

– Je ne prendrai qu’un instant de votre précieux temps. Je tenais juste à vous informer en personne que nous ne retiendrons aucune charge contre vous dans le meurtre de Catherine Beaumont. C'est bien un tordu qui a fait le coup mais pas de votre genre. Vous ne correspondez pas vraiment au profil.

– Très bien. Vous pouvez donc descendre de ma voiture, maintenant, répondit avec impatience Stoner.

– Avant cela, j’aurais une petite question.

Sans attendre l’aval de son interlocuteur, le policier enchaîna.

– Pourquoi Catherine Beaumont voulait-elle vous voir ?

– Et pourquoi je vous répondrais ? Vous venez de me dire que je n’étais plus suspecté.

– Vous n’êtes plus suspecté du meurtre, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres squelettes cachés dans les buissons.

– Je n’ai pas le temps de jouer à vos petits jeux. Maintenant, vous descendez ou je dépose plainte pour harcèlement.

Sans se départir de son sourire, Beck s’extirpa de la limousine. Le chauffeur claqua aussitôt la porte et fit le tour du véhicule pour s’installer derrière le volant.

Comme si une idée venait de germer dans esprit, le sergent se tourna de nouveau vers la vitre teintée de la voiture et tapota frénétiquement. En vain. Il colla son envisage encadré de ses mains contre la portière, essayant de distinguer Stoner tapi à l’intérieur.

– Ah, au fait ! Je sais pas si je vous l'ai dit mais jai un ami au FBI...

La vitre descendit et le visage de Stoner réapparut.

– C'est juste un vieux pote avec qui j'ai fait mes premières armes... Quand j'y pense, on a fait les quatre cent coups lui et moi... Enfin, bref. Tout ça pour dire que je lui ai bien sûr transmis toutes les informations qu'on a recueillies sur vos petites affaires durant l’enquête. Vous savez, les comptes frauduleux du fonds Merckham, les sociétés écrans avec lesquelles vous étiez en affaire et l'ensemble des transactions entre vos sociétés fictives.

– Bravo, sergent. Vous m'impressionnez. On se reverra sûrement prochainement.

La vitre remonta.

– Peut-être bien, peut-être bien... fit le sergent en tapant deux petits coups de la main sur le toit de la limousine.

La voiture démarra. La journée n’était pas aussi ensoleillée que cela finalement et l’ancien militaire sentit un frisson lui parcourir le dos.

 

***

 

Le sergent Buckowski effaça sur l'immense tableau Velleda accroché au mur le chiffre accolé au 1 et remplaça le 6 par un 7. Dix-sept. Il s'agissait du dix-septième jour d'enquête et toujours aucun résultat concernant les expertises ADN qui devaient établir la correspondance entre le sang retrouvé sur la hache de Wallace et celui de Catherine Beaumont ou de Théodora Hellis. Lui qui pouvait dormir n'importe où, n'importe quand, parfois même à ses dépends, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, n'avait pas réussi à fermer l’œil depuis plus de deux jours. À quelques heures des premiers rayons de soleil, la salle principale du commissariat, éclairée par la simple lumière du néon sur le tableau, était calme et silencieuse. Ici, en cet instant, il se retrouvait seul face à lui-même, avec sa logique et ses propres méthodes de réflexion et c'était finalement ainsi que Beck se sentait le plus efficace. Pourtant, après plus de deux semaines d'investigations et d'interrogatoires qui s'étaient soldées par l’arrestation de Matthew Wallace, l'enquêteur avait cette impression étrange d'être passé à côté de quelque chose.

Assis à son bureau, le sergent faisait rouler son regard sur le tableau regroupant dans un imbroglio de plans, dessins, schémas et photos diverses et variées, les différents éléments de l'enquête : les lieux de découverte des corps, la chronologie des faits, les fiches des victimes et leur cercle social, ainsi que les nombreuses pistes suivies ou abandonnées, tout le déroulement de l'enquête était ainsi exposé afin de favoriser la réflexion des enquêteurs. Encore fallait-il s'y retrouver dans cette immense toile d’araignée. Mais ce n'est pas ce qui posait problème à Buckowski – qui avait en tête le moindre élément du dossier –, non, ce qui l'ennuyait, c'était justement ce qui ne se trouvait pas sur ce fichu tableau, ce rouage qui faisait défaut à la bonne compréhension du dossier, cette petite pièce qui manquait. Sauf qu'il avait beau fixer le mur, retourner les éléments et sa mémoire dans tous les sens, il ne parvenait à trouver le chaînon manquant. Épuisé par le manque de sommeil, fatigué physiquement et moralement, une image lui vint à l'esprit. Il fit coulisser le tiroir de son bureau et découvrit ce qu'il espérait y trouver. Voilà qui lui ferait du bien ! se dit-il en attrapant le mug et la bouteille de Johnnie Ballantines qu'il avait planquée là quelques jours plus tôt.

Repoussant sans cesse ses limites, Beck flirtait constamment avec la ligne rouge ; au fil des années, Johnnie B. avait fini par occuper tour à tour les rôles de compagnon fidèle et de stimulant lorsqu'il approchait dangereusement ce point de non retour. Et en l'occurrence, il n'en était pas loin. Alors qu'il avait dévissé le goulot et qu'il était sur le point de verser l'alcool dans sa tasse, il marqua un temps d'arrêt puis finalement se ravisa, referma la bouteille et la jeta dans la poubelle avant d'aller remplir son mug du jus de chaussette qui faisait office de café à la brigade.

La grimace que lui arracha le breuvage amer lorsqu'il avala sa première gorgée ne laissait aucun doute quant au plaisir qu'il en avait retiré, si bien qu'il ne fut pas vraiment contrarié que le policier de service à l'accueil, interrompe sa dégustation.

– Sergent, on en a trouvé un autre.

– Quoi ? Je le savais, putain d'enfoiré ! Tu as prévenu le chef ? Bipe le et fais le lien avec la Scientifique.

– C'est fait, sergent. J'ai eu le capitaine au téléphone et le S.I.S est sûrement déjà en route.

– Très bien, p'tit gars !

 

Les gyrophares des véhicules de police striaient la nuit noire qui enveloppait la maison de Rose Appleton. Des hommes s'affairaient autour de la villa ; des enquêteurs en civils se concentraient sur la recherche d'indices tandis que des hommes en uniforme s'occupaient d'établir le périmètre de sécurité – même si à cette heure, excepté les policiers et un ou deux journalistes en mal de sommeil, les curieux n'encombraient pas vraiment les lieux.

L'arrivée de Beck avec Chris Molinari au volant de son superbe coupé sport ne passa pas inaperçue.

– Sérieusement, avec toi, j'ai vraiment l'impression d'être une rock-star, t'es sûr que tu t'es pas trompé de métier ?

– Au moins, je sais conduire ! Je n'ai pas à me faire traîner par mes collègues...

– Ouais, ouais... C'est ça. Bon, allez, au boulot !

Buckowski présenta sa plaque au policier qui releva le ruban jaune pour leur ouvrir le passage.

– Au fait, sergent, comment vous avez fait pour arriver à l'âge de la retraite sans passer le permis ? C'est pas obligatoire pour devenir officier ?

– Primo, c'est pas tes oignons ! Deuxio, je ne suis pas encore à la retraite, ok ? Et d'ici là, je suis encore ton supérieur alors ne m'enterre pas trop vite ou tu pourrais bien voir de quel bois mort je me chauffe ! Et tertio, c'est pas tes oignons !

– Désolé, je voulais pas vous manquer de respect. C'est vrai que toutes ces allusions autour des années qui passent, tout ça, ça doit être pesant à la fin... Mais, j'y pense, vous avez quel âge au fait ?

– À ta place je lâcherais l'affaire, p'tit.

 

Lorsqu'ils pénétrèrent dans la maison, des policiers vêtus de combinaisons hermétiques les saluèrent et l'un d'eux leur indiqua l'étage. Buckowski imita son geste, index levé, et hocha la tête en prenant les escaliers, son jeune collègue sur les talons. Ils traversèrent le couloir suivant la direction indiquée par un agent en uniforme et parvinrent dans l'une des chambres à coucher.

Jaimie Ferguson, directeur du bureau du légiste, qui avait fait le déplacement en personne pour s'occuper de ce cas, accueillit les deux enquêteurs en même temps qu'il poursuivait ses premières constatations.

– Messieurs, bien le bonjour, ou plutôt bonsoir, c'est comme vous préférez.

– Doc. Alors qu'est-ce qu'on a ?

– Femme blanche, la trentaine ; aucune plaie ouverte, juste quelques lésions cutanées autour du cou qui tendraient à démontrer que la victime a été étranglée. Étant donnée la rigidité cadavérique et la température du corps, je dirais qu'elle est morte il y a moins de huit heures mais je ne pourrais être plus précis avant une autopsie complète.

Déjà en pleine réflexion, Beck marmonna un son en signe de compréhension.

– Bon, je vous laisse bosser. Prévenez mon assistant lorsque vous aurez fini pour qu'on fasse enlever le corps.

Le sergent acquiesça d'un signe de la main. Et alors que son collègue inspectait la pièce, il s'approcha de la coiffeuse et s'appuya au mur pour observer le cadavre de face. La victime était assise sur la chaise, le port de tête droit face au miroir, comme observant encore dans la mort son propre reflet dans la glace. Détail à la fois macabre et à propos, ses paupières avaient été scotchées à leur arcade, laissant entrevoir le globe blanchâtre de ses yeux. L'enquêteur contourna la victime pour observer son image dans le miroir. La scène semblait avoir été figée comme une photo capture l'instant. Perplexe, il resta ainsi quelques secondes.

De son côté, Molinari avait également noté quelques points importants.

– Le lit est défait et l'oreiller, encore creusé. La victime était sans doute endormie lorsque son agresseur a fait irruption. Les couvertures sont sens dessus dessous ; même s'il n'y a rien de cassé, on peut supposer que c'est ici qu'elle a été attaquée, et qu'elle s'est débattue. Ce qui laisse à penser qu'au-delà de l'effet de surprise, le gars qui a fait ça a sûrement profité d'une force nettement supérieure pour pouvoir la maîtriser ; qu'en pensez vous ? Sergent ?... Buckowski ?...

Le jeune homme se retourna et s'approcha de son collègue.

– Beck, vous êtes avec moi ?

Buckowski n'avait pas quitté la victime des yeux. Il attrapa son stylo dans la poche intérieure de sa parka et tenta de le glisser entre le dossier de la chaise et le corps de la morte. En vain. C'est alors qu'il comprit : le buste de la jeune femme, droit comme un « i », était littéralement collé à la chaise. Il écarta légèrement le tissu de la chemise de nuit : celui-ci avait été découpé le long de la colonne vertébrale, et la peau, apparemment badigeonnée d'une colle très forte qui maintenait avec une légère élasticité la chair au bois de la chaise. Mais ce n'était pas tout. Cachée par les cheveux de la jeune femme, un objet, ressemblant à une latte de sommier, dépassait du col de sa chemise. Beck écarta les quelques mèches brunes qui lui tombaient sur les épaules et parcourut la pièce en bois attachée à la peau, de la base du cou jusqu'à son cuir chevelu, maintenant ainsi son port de tête. Tout cela ressemblait à une mise en scène macabre, mais dans quel but ? se demanda Beck. C'était comme si le meurtrier avait souhaité que sa proie se voie mourir. Mais quelque chose ne collait pas... C'est alors qu'un détail auquel il n'avait pas prêté attention jusque-là attira son regard : le positionnement des mains de la victime. Là encore, il n'avait rien de naturel. Le pouce de la main gauche semblait avoir été placé contre le miroir, comme pour le soutenir, tandis que la main droite était délicatement posée sur le bureau, paume vers le bas. La mise en scène était évidente et plus Beck y songeait, plus il avait le sentiment que si un but existait à cette mascarade, il ne concernait en rien la victime.

 

– Il y a peu de chance qu'elle ait été en vie lorsqu'il l'a placée sur cette chaise, dit Molinari, traduisant par des mots les pensées de son collègue. C'est quoi ? Une représentation de ses fantasmes ; un message ?

– Un puzzle, claqua Beck sans se rendre compte qu'il avait dit ces mots à haute voix.

– Alors il ne nous reste plus qu'à trouver les pièces qui s'emboîtent.

 

***

 

En milieu de matinée, c'était le branle-bas de combat au commissariat. Mendez avait insisté pour que Buckowsky et Molinari fassent un point sur cette nouvelle affaire. Un troisième meurtre en à peine deux semaines. Il fallait rapidement décider de la suite à donner à cette affaire avant que la presse ne s'en empare. Et avec son expérience et son flair, malgré son côté irascible et asocial, Beck était le seul à pouvoir fournir à la brigade une vision globale de ces différents meurtres.

Affalé dans le fauteuil le plus proche du tableau, le sergent laissa pourtant la parole à son jeune collègue. Molinari était assis sur le bord du bureau le plus massif. Vêtu d'une chemise bleu foncé et d'un costume noir à mille cinq cents dollars tout droit importé d'Italie, il se passa la main dans les cheveux et se racla la gorge avant de commencer. Il résuma tout d'abord les premières constatations concernant la dernière scène de crime, puis petit à petit, poussa son analyse.

– Nous attendons encore les résultats de l'autopsie mais tout laisse à penser que le tueur a étranglé sa victime, certainement dans son sommeil, puis il l'a installée à la coiffeuse ; lui a badigeonné le dos de colle afin de la maintenir à la chaise ; lui a collé une latte de sommier derrière la nuque pour la maintenir droite ; et enfin, lui a scotché les paupières afin que celles-ci restent ouvertes face au miroir.

Parmi les hommes présents dans la salle, certains plissèrent les yeux tandis que d'autres plus anciens à la brigade continuaient d'écouter, attentifs, l'exposé de l'inspecteur. L'un d'eux intervint :

– On est sûr que ça s'est passé dans cet ordre ? demanda-t-il, cherchant en vain en direction de Beck une réponse, voire un vague signe d'acquiescement. Si la fille était déjà morte, quel intérêt avait-il à mettre en scène son meurtre ? Généralement, ce qui les fait kiffer, c'est que leur victime les regarde faire justement, non ?

À son tour Molinari, tenta de sonder son partenaire, mais celui-ci tournait désormais le dos à l'assemblée, le regard fixé sur le tableau récapitulant les éléments des deux précédentes affaires.

– Nous pensons qu'il cherche à nous dire quelque chose, qu'il cherche à nous passer un message...

– Il joue avec nous ! rectifia Beck, les yeux toujours rivés sur la fresque. Le sergent attrapa une brosse, effaça un coin du tableau et écrivit au marqueur :

 

(3)

ROSE APPLETON

Assistante de direction

34 ans

 

Puis il dessina des traits reliant chaque victime en entourant leur domaine de compétence : Catherine Beaumont (Galeriste) ; Théodora Hellis (Étudiante à la faculté des arts et des lettres) et revint sur la première pour ajouter trois points d'interrogation à côté de la mention « Assistante de direction ??? »

Des réactions s'élevaient progressivement dans la salle. Certains participants observaient leur voisin, hébété, tandis que d'autres manifestaient leur étonnement en se lançant dans quelque messe basse, lorsqu'enfin, l'un des enquêteurs osa dire haut et clair ce que chacun murmurait tout bas :

– Vous ne pensez quand même pas que ces affaires sont liées, sergent ?

– Trois meurtres à quelques jours d'intervalle, trois femmes entre vingt et quarante ans et à chaque fois une mise en scène soigneusement orchestrée alors que les victimes sont sûrement inconscientes, voire déjà mortes. Il n'est pas si facile de scotcher les paupières d'une femme, de la coller à une chaise ou de lui couper les pieds si elle a tous ses esprits, p'tit gars, affirma Beck en lançant au premier rang un dossier qui se vida des photos qu'il contenait. Sans compter qu'une femme, surtout de cet âge, ça a de la voix, si vous voyez ce que je veux dire ! Alors si on la torture, ça fait du bruit !

Molinari était le premier surpris par l'intervention de son collègue. Si lui-même avait envisagé cette éventualité, sans le rapport du légiste il était encore trop tôt pour associer ces meurtres. Et surtout, un suspect avait déjà été arrêté pour ceux de Catherine Beaumont et Théodora Hellis.

– Le meurtrier aurait pu la ligoter et la bâillonner proposa un autre enquêteur.

– C'est peu probable. Il n'y avait aucun hématome sur les bras de la victime, objecta Molinari et...

– Qu'elles aient été conscientes ou non, on s'en fout ! coupa Beck. L'important est que les meurtres, tous sans exception, ont été mis en scène, mais pas les victimes !

Beck tournant toujours le dos à ses collègues, c'est cette fois vers le jeune inspecteur que les enquêteurs semblèrent chercher quelque explication. De nouveau, il se passa la main dans les cheveux avant de préciser :

– C'est le déroulement des faits tel qu'on se les imagine qui conforte l'idée de la mise en scène mais si vous regardez attentivement ces photos (Molinari s'avança au premier rang et désigna quelques uns des instantanés jetés en vrac sur le bureau), on comprend rapidement qu'il y a autre chose derrière celles-ci. La tête bien droite, les yeux grand-ouverts, le dos collé à la chaise et la latte pour faire tenir le tout, mais surtout le positionnement très précis des mains, l'ensemble est bien trop méticuleux pour qu'il ne s'agisse que d'un vague fantasme. Si il y a bien une représentation de la victime, le spectacle est réalisé à notre attention, elle n'y joue qu'un rôle de simple figurante.

– Il y a quelque-chose qui lie ces trois filles ; il faut trouver quoi ! La première exposait des peintures ; la deuxième était une étudiante en arts, c'est pas une coïncidence. Sans compter que ce salaud aime ce qu'il fait ! Il ne tue pas juste pour le plaisir de tuer, lui ce qui le fait triper, c'est le boulot qu'il fait après... ajouta Beck, toujours pris dans ses pensées.

– Bon, vous savez ce que vous avez à faire, les gars. Alors au boulot ! conclut le capitaine Mendez, mettant ainsi fin au briefing. Molinari, Buckowski, dans mon bureau !

 

Les deux officiers, assis en face de l'imposant bureau de leur supérieur attendaient avec plus ou moins d'intérêt de connaître l'objet de leur convocation. Ils n'eurent pas à patienter bien longtemps.

– C'est quoi ce bordel ?!

Molinari baissait le regard, tandis que Beck jouait avec un cigarillo, attendant la suite.

– Le cadavre de Rose Appleton est encore chaud que vous avez déjà tiré vos conclusions et lié son meurtre, non pas à une, mais à deux autres affaires et ce, en à peine deux heures ! Bravo messieurs ! Quelle efficacité ! Et voilà maintenant que j'ai toute une équipe lancée sur la traque d'un serial-killer !

– Si je puis me permettre, capitaine, l'éventualité que les deux premières affaires soient liées avait déjà été évoquée.

– Oui, cette éventualité avait été évoquée, en effet... Et je ne sais pas si vous vous souvenez, inspecteur, mais on a déjà quelqu'un qui croupit depuis plusieurs jours sous les verrous pour ces meurtres.

– Oui, mais monsieur si je...

– Je n'ai pas fini ! s'agaça le capitaine Mendez. Vous pouvez donc me dire comment on passe d'un prof. de fac arrêté pour le meurtre de deux personnes à vous qui lancez toute ma brigade dans une chasse aux sorcières sans même avoir les conclusions du médecin légiste et du S.I.S sur un meurtre à propos duquel nous n'avons pas encore le moindre élément concret ?!

– …

– Non, inspecteur, surtout ne dites plus un mot et sortez de mon bureau !

Molinari se leva, imité par Beck.

– Vous, vous restez là ! ordonna Mendez, son gros doigt pointé en direction de son sergent. Beck, feignant l'étonnement, se rassit et attrapa sur le bureau du capitaine une sorte de rubik's-cube en bois.

– Vous n'avez pas quelque chose à me dire ?

– Vous vouliez que j'organise un briefing, que je donne des directives, que je remotive les troupes...

– Sortir un autre serial-killer de votre chapeau, c'était pas vraiment ça mon idée !

– Ben, regardez-les, dit Beck en écartant les rideaux de la fenêtre donnant sur la salle du commissariat, ils ont pas l'air remontés à blocs, là ?

– Écoutez moi bien, Buckowsky, reprit Mendez, refermant les rideaux, excédé. On a des règles ici, vous le savez très bien ! Des procédures et... Bon, vous savez quoi ? Je vais pas rentrer dans ce jeu là avec vous. Si vous êtes sur cette affaire c'est que vous êtes le seul flic que j'aie sous la main capable de se mettre dans la tête de ces fêlés. Mais je vous préviens, si vous faites le moindre faux pas ou que vous échouez sur ces dossiers, je ressors toutes ces vieilles casseroles qu'on a enterrées et je vous garantis que vous pourrez alors profiter pour de bon des joies de la retraite et dire adieu à votre pension par la même occasion. Me suis-je bien fait comprendre, sergent ?

Beck fit mine de réfléchir.

– Vous pouvez développer le passage avec les casseroles, chef ?

– Buckowski... dit calmement Mendez. Sortez de mon bureau.

Le sergent reposa avec une précaution exagérée le jouet en bois avec lequel il s'amusait depuis le début du face à face, se leva et salua son capitaine, là encore, d'un air faussement respectueux.

Assis derrière le petit bureau qu'il partageait avec le sergent, l'inspecteur Molinari surveillait « le bocal » du coin de l’œil lorsque Beck finit par se montrer, filant droit vers la sortie du commissariat. Chris attrapa alors son manteau et courut à sa suite.

– Et maintenant, on fait quoi ?

– Toi, chais pas, mais moi j'ai besoin d'un remontant !

Et voilà qu'il remettait ça ! Il ne travaillait pas avec lui depuis longtemps et on ne pouvait pas vraiment dire que le sergent était très loquace. Pourtant ces derniers jours, avec ces deux affaires sur les bras, Molinari avait noté un changement dans le comportement de son collègue ; c'étaient des petites choses quasi imperceptibles, de ces petits détails que seuls des partenaires sont capables d'entrevoir. C'était comme si Beck avait retrouvé un semblant... de dignité. Et voilà qu'à la moindre remontée de bretelle, au moindre avertissement, il replongeait ? Amer mais résigné, Molinari suivit son collègue jusqu'au bar où il avait ses habitudes et les deux hommes s'installèrent au comptoir où Beck fut le premier à passer commande.

– Ma bouteille, chérie, et une tasse de ton meilleur café, bien serré !

– Un cappuccino pour moi, je vous prie.

– Deux cafés qui marchent pour ces beaux gosses ! confirma la serveuse en adressant un clin d'œil au plus âgé de ses clients avant de sortir une bouteille de derrière le comptoir et de se diriger vers la machine à expressos.

Beck, fit rouler son ventre bedonnant sur le bar et se pencha pour attraper un petit verre dans lequel il versa son whisky. Pendant quelques instants, le silence s'installa entre les deux hommes. Molinari observait Beck, le nez au-dessus du bar, qui se délectait des vapeurs d'alcool s'échappant de son verre.

Quelques instants plus tard, la serveuse revint avec les cafés.

– Ahhhh... Ce cappuccino est infect ! tempêta le jeune inspecteur.

– Je comprendrai jamais ça...

– Quoi ?

– Toi, commandant un cappuccino... c'est comme si un français commandait un croissant à West-Village !

– On peut toujours y croire.

– À ce point c'est plus de la naïveté c'est de la bêtise ! enchérit Beck en se délectant de son expresso. Il serait temps que tu te fasses au café d'ici !

– Bon et sinon, vous voulez qu'on parle torréfaction aussi ou vous allez enfin me dire ce que vous avez en tête ?

– Pour le moment je bois mon café, coupa Beck, en jouant avec son verre.

Molinari sortit un billet de son portefeuille et le déposa sur le comptoir.

– Bon, eh bien quand vous aurez fini... votre café, vous me trouverez à votre bureau en train de faire votre boulot... Sergent !

Tout le dédain dont Molinari avait imprégné sa dernière phrase avait glissé sur le vieil inspecteur, qui savourait tranquillement les dernières gorgées de son café. Puis, alors que son collègue était déjà loin, Beck approcha le visage de son Whisky et s'enivra une dernière fois de ses effluves avant de poser, à l'envers, sur le haut de son verre, la soucoupe de sa tasse. Il attrapa ensuite un paquet de cigarillos dans la poche intérieure de sa parka et décida d'en allumer une à l'extérieur du bar. Cette première bouffée lui fit du bien. Il resta ainsi quelques minutes sur le trottoir, profitant de sa dose de nicotine matinale, avec en tête, l'image du tableau trônant dans le commissariat et les noms et qualités des victimes...

 

Les agents Reyes et Dutch finissaient leur petit déjeuner dans la voiture lorsque quelqu'un les fit sursauter en frappant vigoureusement à la vitre. Connaissant très bien l'homme, Reyes baissa la vitre.

– La pause déjeuner est finie les gars.

 

Le véhicule déposa Beck devant la propriété. Le ruban de police bordait toujours la villa et un agent avait été posté devant l'entrée en attendant la pose des scellés. Le sergent présenta sa carte et pénétra dans le salon. En apparence, rien n'avait bougé depuis la veille. Il fouilla à l'intérieur de quelque placard et meuble de rangement, passant en revue factures et dossiers divers avant de s'installer au bureau de la victime. Bien sûr, l'ordinateur était hors service. Il faudrait attendre le rapport de la Scientifique pour savoir ce que cachaient ses entrailles. Un carnet et quelques courriers traînaient sur l'espace de travail : des publicités, un échéancier... et une fiche de paye... Il attrapa un calepin dans la poche de sa veste et inscrit l'adresse de l'employeur de Rose Appleton avant de reprendre son inspection du bureau. À priori, rien d'autre de bien intéressant pour l'enquête... À moins que... Au dos d'une enveloppe étaient inscrits une heure et une date : 14h30. Mercredi. Alors qu'il montait à l'étage, Beck attrapa son vieux téléphone portable dans la poche de sa parka. S'il avait mis du temps à capituler face au développement de la téléphonie mobile, il n'était visiblement pas prêt à suivre l'évolution du marché. Avec sa grosse antenne et ses allures de vieux talkie-walkie, son mobile ressemblait davantage à une bonne vieille brique qu'à un téléphone portable, mais au moins pouvait-il joindre le commissariat sans passer par la radio d'un collègue.

– Harvey, c'est Beck. On a les retours de la Scientifique concernant le disque dur de Rose Appleton ?

– Dis, on est bien d'accord que je ne bosse pas pour le S.I.S, hein ?

– Ne me la joue pas, je sais très bien que t'es au courant de tout ce qui se passe au bercail. Alors ?

– Me flatter n'est pas utile, sergent... Je me tiens informé, ça fait partie de mon boulot... Bon, apparemment ils sont dessus, t'as besoin de quoi ?

– Est-ce qu'ils ont sorti l'agenda de la victime ?

– Attends, je me connecte sur le serveur. Tu me files ton ID et ton code pour que je puisse entrer sur le partage...

– Mon quoi ?

– Laisse tomber !... Attends... Voilà ! Apparemment ils ont fini de transférer les données. Tu veux que je t'envoie une copie sur ton tél... Mouais... autant pour moi, avec le vieux minitel tout pourri que tu te coltines, y'a peu de chance que tu puisses recevoir quoi que ce soit...

– Dis moi juste s'il y a quelque chose d'inscrit à la date du jour.

– Ouais, j'ai un nom et une adresse à 14h30.

– Vas-y, je note.

Le téléphone coincé entre l'épaule et l'oreille, le sergent retranscrit les informations que lui communiqua Harvey Greenstein.

 

***

 

Molinari avait l'impression que cela faisait des jours qu'il avait la tête plongée dans les dossiers, à la recherche d'un nouvel élément, du moindre indice qui pourrait les aider à élucider ces affaires. Mais prises séparément, il n'arrivait à rien. S'il y avait bien une leçon qu'il avait retenue de ses années passées à l'académie c'est qu'en matière d'enquête criminelle, les coïncidences, ça n'existait pas. Trois homicides à quelques jours d'intervalle et sur chaque scène du crime, des corps mis en situation, cela ne pouvait être dû au hasard. Il y avait forcément un rapport entre ces trois meurtres. Et il s'en voulait de le reconnaître, mais ce vieux cabot de Beck avait sûrement raison, il s'agissait depuis le début d'une évidence, le lien était là devant leurs yeux : les deux premières victimes évoluaient toutes deux dans le milieu de l'art. Or, ce n'était pas le cas de Rose Appleton.

Chris fut interrompu dans ses réflexions par la voix qui s'élevait du bureau d'à côté. Harvey Greenstein, l'homme à tout faire du commissariat, semblait légèrement agacé par l'interlocuteur qu'il tenait au bout du fil.

– Hé, sergent !... Tu sais qu'ils ont un numéro direct aussi à la Scientifique ?!...  Beck ?... Beck ?... J'y crois pas !... Dis pas merci surtout, putain de flic de mes deux ! maugréa Greenstein dans le combiné du téléphone qu'il tenait face à son visage.

– C'était Buckowsky ?

– Lui-même dans toute sa splendeur ! Qu'est-ce qu'ils croient, tous, ici ? Que je me tourne les pouces ? MAIS JE BOSSE, MOI, JE VOUS SIGNALE ! cria Harvey, à la volée.

L'homme, déjà pas bien épais, était tout étriqué dans sa chemise blanche, impeccablement repassée et boutonnée jusqu'au col. Les lunettes qui lui voilaient le regard ajoutaient à son côté intello, lui donnant des airs de premier de la classe, même si la marque et les couleurs – ou plutôt, l'absence de couleurs – des vêtements qu'il portait trahissait les efforts entrepris pour casser cette image.

– Qu'est-ce qu'il voulait ?

– Non mais tu me prends pour qui ? Ta secrétaire ?

– Allez, Harvey, tu peux me filer un coup de main, non ? Je sais ce que c'est que de ne pas être jugé à sa juste valeur, tu sais. S'occuper des basses besognes pendant que les autres sont sur le terrain à s'éclater...

– Tu m'étonnes !

– Passer ses journées dans la paperasse pour que les autres récoltent les lauriers...

– Pfff... C'est clair !

– Et au final, pourquoi ? Est-ce qu'on est plus reconnu ? Est-ce qu'on est récompensé ?

– Tu parles ! C'est toujours pareil ! On n'est bon qu'à trier les dossiers !

– Tu l'as dit ! Mais toi et moi, on est dans la même galère. Et si je te faisais bosser sur notre affaire, tu dirais quoi ?

– Vraiment ?... Le regard d'Harvey Greenstein s'illumina soudain pour se voiler presque aussitôt derrière ses lunettes. T'es en train de m’embobiner ! T'es qu'un bleu ici, comment tu pourrais ?

– C'est simple, je partage mes infos avec toi, en échange, tu me files un coup de main et au final, on partage les honneurs. Donnant, donnant !

Harvey réfléchit quelques instants.

– Bon, qu'est-ce que tu veux ?

– Le sergent, il voulait quoi ?

 

***

 

Les assurances Berghman avaient leurs locaux dans le quartier des affaires du centre ville. Beck profita de la relève de l'agent de service, en poste devant la maison de Rose Appleton, pour se faire conduire.

Il avait en horreur cet aspect de son métier : l'enquête de proximité. Interroger monsieur tout le monde était, pour lui, d'un ennui mortel. Le quotidien de Beck, c'étaient les sociopathes, les meurtriers, les face à face virils avec les rebuts les plus retors de la société. Sans challenge, son métier lui paraissait aussi fade qu'une bouteille de scotch complètement à sec. Il ne pouvait exceller dans ce qu'il faisait qu'à la condition que le défi soit à la hauteur. Et cette fois il l'était. Mais s'il voulait résoudre cette enquête il devait en passer par ces interrogatoires routiniers et rébarbatifs. Et qui sait ? Peut-être aurait-il de la chance. « Pourquoi les bleus ne sont jamais là quand ils pourraient servir ? » pensa-t-il.

– Sergent Buckowky, se présenta Beck, collant sa plaque sous le nez de l'hôtesse d'accueil. Votre patron, il est là ?

– C'est à quel sujet ?

– Par là, je suppose ?... demanda l'officier, s'avançant déjà dans le couloir.

– Excusez-moi mais je dois vous annoncer... répondit la jeune femme, courant derrière le sergent. Monsieur... Inspecteur ! Mais elle se ravisa et regagna son box au pas de course, optant finalement pour une méthode correspondant davantage à ses compétences.

Quelques instants plus tard, après avoir frappé à plusieurs portes, Beck tomba enfin sur la plaque portant l'inscription qu'il cherchait : G.Brown, directeur général.

– Georges Brown, sergent Buckowsky, brigade criminelle. J'ai quelques questions à vous poser.

L'homme, pendu au téléphone, était, à coup sûr, en communication avec l'hôtesse d’accueil. Il raccrocha le combiné.

– Bonjour, sergent. Je vous en prie, asseyez-vous. Je suppose que vous êtes là pour Rose.

– Je vois que vous la connaissiez bien.

– Eh bien... c'était mon assistante depuis plus de trois ans, répondit l'homme, une légère hésitation dans la voix qui n'avait pas échappé à Beck. J'ai été choqué en apprenant son décès à la radio.

– Ça lui arrive souvent de manquer le travail ?

– Heu... non, c'est même plutôt rare. Je me suis dit qu'elle était malade, se justifia Brown.

L'enquêteur avait sorti son carnet. Il fit mine de noter la réponse de son interlocuteur qui se trémoussait dans son fauteuil.

– Qu'est-ce que vous pouvez me dire sur elle ?

– Comme je vous le disais, c'était mon assistante... Elle était consciencieuse... volontaire. Je n'avais pas grand chose à lui reprocher.

Beck continuait de prendre des notes dans son carnet, laissant le directeur général développer ses réponses. Ce dernier fit une pause avant de rependre :

– Je ne vois pas trop ce que je pourrais vous dire de plus.

– Elle avait des amies ? Des personnes qui la jalousaient dans le cadre de son travail ou autre ?

– Pas que je sache.

– Ah, au fait, tant que j'y pense, c'est une habitude chez vous d'appeler les secrétaires par leur petit nom ?

– Je vous l'ai dit, cela faisait trois ans qu'on travaillait ensemble...

L'homme avait visiblement du mal à tenir sur son siège mais continuait pourtant de répondre aux questions de l'officier sans vraiment chercher à les esquiver.

Dans le cadre de ses enquêtes, Buckowky était souvent confronté à des changements de comportement chez les personnes qu'il interrogeait. Après tout, avoir affaire à la police n'était jamais très plaisant et il n'était pas rare que les témoins se sentent soudain mal à l'aise à son contact. Mais il savait faire la différence entre un témoin gêné et un suspect qui avait quelque chose à se reprocher. Son travail consistait ensuite à mesurer le poids de la faute.

– Vous vous connaissiez bien, donc, trancha Beck.

– Excusez-moi... ponctua Georges Brown, feignant mal l'homme outragé. Qu'est-ce que vous insinuez... ?

– Écoutez, coupa Beck, on va arrêter ce petit jeu vous et moi ! Vous savez très bien où je veux en venir. On enquête sur un meurtre. Votre « assistante » a été étranglée dans son lit, alors c'est moi qui pose les questions ! Et vous allez arrêter de tourner autour du pot en commençant par me dire où vous avez passé la nuit dernière, monsieur Brown ?

– Où j'ai passé... Chez moi, bien sûr, répondit-il, après une nouvelle hésitation.

– Quelqu'un pour en témoigner ?

– Ma femme, bien sûr, répondit l'homme du tac au tac.Vous pouvez vérifier.

– On vérifiera.

– Dois-je prévenir mon avocat, sergent ?

– Pourquoi, vous avez quelque chose à vous reprocher ?

– Non... Bien sûr que non.

– Alors, y'a pas de raison, pas vrai ? Par contre, vous restez dans le coin, hein ? Juste au cas où...

– J'avais l'intention d'aller nulle-part. On en a fini, sergent ? demanda le directeur général en se levant.

– Pour le moment.

Le sergent rangea son calepin et, se dirigeant vers la porte, remarqua la peinture accrochée au mur.

– Joli tableau.

– Si vous avez d'autres questions, je vous invite à passer par mon avocat. Au revoir sergent, conclut Georges Brown en refermant le bureau derrière l'officier sans prendre la peine de relever sa remarque.

 

Beck repartit comme il était venu et s'arrêta de nouveau à l'accueil où l'hôtesse, casque sur les oreilles, déroulait inlassablement le même discours avant de transférer les appels. L'officier s'apprêtait à lui poser une question lorsqu'elle leva le doigt dans sa direction en prenant un nouvel appe

– Oui monsieur, je l'appelle tout de suite.

 Quelques secondes plus tard, la standardiste était de nouveau en communication.

– Madame Brown. Sandra Foster des assurances Berghman, votre mari souhaiterait vous parler, je vous mets en relation ?... Très bien, un instant, je vous prie. Au revoir madame. Monsieur Brown, votre femme sur la une.

La jeune femme fit mijoter l'officier encore quelques secondes avant de lui prêter enfin attention.

– Alors... Sandra, dit-il, fronçant les yeux sur le badge accroché au chemisier de la standardiste. Rose Appleton, elle fréquentait qui dans la boîte ?

– Vous savez que j'aurais pu avoir des problèmes à cause de vous !

– Vous savez que j'enquête sur une affaire de meurtre, qu'une de vos collègues a été retrouvée morte, collée à une chaise par la peau du dos, et qu'à l'heure qu'il est, vous ne m'avez encore rien dit qui me laisse à penser qu'on puisse vous enlever de la liste des suspects ?

– Quoi ? Vous êtes sérieux, là ?... Écoutez, j'ai rien à voir là dedans, moi ?

– J'attends...

– Déborah, vous devriez parler à Déborah Nielsen... C'est l'assistante de notre directeur financier. Je les ai souvent vues manger ensemble le midi.

– Et où je la trouve cette Déborah Nielsen ?

– Je crois que c'est son jour de repos, mais je peux appeler les ressources humaines pour vous donner son adresse si vous voulez.

– Vous seriez une gentille fille.

Quelques instants plus tard, l'hôtesse remettait à l'officier un bout de papier avec l'adresse de Déborah Nielsen.

– Dites... Je ne suis pas suspecte, hein ?

– J'ai encore rien décidé, claqua Beck d'un ton cinglant.

 

***

 

Exp. Gugliani.

12 Emerson street.

 

Beck comparait les notes prises sur son calepin plus tôt dans la matinée avec l'adresse indiquée sur la façade de l'immeuble. Il ne lui avait fallu que quelques minutes pour trouver un nouveau véhicule de police qui le conduise des assurances Berghman à l'adresse enregistrée dans l'agenda de Rose. Pourtant lorsqu'il pénétra dans le hall, il se rendit vite compte que quelqu'un l'avait précédé.

– Vous organisez souvent ce genre d'événements ? demanda Chris Molinari.

– Nous proposons le local qui se trouve au rez-de chaussée à la location. Nous comptons parmi nos clients des chefs d'entreprise, des particuliers et des partis politiques. Même la ville organise régulièrement ici de grands événements régionaux. Mais la plupart de notre activé se fait en partenariat avec les musées et les exposants, et nous accueillons très souvent des expositions d'artistes reconnus ou en devenir.

L'homme à l'accueil répondait au jeune inspecteur avec cette même bienséance que lui imposait un métier en relation avec une clientèle exigeante et souvent fortunée. À la fois courtois mais distant, il coopérerait tant que cela ne nuirait pas à ses clients et surtout, à son activité. Beck s'installa dans le petit salon, suffisamment près pour entendre l'entretien de son collègue et attrapa un cigarillo dans sa poche lorsqu'un employé affairé à son bureau lui désigna sur le mur un panneau interdit de fumer. Le sergent maugréa dans sa barbe, accrocha la cigarette à son oreille et piocha devant lui parmi une pile de journaux étalés sur une table basse.

– Cette femme, ça vous dit quelque chose ? demanda l'inspecteur, tendant une photo de Rose Appleton à l'employée derrière son comptoir.

– Non.

– Comment ça se passe si on veut assister à l'un des événements organisés chez vous ?

– On peut réserver sur place ou par internet.

– Et avez-vous une réservation pour une certaine Rose Appleton ?

– Vous avez un mandat, monsieur l'agent ?

– C'est « inspecteur ». Et, oui, bien sûr, je devrais pouvoir vous en présenter un, disons... d'ici ce soir. Quel est le programme pour ce soir ?... Molinari jeta un œil à l'affiche placardée au mur. Hum... Un opéra... Je suppose qu'il va y avoir du beau monde. Je peux repasser à ce moment là avec quelques agents si vous préférez. Ou bien vous me confirmez juste ce que nous savons déjà et dans cinq minutes, ce sera fini. Qu'est-ce que vous en pensez ?

Au pied du mur, l'homme capitula, visiblement contrarié.

– Bon, que voulez-vous savoir ?

– Selon nos informations Rose Appleton devait participer à l'exposition Gugliani à 14h30...

– Attendez que je vérifie... Oui, elle était bien inscrite mais elle ne s'est pas acquittée du solde de sa commande. Elle avait fait une réservation par Internet.

– C'était une cliente régulière ?

– Elle avait un compte client chez nous mais elle n'a assisté qu'à deux expositions.

– Et avait-elle fait d'autres réservations pour les semaines à venir ?

– Non, je n'ai rien d'autre sur sa fiche.

– Très bien. Merci beaucoup pour votre collaboration.

L'homme ne répondit pas, retournant à ses occupations tandis que Molinari se dirigeait vers la sortie. Au même moment, Beck posa son magazine et se leva, mais de longues minutes s'écoulèrent encore avant qu'il passe à son tour les volets tournants des portes vitrées de l'immeuble. Le sergent tourna la tête de gauche à droite : aucune voiture de police à l'horizon. Il s'apprêtait à héler un taxi lorsqu'un véhicule stationné à quelques mètres de là, klaxonna à son intention. Impossible de ne pas reconnaître le coupé sport de Chris Molinari qui appuya sur le bouton de la vitre électrique lorsque Beck arriva à sa hauteur, allumant le cigarillo qui portait à l'oreille.

– Vous comptez rentrer au poste à pieds, sergent ?

– Pour tout te dire p'tit gars, je pensais me payer un taxi aux frais du contribuable.

– Bon eh bien, si cela peut alléger la facture publique, je suppose que je devrais vous conduire. Montez.

Beck s'enfonça dans le siège en cuir, côté passager, laissant tomber quelques cendres sur sa parka, dont d'anciennes traces de brûlure trahissaient l'une des mauvaises habitudes du sergent.

– C'est pas vrai, Beck ! Faites gaffe à la fin ! Ces sièges valent sans doute plus que le capharnaüm dans lequel vous vivez !

– T'emballe pas, gamin ! Si je te les abîme, tu pourras toujours demander à papa de t'en payer d'autres !

– Il faut absolument que vous ayez le dernier mot, pas vrai ?

– Très juste comme remarque et tellement constructive. Allez, roule !

– Et je peux savoir où on va ?

Mais alors qu'il mettait le contact, la radio, spécialement équipée du coupé sport, émit un bip électronique :

« Unité 21 de central... Unité 21 de central, un code 187 a été signalé au 22 Baker street. Je répète unité 21 : vous êtes attendu au 22 Broker Street pour un 187. »

– Ben voilà, t'as ta réponse, se renfrogna Beck, visiblement contrarié par l'appel radio.

– Quoi, c'est pas vrai ! Le chef va pas nous filer un autre cas sur les bras ! On n'arrivera jamais à traiter une nouvelle affaire en parallèle ! s'inquiéta le jeune inspecteur avant de répondre à l'appel : Central, ici unité 21. On se rend sur place. Terminé.

 

Le 22 Baker street était l'adresse de l'un des hôtels les plus luxueux de la ville. Arrivés devant l'établissement, Molinari approcha autant que possible son coupé de l’entrée, puis les deux équipiers se frayèrent un chemin parmi la foule de journalistes jusqu'au cordon de sécurité, gardé par deux hommes en uniforme.

En découvrant leur plaque, l'un des deux policiers leva le ruban jaune pour leur ouvrir le passage.

– Qui a prévenu la presse ? demanda Beck, le regard sévère.

– Juste avant de nous contacter, la femme de chambre qui a découvert le corps a appelé sa sœur. Sa sœur qui a justement une amie qui travaille à l'Herald. Heureusement que le gérant a fermé les portes, sinon ces grattes papier auraient déjà pris d'assaut tout l'hôtel et vous auriez pu dire adieu à la préservation de votre scène de crime !

– Décidément, voilà encore une affaire qui commence bien ! s'agaça Molinari. Ok, on y va. Merci les gars !

Suivant les indications du personnel, les deux enquêteurs s’engouffrèrent dans l’ascenseur. Un groom fit coulisser une carte dorée dans un lecteur et la cage s’ébranla avant de s'ouvrir à nouveau, quelques secondes plus tard, sur le salon d'une somptueuse suite, occupant tout l'étage. Beck et Molinari saluèrent l'homme en faction devant l'entrée et s'engouffrèrent dans la chambre. Tous volets fermés, uniquement éclairée ça et là par de fins traits de lumière et une lampe de chevet laissée allumée à l'entrée, la grande pièce était presque entièrement plongée dans le noir.

Beck fit rapidement le tour de la suite. Les murs étaient peints en blanc et ornés de nombreux tableaux. Au centre de l’immense salon – à lui seul plus grand que son propre appartement – se trouvaient trois canapés moelleux d’un blanc immaculé encadrant une table basse en ivoire reposant sur des pieds en or. Sur le mur d’en face trônait un immense écran de télévision et de l'autre côté de la pièce, une chaise et un grand bureau assortis à la desserte faisaient office d'espace de travail. Enfin, derrière le petit salon, un vif rai de lumière émanait par les interstices de deux larges portes, donnant vraisemblablement sur la chambre et la salle de bains. Écœuré par ce luxe ostentatoire, Buckowski secoua la tête avant de s’adresser au légiste qui sortait de la chambre, un sac en cuir à la main.

– Qu’est-ce qu’on a ?

– Un buste de femme nu, tenant entre ses bras une poupée, également dénudée. La découpe de son tronc est franche et nette, elle était donc sûrement inconsciente quand il a été sectionné ; je vous le confirmerai à l’autopsie. D’après ce que j’en ai vu, il n’y a pas de trace de lutte. Difficile pour le moment de déterminer la cause de la mort. Là encore, l’autopsie nous en dira plus. La poupée est classique, ma petite nièce en a au moins cinq comme celle-là. Le crime et la découpe du corps ont certainement eu lieu ailleurs car il n'y a presque pas de sang ici. Les scientifiques sont en train de prélever les empreintes et de rechercher au luminol d’éventuelles traces dans le reste de la suite, mais ils ne devraient pas trouver grand-chose. La suite a été nettoyée ce matin. C’est en revenant quelques heures plus tard pour je ne sais quelle raison que la femme de chambre a découvert tous les volets fermés, puis le corps.

– On a une identification pour la victime ? s’enquit Molinari.

– Pas de papier, pas de marque particulière sur le haut du corps. On pourra peut-être l’identifier grâce à son dossier dentaire.

Buckowski émit un grognement d’approbation et se dirigea vers la scène de crime, entraînant implicitement son collègue dans son sillage. Ils entrèrent ensemble dans la pièce, découvrant, sous l'éclairage d'un grand lustre en cristal, une chambre spacieuse aux murs immaculés ornés de tableaux, et meublé d'ivoire et d'or ; l'ensemble s'accordant parfaitement au salon. Un très grand lit carré à baldaquin en gaze blanche occupait la moitié de l’espace, sans pour autant masquer la vue sur le couchage. D'imposants pieds en or dépassaient de l’épaisseur de couettes et de draps blancs recouvrant le matelas. De part et d'autre, trônait une table de nuit aux matériaux et couleurs assortis. Et enfin, dans l’autre partie de la pièce était agencé un petit espace salon assez semblable à celui de la salle principale avec un canapé moelleux, une table basse et un petit bureau.

Entre le lit et le coin salon où était posée, sur sa base, le tronc de la victime, la moquette blanche s’auréolait de sang. Prenant garde où il mettait les pieds, Beck s'approcha du « corps ». Comme l’avait indiqué le légiste, une poupée dénudée se trouvait non loin du buste de la victime. Les têtes du jouet et de la jeune femme avaient été basculés en arrière et le visage de cette dernière était figé en un masque de terreur, la bouche grande ouverte, comme si elle était morte en hurlant.

 

Après l'inspection de la scène de crime, les enquêteurs regagnèrent directement le central. En passant devant le bureau de Harvey Greenstein, Beck fit soudain marche arrière.

– Dis moi, tu saurais me trouver la liste des clients qui ont séjourné dernièrement dans la suite présidentielle du Carlton, disons, sur les six derniers mois ?

– Bonjour à vous aussi sergent, railla Greenstein en relevant le nez de son écran. Ben, y'a qu'à leur demander.

– Si tu crois qu’ils vont balancer aux flics des clients qui paient plus que ce que tu te fais en un mois de salaire, juste pour mes beaux yeux, c’est que tu m'as pas bien regardé, p’tit !

– Pas bête. Ton pross. fonctionne encore en fin de compte ! Harvey réfléchit un bref instant avant d'ajouter : Je pourrais pirater leur base de données, mais...

– Mais quoi ? s'impatienta Beck.

– Mais ce ne serait pas vraiment légal.

– Ah, alors si c'est pas légal, laisse tomber ! Non, c'est vrai, ce serait pas bien. On représente la loi, on peut pas faire ça ! minauda Beck. Si c’était si évident, tu crois vraiment que je te l'aurais demandé ?! ajouta-t-il en lançant un regard appuyé au jeune homme. Bon, fais moi savoir quand tu auras cette liste.

Alors qu'il s'apprêtait à reprendre son chemin, Beck sentit le regard de Molinari peser sur ses épaules.

– Quoi ? fit-il sèchement.

Mais le jeune inspecteur se contenta de froncer les yeux tandis que son sergent s'enfonçait déjà dans le couloir du commissariat.

 

Deux heures plus tard, Beck, installé à son poste de travail, croulait déjà sous le nombre de documents éparpillés sur son bureau. Il porta les mains à ses tempes et, tout en les massant, sentit le sang affluer dans son crâne, signe annonciateur d'une migraine carabinée ! Il avait besoin d'une pause, de prendre du recul. Il avait furieusement besoin... d'un verre ! Mais avec trois meurtres sur les bras – et maintenant un quatrième – il lui fallait garder les idées claires. Alors qu'il contemplait fixement le grand tableau blanc accroché au mur, Molinari se leva de sa chaise et se précipita vers le bureau de son collègue.

– Vous ne devinerez jamais !

– Je suis sûr que tu vas nous dire que notre victime était étudiante à la faculté des arts...

– Dans le mille !

– Je suis un génie, que veux-tu, c'est comme ça !

– Ouais, enfin comme toutes les autres.

– Presque toutes, p'tit, presque toutes ! Bon et à part ça, tu as quelque chose d'intéressant à me mettre sous la dent ?

Chris se renfrogna et jeta le dossier qu’il tenait à la main sur la pile qui encombrait déjà le bureau.

– Marie Pacôme, 20 ans, étudiante en master. On l’a identifiée grâce à son dossier dentaire. Elle a été portée disparue ce matin-même. Elle n’était pas rentrée de la nuit et n'avait pas de nouvelle depuis la veille au matin, ce qui n'a pas manqué d'interpeller sa colocataire.

– Ouais, donc on a que-dalle !

– Peut-être mais vous pouvez pas nier que tout ça ressemble beaucoup à nos trois autres affaires !

Mais le sergent ne semblait pas si convaincu.

– On en saura peut-être plus dans quelques instants. On est attendus au bureau du légiste. Ils ont du nouveau concernant Rose Appleton. Vous venez avec moi ou vous préférez continuer à fixer ce tableau jusqu'à ce qu'il sèche ?

– Ah, ben voilà une bonne nouvelle, p'tit gars ! Pourquoi tu l'as pas dit plus tôt !

 

Beck et Molinari parcouraient d'un pas soutenu les couloirs immaculés des locaux de la Scientifique. Des effluves mêlées de détergents et de produits de laboratoire flottaient dans l'air. Des lumières artificielles se reflétaient sur les murs lisses et froids. Et le sol, impeccable, semblait briller tel un lac gelé éclairé de mille feu. Tout ici évoquait l’atmosphère aseptisée des hôpitaux. À tel point que le jeune inspecteur se demanda si son collègue était si pressé d'entendre le rapport du légiste ou s'il ne souhaitait pas simplement retrouver au plus tôt l'air libre et vicié de la rue.   

Situés dans les sous-sols du commissariat, les départements de la médico-légale et de la police scientifique se partageaient les murs... et le travail. Alors qu'il venait de dépasser le service informatique, Beck fit brusquement marche arrière et toqua à la porte en entrant dans le bureau où un informaticien était en train de désosser un PC, tandis que son collègue tapotait sur un clavier.

– Dites moi, les gars, vous en avez fini avec l'ordinateur de Rose Appleton ?

– Oui, à l'instant.

– Et alors ? Des choses qui sortent de l'ordinaire ?

– Pas plus que ça, on a trouvé deux-trois mails quelque peu ampoulés. Toujours le même expéditeur : Red@gmail.com. J'ai l'impression que le gars en pinçait pour la victime. Mais ses messages sont restés sans réponse. À part ça, rien de particulier, conclut le technicien en tendant un dossier au sergent.

– Ok. Je peux garder ça ?

– Si vous voulez. Tout est sur le serveur de toute façon.

Beck leva la main qui tenait le dossier et fit un signe en direction du technicien pour le remercier puis, toujours suivi de son jeune collègue, reprit rapidement son chemin tout en parcourant l'inventaire des différents fichiers et dossiers que renfermaient le disque dur de la victime. Quelques mètres plus loin, la tête plongée dans les notes, il parvint devant le bureau du légiste, frappa à la porte et, de nouveau, entra sans attendre de réponse.

– J'espère qu'on dérange pas... dit-il, sarcastique, levant les yeux sur le chef de la médico-légale qui profitait apparemment d'une petite pause en galante compagnie.

Ferguson prit soudain ses distances avec la jeune blonde qui rajusta sa jupe.

– Bien sûr que non. Je montrais à Suzie comment... Il hésita. Elle vient d'arriver, reprit-il, c'est une stagiaire... Alors bon, je lui explique un peu comment tout ça fonctionne, quoi !

– On voit ça.

Molinari, adossé au mur, souriait face à la gêne visible de l'expert qui renvoya la stagiaire avant d'attraper un dossier sur l'une des piles de son bureau.

– Bon, je suppose que vous n'êtes pas là pour mes méthodes de formation, dit-il en ouvrant la chemise en carton. Rose Appleton, donc... Cause du décès : asphyxie par strangulation. Exceptées les marques autour de son cou et une ou deux contusions légères bien plus anciennes, il n'y aucune autre trace sur son corps. Si elle s'est débattue, ça n'a pas dû être très efficace.

– Un costaud ? se hasarda Beck.

– Non, simplement plus fort qu'elle. Ce qui ne devait pas être bien difficile étant donné son gabarit.

– Heure de la mort ?

– Le corps n'a pas été déplacé, hormis du lit au canapé, j'entends. La température de la pièce était constante. Je l'ai donc estimée entre 23h et une heure du matin. Mais je précise bien qu'il s'agit d'une estimation.

– Et pour la fille du Carlton ? intervint Molinari.

– Ah oui ! fit le légiste en se dirigeant de l'autre côté de la pièce où une moitié de corps avait été déposée sur une table d'opération. Vraiment, quel gâchis ! lança-t-il en observant le buste de la jeune femme.

L'expert attrapa une fiche accrochée sur une plaque en bois à l'extrémité de la table, et l'approcha de ses yeux avant de la reculer pour finalement la tenir presque à bout de bras.

– Tu devrais peut-être consulter un ophtalmo, ironisa Beck.

– Pourquoi, j'y vois très bien ! Alors, qu'est-ce qu'on a ?... Ah, oui, voilà ! s'écria-t-il en plissant les yeux : femme blanche, type caucasien, la vingtaine, en parfaite santé... Du-moins jusque là. Cause de la mort...

– Laisse-moi deviner : empoisonnement ?

– Tout à fait. Quelle perspicacité, sergent !

Molinari regardait son collègue, les yeux écarquillés.

– L'intuition, p'tit gars, l'intuition ! Tu verras, toi aussi, un jour peut-être... ironisa Beck, adressant un clin d'oeil à Ferguson.

– Empoisonnement au cyanure, pour être précis. Il y avait assez de poison pour tuer un cheval. La victime n’avait aucune chance ! Il n'y a aucune trace de lutte, pas la moindre ecchymose. Donc, soit elle a ingéré le poison à son insu, soit elle s'est suicidée. Mais il resterait alors à démontrer comment elle a pu ensuite se découper ainsi en morceaux.

Beck observa le légiste comme s'il venait d'une autre planète.

– Ah, et j'ai estimé l'heure de la mort entre minuit et deux heures du matin. Apparemment la nuit a été prolifique.

– Et sinon, autre chose ?

– Rien de mon côté. Mais j'ai prélevé un peu de la colle dont le gars s'est servi pour fixer Rose Appleton à la chaise. J'ai transmis l'échantillon à Dorothy, elle aura peut-être trouvé quelque chose.

– Ok, doc. lança Beck, se dirigeant déjà vers la sortie. Fais quand même attention à tes yeux, hein !

– J'ai pas besoin de lunettes ! s'agaça Ferguson.

– Je parlais pas à ça, conclut le sergent, visant les courbes avantageuses de la stagiaire qui se repoudrait le nez devant l'une des glaces du laboratoire.

 

Le bureau de Dorothy Cooper – à la tête du service d'investigation scientifique depuis un peu moins de trois ans – se situait de l'autre côté du couloir. En les apercevant à travers la porte vitrée, la jeune femme, le visage impassible, invita les deux enquêteurs à entrer. D'un naturel avenant, Dorothy Cooper faisait en sorte de conserver une distance professionnelle avec ses collègues de travail. Tout au long de sa carrière, elle s'était battue afin d'être considérée pour ses seules capacités intellectuelles. Déjà, sur les bancs de l'école de police, elle passait rarement inaperçue et l'experte scientifique n'avait rien perdu, depuis, de sa beauté. Dorothy Cooper avait ce charme indéfinissable dont seules certaines femmes autour de la quarantaine peuvent se prévaloir. Une certaine douceur se dégageait des traits de son visage et malgré tous ses efforts et les monstrueuses lunettes qui lui barraient le regard, il était impossible de ne pas remarquer ses traits avantageux. Cependant, la jeune femme semblait déjà marquée par la vie et il se lisait une certaine lassitude dans ses grands yeux verts.

– Bonjour messieurs, dit-elle, accueillant ses collègues autour d'une table en verre sur laquelle avait été dessiné le plan d'une villa entourée de son jardin. Alors, concernant Rose Appleton, voilà où nous en sommes, entama la scientifique sans autre forme de préliminaires : nous avons pu constater que la maison de la victime présentait des traces d'effraction. Nous sommes à peu près sûrs que l'agresseur a brisé le carreau et est entré par la porte de la cuisine, ici. Elle marqua la position du doigt avant de reprendre : On a d'ailleurs trouvé tout autour de la maison, diverses empreintes de chaussures, mais une seule, à la fois près des fenêtres du salon et de la porte de derrière ; là et là.

– Une chance qu'on puisse remonter au meurtrier grâce à ses chaussures ? demanda Molinari.

– Ce sont des baskets, fabriquées à la chaîne et distribuées dans tous les magasins de sport du pays. Alors s'il y a une chance, elle est infime. Mais les empreintes présentent des marques d'usure, par conséquent, il ne sera pas difficile d'effectuer des comparaisons si vous arrêtez un suspect.

– C'est déjà ça, se conforta le jeune inspecteur, lançant un regard à son collègue, qui semblait se désintéresser totalement du rapport de l'experte scientifique. Et pour la colle ? questionna Molinari.

– Ah oui ! reprit l'experte scientifique qui avait également remarqué l'air absent de Beck. Il s'agit d'une colle extra forte. Elle présente les mêmes composantes que celle utilisée dans les précédentes affaires : les meurtres de Catherine Beaumont et Théodora Hellis. Malheureusement, il est impossible de faire un quelconque rapprochement – du-moins scientifique – puisqu'il s'agit, là encore, d'un produit couramment utilisé et vendu un peu partout dans le commerce.

– Il fallait s'en douter, trancha Beck, plus renfrogné encore qu'à son habitude.

– Autre chose, docteur ?

– Oui, mon équipe est en train de passer au fichier toutes les empreintes prélevées dans la maison et on a déjà trouvé une correspondance : un certain Georges Brown.

Pour la première fois, depuis le début de l'entretien, Beck sembla intéressé par les révélations de Dorothy Cooper.

– Tiens, tiens...

– Vous le connaissez ? interrogea Molinari.

– Mouais... Et on l'a choppé pour quoi celui-là ?

– En réalité, il a été relaxé. Voici son dossier, dit Dorothy, tendant à Buckowsky une chemise en carton. Il a été accusé par ses propres associés d'avoir détourné les fonds de sa société. Une enquête a eu lieu, il a été arrêté, mais apparemment un accord a été passé entre les différentes parties et le procès n'a jamais eu lieu.

– Tu t'en occupes, dit Beck en lançant le dossier devant son jeune collègue.

– Comment ça « je m'en occupe » ?

– La victime était – Beck mima des guillemets – l'assistante de ce gars. Donc il a un mobile... Devant l'air circonspect de l'inspecteur, le sergent insista : Il se la tapait, quoi ! Et on a la preuve de sa présence sur les lieux. En plus il a menti quand je l'ai interrogé. Donc, tu t'en charges. Molinari acquiesça d'un haussement d'épaules. Bon, et c'est tout ?

– Eh bien, on est en train de faire des comparaisons sur les différentes fibres prélevées sur place. Mais pour le moment, on n'a rien d'autre concernant cette affaire...

– Et pour la fille trouvée au Carlton ? coupa Molinari.

Dorothy Cooper, réprima un léger sourire face à la fougue du jeune inspecteur.

– J'allais y venir. J'ai dû mettre une deuxième équipe sur le coup et malheureusement on n'a pas grand chose non plus. Pas de trace de sang, du moins rien d'exploitable ; aucun ADN et rien non plus, côté empreintes.

– Rien ? s'étonna Beck.

– Rien. Pas la moindre empreinte, ni dans la suite, ni sur les rebords des fenêtres ! Soit le meurtrier portait des gants, soit il a fait le ménage derrière lui. On a remarqué des traces de roues sur la moquette entre l’ascenseur et l’endroit où a été retrouvé le corps. Cet élément ajouté à la quasi absence de sang, on en a donc déduit que la chambre d'hôtel n'était pas la scène de crime. Le meurtrier a sûrement tué et découpé sa victime dans un endroit discret pour ensuite la transporter jusque dans la suite, certainement dans une valise ou un sac.

– Une valise dans un hôtel... autant chercher une aiguille dans une meule de foin ! claqua Beck sans réfléchir.

– Je vous l'accorde, reprit Dorothy, levant un sourcil accusateur en direction du sergent. Cependant, si vous avez un suspect et que vous trouvez chez lui une valise, il restera sûrement des traces de sang qui pourraient définitivement l'inculper. Ce n’est donc pas anodin.

Beck, face au regard sévère de la jeune femme, fit du mieux qu'il put pour conserver les apparences, et s'abstint de tout nouveau commentaire.

Remarquant que le climat s'était soudain tendu, Molinari s'assura que l'exposé de la scientifique était achevé et la remercia pour son temps avant de prendre congés, suivi de près par son collègue.

– Qu'est-ce qui cloche chez vous ?

Mais une nouvelle fois, Beck se mura dans son silence.

– Chais pas ce qu'elle vous a fait, mais moi je la trouve sympa la petite intello ! Je suis peut-être un peu jeune pour elle mais bon, qui ne tente rien n'a rien ! Chais pas trop... Qu'est-ce que vous en pensez ? Vous croyez qu'une fille comme elle avec un ptit jeunot comme moi...

– Parle pas de ce que tu connais pas, p'tit !

En repassant devant le bureau du médecin légiste, Beck s'arrêta un instant.

– Dis moi, Doc, la quantité de cyanure dont tu parlais tout à l'heure, je suppose que ça ne se trouve pas à tous les coins de rue ?

– Bien sûr que non, heureusement !

– Et ?...

– Eh bien, il y en a dans les insecticides et les raticides, mais il faudrait en acheter des palettes pour en avoir autant. Les chimistes en ont parfois pour leurs expériences. Et on en utilise aussi à l’occasion dans l’industrie minière...

Mais Ferguson n'avait pas fini son énumération que Beck avait déjà disparu dans le couloir.

– Une telle quantité de cyanure qui disparaît, ça ne peut pas passer inaperçu, conclut Molinari, attendant l'ascenseur auprès de son collègue.

– Sauf si l’assassin a librement accès au stock de cyanure.

– Possible, mais en attendant c’est tout ce qu’on a. Faudrait vérifier dans les fichiers. On nous a peut-être signalé un vol de laboratoire ou l'effraction d'un entrepôt.

Le cliquetis de l'ascenseur coupa l'inspecteur dans ses réflexions. Les portes s'ouvrirent sur les deux hommes et alors que Molinari était sur le point de rejoindre son sergent à l'intérieur de la cage, ce dernier le stoppa net.

– Toi, t'as un client à interroger, quant à moi, j'ai besoin de m'en griller une !

– Et alors ?

– Alors, tu prendras le prochain, trancha Beck, sortant une boîte de cigarillos de la poche de sa parka tandis que les portes de l’ascenseur se refermaient sur lui.

 

***

 

L'aquarium avait baissé les rideaux. Beck et Mendez observaient la scène à travers le petit écran de télévision relié à l'équipement de surveillance. La petite pièce, pareille à la plupart de ces salles d'interrogatoire qu'on avait l'habitude de voir au cinéma, était sombre et exiguë. Éclairée d'un modeste néon et équipée d'une vitre sans teint, elle participait au climat pesant que les enquêteurs cherchaient à installer lorsqu'ils y menaient des interrogatoires. Brown, assis face à Molinari, de l'autre côté d'une petite table en métal, semblait pourtant plus calme qu'il ne l'avait montré quelques heures plus tôt, lorsqu'il avait été interrogé par le sergent Buckowsky, sur son lieu de travail.

L'enquêteur ouvrit un dossier sur la table et resta quelques instants sans mot dire, faisant mine de relire ses notes. Brown, de son côté semblait attendre patiemment.

– Bon, monsieur Brown, nous allons faire un petit point ensemble.

– Écoutez inspecteur, j'ai déjà dit tout ce que je savais à votre collègue. Je n'ai rien à voir avec la mort de mon assistante. J'étais chez moi la nuit dernière et je ne dirais rien d'autre sans la présence de mon avocat.

– Oui, oui, je sais bien, monsieur Brown. Je me suis personnellement chargé de contacter votre avocat et d'après ce que j'ai cru comprendre, votre femme a bien confirmé que vous aviez passé la nuit à la maison. Mais vous savez ce que c'est... Avec ces meurtres successifs, mes supérieurs sont sur les dents. Ils veulent que « tout soit carré ». Ce sont leurs propres mots, ajouta Chris sur le ton de la confidence. Et comme aucune déposition n'a été prise, et que c'est au petit bleu de se taper les rapports, je suis obligé de tout refaire. Bon, alors reprenons. Je note donc que Rose Appleton était votre assistante. Pour être tout à fait clair, votre relation était donc purement professionnelle, on est bien d'accord ?

– Évidemment. Je suis marié, inspecteur, précisa Brown en montrant l'alliance qu'il portait à la main.

– Bien entendu, acquiesça sans ironie l'inspecteur, un sourire franc sur le visage. Vous arrivait-il de lui donner du travail à faire à la maison ?

– Eh bien, je suppose qu'elle en emportait parfois, oui. Pourquoi cette question ?

– Il faut que j'établisse le « profil de la victime », encore une demande de mes chefs. Ça fait partie de l'enquête, c'est comme ça. Donc, il lui arrivait de travailler à la maison.

– Oui, ça devait lui arriver.

– Et vous, vous supervisiez son travail.

– En quelque sorte.

– Normal. Et vous arrivait-il de travailler ensemble sur certains dossiers ?

– Non.

– Jamais ?

– Non, son travail était un travail de secrétariat : elle faisait de l'archivage, rédigeait des notes, des courriers. Elle pouvait également participer à la préparation des bilans financiers ou marketing, voire à des enquêtes client, mais toujours en amont. Elle était là pour m'avancer. C'était ma secrétaire, quoi !

– Bien sûr. Et vous n'avez jamais été amené à la côtoyer en dehors du bureau ? Vous ne travailliez pas avec elle sur les dossiers qu'elle emportait à la maison ?

– Non ! Je vous l'ai dit.

– Par conséquent, vous n'avez jamais eu l'occasion de vous rendre chez elle.

– Non... enfin si. Il m'est arrivé de passer la prendre avant le travail, mais c'est tout.

– Ah, ça c'est important pour mon rapport. Je le note. Donc, vous vous rendiez à son domicile, vous arrêtiez devant chez elle... Et quoi ? Vous l'appeliez avec votre portable pour lui dire que vous l'attendiez et vous alliez direct au bureau ?

– Oui, en gros.

– Vous n'êtes jamais rentré chez elle ?

– Eh bien... Il hésita de nouveau. Si, une fois ou deux. Il lui arrivait parfois de m'inviter à boire un café avant d'y aller.

– Ah, je comprends.

– Quoi ?

– Cela explique pourquoi on a retrouvé vos empreintes dans l'appartement.

Brown, visiblement choqué, marqua une pause, avant d'acquiescer.

– Je suppose, oui.

 

Dans le bureau du capitaine, Beck et Mendez, étaient aux premières loges. Beck jouait avec un cigarillo qu'il faisait rouler entre ses doigts tandis que Mendez, les yeux rivés sur l'écran, savourait son café.

– Vous ne vous attendiez pas à ça, avouez sergent !

– Il ne l'interroge pas, il le fait parler. Il montre qu'il le comprend... Le p'tit se débrouille, ajouta-t-il.

– Vous vouliez le tester, eh bien, il va peut-être nous surprendre.

– Mouais... dit simplement Beck, changeant son cigarillo de main.

 

Molinari hochait du chef, comme s'il validait les informations fournies par Brown, puis il en arriva à la question cruciale :

– Il y a toutefois une chose que j'ai du mal à expliquer dans mon rapport... Il laissa sa phrase en suspens un bref instant, se préparant – comme on le lui avait appris à l'école d'officier – à insuffler un nouveau rythme à l'interrogatoire.

Brown, les yeux vissés sur le policier, était pendu à ses lèvres. Et l'expression n'avait jamais été, pour lui, aussi forte de sens.

– Vous m'avez bien dit que votre relation avec Rose était purement professionnelle ?

– Oui, mis à part un café ou deux de temps à autre...

– On est d'accord. Alors comment expliquer que vos empreintes aient également été retrouvées dans sa chambre, son bureau et sa baignoire ? Molinari le fixait désormais droit dans les yeux. Brown avait marqué le coup. Comment vos empreintes sont arrivées là, monsieur Brown ? Comment je vais pouvoir justifier ça ?

Brown, était livide. Il se prit la tête entre les mains, avant de s'essuyer le front et de demander à nouveau à parler à son avocat. Molinari frappa à la porte de la salle et échangea discrètement quelques mots avec le policier de faction qui lui avait ouvert. Puis il reprit sa place en face de son suspect.

– Votre avocat est en route. Écoutez monsieur Brown, je ne demande pas mieux que de vous aider mais ils ont la preuve de votre présence sur les lieux, et vous avez confirmé vous-même que vous vous y étiez rendus à plusieurs reprises. Vous savez, tromper sa femme, c'est pas un crime. Mais si vous n'aviez pas de relation extra professionnelle avec votre assistante, cela ne sera pas évident à défendre devant un jury.

– Un jury ? Attendez... Je n'ai rien à voir avec sa mort, je vous l'ai dit !

– Je ne demande qu'à vous croire. Mais qu'est-ce que je note dans mon rapport ? Pourquoi avez vous été dans sa chambre ?

– Écoutez, ça n'est arrivé qu'une fois ou deux, mais ma femme n'est pas au courant.

– Je ne peux pas vous garantir que ça restera entre nous mais vous pouvez compter sur moi pour me montrer le plus discret possible.

L'homme prit quelques secondes, se prit la tête entre les mains et finit par capituler.

– J'étais chez elle la veille de sa mort, mais elle était vivante quand je l'ai quittée.

– Vous vous êtes disputés ?

– Non, pas du tout...

– Vous en êtes bien sûr ?

– Mais oui, il n'y a avait pas de problème entre nous !

– Tous les couples se disputent et vous, vous couchiez avec elle alors que vous êtes marié. Je ne pense pas qu'une femme accepte cette situation très longtemps. Elle vous a menacé ? Elle voulait tout dire à votre femme, pas vrai ?

– Mais non.

– Même si elle n'a fait que le sous-entendre, vous ne pouviez pas la laisser dire ça. Il fallait que vous mettiez les choses au clair, n'est-ce pas ?

Le suspect hochait de la tête sans mot dire.

– Vous deviez avoir une discussion alors vous êtes allé chez elle, vous avez tenté de la raisonner mais elle n'a rien voulu entendre. Vous vous êtes emporté. Ce sont des choses qui arrivent... Vous avez perdu le contrôle et c'est là que vous l'avez poussée sur le lit.

– Non, non, non...

– C'est pas votre faute, ça a dégénéré et quand vous avez réalisé ce qu'il s'était passé, c'était déjà trop tard. Alors vous avez maquillé votre crime pour que ça ressemble à une mise en scène macabre et vous avez tenté de reprendre votre vie comme vous pouviez.

– Mais non ! Jamais j'aurais pu faire ça ! se révolta soudain Brown.

– Attendez, moi je vous blâme pas ! Si ma maîtresse menaçait de briser mon foyer, que j'avais des gosses et qu'à cause d'elle, je risque de les perdre, franchement, j'ai beau être flic, je ne sais pas ce que je ferais...

– Écoutez, c'est pas ça du tout. Ma relation avec Rose... c'est pas du tout ce que vous croyez. Ça lui convenait très bien comme ça.

– Elle vous aimait...

– Oui, sans doute... Enfin, à sa façon. Elle et moi c'était donnant donnant. Rose n'était pas vraiment du genre à s'engager... Il n'y avait qu'une chose qui l'intéressait : sa carrière !

– Continuez.

– Cette situation nous convenait à l'un comme à l'autre. Grâce à moi, elle pouvait prétendre à une promotion rapide et de mon côté... eh bien, disons qu'avec mon quotidien, ma vie sexuelle n'est pas très remplie...

– Et ce soir là ?

– On a pris du bon temps comme à chaque fois. Bien sûr qu'il nous arrivait de nous disputer, mais toujours pour des futilités et le plus souvent à cause du boulot. De toute façon, c'était le deal, aucune allusion à ma femme d'un côté comme de l'autre.

– Idéal comme contrat.

Brown dodelina de la tête. L'officier de faction ouvrit la porte et fit entrer un homme en complet veston, une mallette à la main.

– Monsieur Brown, à compter de cet instant, je vous demanderais de ne plus dire un mot. Cet entretien est fini, inspecteur.

Molinari referma le dossier posé sur le bureau et se leva de sa chaise.

– Tout de même, une dernière petite question, monsieur Brown : êtes-vous amateur d'art ?

– Si je suis amateur d'art ?...

– Ne répondez pas, conseilla l'avocat.

– J'ai quelques toiles...

– Ne dites plus rien, monsieur Brown !

– Inutile, j'en ai fini avec votre client, Maître.

 

Lorsque Molinari frappa à la vitre de l'aquarium, Mendez avait éteint l'écran de contrôle et s'était rassit à son bureau face à Beck. Si les deux hommes s'accordaient à penser que le jeune inspecteur s'en était bien sorti avec le suspect, ils étaient bien plus partagés quant à la suite à donner à la garde à vue. Le capitaine fit un signe de son gros doigts pataud à Molinari, qui s'installa dans le siège libre à la droite de son sergent.

– Alors inspecteur, votre sentiment ? demanda Mendez.

– Je pense qu'il dit la vérité. Il n'avait pas l'air vraiment inquiet jusqu'à ce qu'il comprenne qu'on le considérait comme suspect. Et son histoire avec la victime tient la route.

– A-t-on interrogé sa femme ?

– Oui, les inspecteurs Calagan et Spade se sont rendus à son domicile. Mais excepté le fait qu'elle confirme les absences répétées de son mari, elle ne sait rien. L'épouse dévouée lui voue apparemment une confiance aveugle.

– C'est pas lui, trancha Beck, tout en s'amusant avec son cigarillo.

– Et comment pouvez-vous être si catégorique, sergent ?

– Il a jamais eu le profil.

– Et je peux savoir de quel profil on parle ? Cela pourrait aider pour convoquer d'éventuels suspects, vous ne pensez pas ? lança le capitaine d'un ton caustique.

– On cherche une âme d'artiste avec de sérieux problèmes d’ego, pas un cadre moyen qui se tape sa secrétaire. Y'a pas plus cliché !

– Molinari ?

– Je suis du même avis.

– Très bien. Beck, je veux que vous me dressiez un profil détaillé pour demain matin et que vous briffiez les gars dans la foulée, c'est compris ?

– Ce sera tout ? demanda le sergent, une pointe d'insolence dans la voix.

– Non, sergent. TROUVEZ MOI CE SALOPARD ! 

 

Le coupé sport filait dans les rues sombres, en périphérie de la ville. Beck aimait cette heure du jour, lorsque les lumières artificielles se mêlaient aux couleurs naturelles du soleil couchant ; entre chien et loup. Assis sur le siège passager, le sergent avait repris l'analyse du dossier que lui avait remis un eu plus tôt le service informatique, lorsqu'un élément attira soudain son attention.

– Fais demi-tour !

– Quoi ? dit Molinari, surpris.

– Demi-tour, je te dis !

– Comme ça, en plein milieu de la route ? Ça va pas, non ?

Beck attrapa le volant et donna un violent coup sur la gauche qui emporta le véhicule dans une brusque embardée.

– Mais vous êtes malade ! lança Molinari en reprenant le contrôle du bolide et en poursuivant le demi-tour amorcé par son collègue. C'est quoi votre problème ?!

– Roule !

– J'étais pas censé vous ramener chez vous ?

– Avant, on a une dernière personne à voir. 

 

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Épisode 2

Épisode 3

Épisode 4

Épisode 5

 

Part.1 

(épisodes 1,2 & 3)

Part. 2 

(épisode 4)

Part. 3 

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