10 Oct

Le 13ème homme - Part 1

Publié par lechanoir  - Catégories :  #Nouvelles accessibles en intégralité

Le 13ème homme - Part 1

coverPitch : Un homme reprend connaissance entouré des onze autres jurés d'un procès pour homicide. Il va alors devoir se prononcer sur un crime dont il ne sait rien, et juger un accusé qu'il voit pour la première fois en quittant le box des jurés pour la salle des délibérés... Du moins, le pense-t-il...

 

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Les coups de marteau furent les premiers sons qui lui parvinrent ce jour là. La douzaine de personnes assises autour de lui se levèrent, hésitants, comme si elles cherchaient leur chemin ou la bonne tenue à adopter. Mais à un moment ou à un autre, pour seulement un court instant ou quelques longues secondes, chacune d’entre elles laissa son regard se poser à l’autre bout de la salle, sur l'homme installé à la table située en face du grand bureau dominant l’assemblée. John tourna rapidement la tête à gauche et à droite ; il était le seul encore vissé sur sa chaise. Une jeune femme qui suivait le cortège marqua une pause juste devant lui : « Vous comptez rester là ?… dit-elle en souriant.

– Pardon ?…

– Vous savez, on aura beau l’observer toute la journée, cela ne changera rien. Nous ne saurons toujours pas s’il a vraiment fait ce dont on l’accuse ! Mais, juste entre nous, moi, je n’y crois pas une seule seconde ! »

Du box des jurés, John vit l'accusé quitter la salle, menotté et sous bonne escorte. Il ne l'aperçut que de dos et à bonne distance et ne put donc discerner son visage. Et quand bien même, il savait à quel point il était difficile de juger de la culpabilité ou de l’innocence d’un homme d'un simple regard et plus encore au sein d’un tribunal avec ses codes, ses avocats, ses jurés, son juge et son auditoire. Il le savait mieux que nul autre puisqu'il avait lui-même fait partie du système en tant que procureur de l'état. Mais à dire vrai, il n’avait pas réellement prêté attention à l’accusé, pas plus qu’il n’en avait accordé d’ailleurs à la dizaine de personnes qui avaient défilé devant lui durant les quelques minutes qui s’étaient écoulées. Il semblait complètement désorienté et l'air gêné, demanda :

« Qu'est-ce qu'on fait là ?

La jeune femme le dévisagea, l’air surpris :

– Eh bien, ma foi, c’est l’heure d’accomplir notre devoir ! Au fait, on n’a pas encore été officiellement présentés ! Moi, c’est Cynthia mais tout le monde m’appelle Cindy…

– Jonh. dit-il, visiblement déconcerté, en prenant la main qui lui était tendue.

– Enchantée John. Bon, ben je crois qu’on est les derniers... On a tout intérêt à se dépêcher avant qu’ils nous piquent les places au chaud ! »

 

Lorsqu’il tenta de se lever pour suivre la jeune femme, il entendit les coups de marteau que le juge abattait sur son bureau afin de ramener un peu d’ordre dans son tribunal... Ce furent les derniers sons qui lui parvinrent ce jour là. La tête commença à lui tourner. Ses idées s’obscurcirent. Et il sombra soudain inconscient le long du banc.

 

Le lendemain matin…

 

 

I - JOUR 1 : Troisième jour de délibéré.

 

 

Les douze hommes et femmes avaient pris place autour de la grande table ovale. Parmi eux, Cynthia Newman se donnant des faux airs de princesse trônait à l’extrémité la plus proche de l’entrée. Face à elle, à l’autre bout de la table, Rick Sterman, dont le genre "premier de la classe" tranchait radicalement avec le style "reine de bal", affichait un sourire joyeux à qui voulait bien lui prêter la plus petite attention. Et, assis, trois rangs plus loin, à gauche de Cynthia, John s'éveilla dans un sursaut saisi par ce qui ressemblait de nouveau à des coups de marteau.

« Désolé, désolé, j’ai toujours eu envie de faire ça ! s’excusa avec le sourire malicieux d’un enfant, le vieil homme installé en milieu de table. »

Remarquant le soubresaut de son voisin, Jim Doherty, jeta sur lui un bref coup d’œil : « Tout va bien ?… ». John roula lentement les yeux dans sa direction mais ne réagit pas. Doherty revint alors à la charge, le bousculant légèrement et manquant de faire tomber ses lunettes : « Hé ! Vieux ? Vous êtes avec nous ? »

John, retira ses lunettes des yeux et les scruta l’air intrigué. Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’il ait véritablement conscience des choses. « C'est pas vrai ! Ça va pas recommencer ?! Pas encore ! maugréa-t-il. »

L’homme, petit et trapu, lui lança une tape dans le dos de sa grosse main caillée et répondit avec la plus grande empathie dont il pouvait faire preuve :

« Ah ben j'espère pas ! Mais je suis plutôt content de ne pas être le seul dans cette salle, à vouloir écourter cette mascarade ! »

Même si John faillit basculer de la chaise il semblait toujours éprouver quelques difficultés à reprendre ses esprits.

Entre temps, le vieil homme avait rendu le marteau à l'un de ses collègues qui semblait vouloir présider la séance. Vêtu d’un jean et d’un simple tee-shirt par une température extérieure en dessous de zéro, on pouvait apercevoir en observant bien les poils des bras de Cody Walsh se hérisser au moindre courant d’air mais l’ensemble soulignait à merveille la taille de ses biceps et la proéminence de ses pectoraux ! Et pour ceux qui ne les avaient pas encore remarqués et plus particulièrement pour Cynthia Newman qui s’était collée à lui, Cody se leva, marteau à la main, pour ouvrir la séance.

– Bon ! S’il vous plaît, messieurs-dames, un peu de silence je vous prie. Je pense chers amis que nous sommes tous pressés d’en finir, alors il est temps de procéder à un dernier vote préliminaire. Comme nous l’avons décidé hier, chacun de nous rappellera ensuite ses arguments et en fin de séance nous procéderons au vote final par bulletin secret. Je vous rappelle qu’il faut que nous ayons douze votes et une majorité absolue de voix. Si à l’issu de cette session ces éléments n’étaient pas réunis, nous constaterons cette fois le vice de forme et informerons alors le greffier que nous n’avons pu nous mettre d’accord sur un verdict et que nous souhaitons nous destituer. Est-ce que les choses sont claires ?

Yes man ! finies les belles paroles ; y’en a marre maintenant ! lança T.J. Un jeune afro-américain qui prenait en parlant des airs de rappeur, imprégnant de grands mouvements à ses bras et balançant son corps comme s'il était en représentation.

Gloria, une femme d’une cinquantaine d’années, de forte corpulence et qui parlait avec un léger accent créole, lui lança un regard réprobateur mais ne dit mot.

Autour de la table, tout le monde semblait partager l’avis du président du jury, apparemment aussi désireux que lui de mettre fin à cette "parenthèse civique". Tout le monde excepté John qui, malgré sa présence autour de la table, ne semblait toujours pas comprendre ce qui se passait dans cette sale et n’avait de cesse de balancer sa tête de droite à gauche, comme s’il cherchait quelqu’un, ou quelque chose.

– Bon, puisque nous sommes tous d’accord, procédons au vote à main levée. Que ceux qui pensent l’accusé innocent lèvent la main. Du bout du doigt, dans un geste peu viril, Cody fit le décompte : Un, deux, trois, quatre... Personne d’autre ?… Très bien. Comprenant que ces seules voix ne suffiraient pas pour l’emporter, quelques manifestations de contentement se firent entendre dans l’assemblée. Maintenant que ceux qui le croient coupable lèvent la main :… Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Sept… Sept plus quatre, onze…

Il marqua une pause.

– Quoi ? C’est pas vrai, c’est quoi encore ce bazar ! lança T.J.

– Qui a oublié de voter ?… reprit Cody. S’il vous plaît, lequel d’entre vous n’a pas encore levé la main ?

– C’est moi, répondit John.

Tous les regards se dirigèrent vers lui. Certains blasés, d’autres surpris et d’autres encore, plus exaspérés qu’étonnés ! C’était le cas de Jim Doherty qui ne manqua pas de le faire remarquer.

– C’est quoi le problème encore ?!… 

– Je suis désolé… mais il y a quelque chose qui ne va pas.

– Qu’est-ce qui ne va pas ?! insista Doherty.

– Tout ce dont vous parlez...

– Eh ben, quoi ? Ça fait deux jours qu'on en discute, c'est bon maintenant, vous croyez pas ?!

Autour de la table, quelques manifestations de soutien se firent entendre.

– C’est quoi le problème encore ?!…

– Écoutez, je suis vraiment désolé, mais je ne peux pas me prononcer. 

– Comment ça "vous ne pouvez pas vous prononcer" ?! Vous êtes ici au même titre que chacun d’entre nous, non ?… Cela fait des semaines que vous assistez, comme nous à ce fichu procès ; ça fait trois jours que nous délibérons et jusqu’à aujourd’hui, vous aviez même l’air plutôt sûr de vous ! Et voilà que vous vous mettez à douter ?

– Trois jours ?... C’est que…

– Il ne peut pas y avoir d’erreur… ajouta-t-il en comptant chaque personne présente dans la salle. Neuf, dix, onze et… Eh, bien oui, avec vous, on est douze énonça-il en le poussant de son gros doigt pataud. Vous voyez, il n’y a pas d’erreur ! Douze hommes pour douze jurés !

– Je ne sais pas ce qui se passe mais je sais que je ne devrais pas être là et surtout, j'ai l'impression de débarquer, moi ! Vous dites que cela fait trois jours qu'on discute... Le souci, c'est que pour moi c'est... comme si c'était la première fois.

– Bon, écoutez moi, vous !… » Transperçant John du regard, l’air très contrarié ; chemise froissée, les manches pliées jusqu’aux coudes, Doherty ponctuait chacune de ses phrases par des gestes nerveux et appuyés. « Avec tout le respect que je vous dois, assez de balivernes ! Puisque vous êtes là, vous devez prendre vos responsabilités ! A cause de cette bonne femme (il désigna Gloria d’un bref mouvement de tête, qui en retour lui adressa son regard le plus noir), on a été quitte pour vingt-quatre heures de plus de discussions scabreuses, et alors que nous étions tous d’accord hier soir pour faire avancer les choses, vous revenez sur votre parole ? »

John connaissait le fonctionnement de ce genre de procédure et même perturbé et désorienté, il se refusait à envoyer à la chaise électrique un homme dont il ignorait tout, simplement en inscrivant trois lettres sur un bout de papier. Abandonnant l'idée même de leur faire comprendre sa situation, si tant est qu'il la comprenne lui-même, il répondit sans sourciller :

« Je n’ai pas encore d’opinion sur la question.

– Comment ça, vous n’avez pas "encore" d’opinion ?!! s’insurgea Doherty. Ça va pas recommencer ! L’autre fois, c’était cette foutue bonne femme, maintenant, vous ! Ça fait trois jours qu’on débat, qu’on discute, qu’on polémique, qu’on ressasse un par un tous les éléments de ce foutu dossier ! Vous aviez bien une idée au départ, eh bien vous avez qu’à vous y tenir ! On va pas rester ici jusqu’à Thanksgiving ! gronda-t-il en se levant brutalement de sa chaise, envoyant un coup de coude involontaire en plein visage du jeune bodybuildé qui s'écroula au sol et hurla de douleur en portant les mains à son nez, apparemment cassé. » Surpris, Doherty se retourna maladroitement pour se retrouver nez à nez avec Mike Shepard qui s’était dressé du haut de son mètre quatre-vingt-dix cadrant ainsi tout nouveau débordement.

Tandis que Carie et Gloria s’étaient mises à l’écart, que T.J ricanait à bonne distance, et que les autres membres du jury se demandaient encore ce qu’ils pouvaient bien faire, John, lui n'avait pas bougé. De son côté, le vieil homme qui était parvenu à récupérer le marteau du président frappa de toutes ses forces sur la table : « Maintenant ça suffit, vous m’entendez !… Ça suffit ! s’égosilla-t-il, dans l’espoir de calmer les esprit et de leur rappeler qu’ils se trouvaient dans l’enceinte du palais de justice. »

Les coups de marteau répétés raisonnèrent si forts qu’ils parvinrent au gardien posté dans le couloir. Lorsqu'il surgit dans la pièce, John avait de nouveau perdu connaissance et tous se tenaient au-dessus du corps inanimé de Robert Williams.

 

***

 

Il ne fallut pas longtemps pour que Williams revienne à lui mais bien plus pour qu’il recouvre entièrement ses esprits. Toujours allongé à même le sol, son premier réflexe fut alors de rechercher ses lunettes. Et tandis que greffier, gardiens et membres du jury s’agglutinaient autour de lui tentant de s’enquérir de son état, lui, cherchait ses montures, tâtonnant en fronçant les yeux à quelques centimètres au-dessus du carrelage.

C’est Carie qui, la première, comprit la raison de son désarroi. La jeune femme à l’allure réservée faisait cependant preuve d’une grande perspicacité. Elle le démontra en tous cas en cette occasion puisqu’il lui suffit de seulement quelques secondes pour trouver et rapporter l’objet de sa quête à Robert Williams. La main tremblante, celui-ci ajusta ses verres et regarda tout autour de lui. « Ça va, ça va ! assura-t-il, peut-être davantage pour lui-même que pour répondre aux questions qui fusaient de toutes parts. »

Un médecin prévenu par le greffier pénétra à son tour dans la salle des délibérés et s'approcha de l'homme, toujours à terre. « Je vais bien ! répéta Williams à son attention. » Et effectivement, ce dernier ne présentait aucun hématome, aucune lésion. Et le généraliste parvint à la même conclusion : il allait bien. Pourtant, il aurait été faux de dire qu’il ne présentait aucune séquelle :

Et si personne, médecin compris, ne put expliquer ce qui avait provoqué sa perte de conscience, il fut plus difficile encore de comprendre pourquoi Robert Williams n’avait aucun souvenir des dernières heures qui s’étaient écoulées. Mais une chose était certaine, étant données les circonstances, le vote final ne pouvait qu’être remis au lendemain.

 

 

II - JOUR 2 : Deuxième jour de délibéré

 

 

Matin.

 

Il s’était évanoui et avait eu une absence.

Cela s’était reproduit, encore ! En premier lieu dans le box des jurés, puis dans la salle des délibérés, trois jours plus tard selon Doherty. Mais que s'était-il passé durant ces quarante huit heures de black-out ? Et maintenant... Où était-il ?

Ils étaient tous là, fidèles à leur poste, discutant tranquillement de la pluie et du beau temps. C’était comme s’il ne s’était rien passé. Mieux, c’était comme si cette altercation avec Doherty n’avait jamais eu lieu, comme si John n'avait jamais perdu connaissance. Pourtant il avait bien replongé dans cet état qu’il connaissait si bien, sorte de semi-conscience pendant laquelle son corps et son esprit se désolidarisaient.

Cynthia se tenait toujours en bout de table, Rick Sterman ne s’était toujours pas défait de son sourire benêt. Mis à part John, aucun des onze jurés ne semblait avoir bougé. Pourtant, deux détails ne collaient pas ! Il n’aurait pu le jurer pour tous mais Cody, lui, il en était certain, ne portait pas ce sweat dans la bagarre ! Il le revoyait clairement avec son tee-shirt à manches courtes qui lui collait à la peau. Au fur et à mesure, d’autres éléments lui revenaient : Ricky n’avait pas de chemise sous son nœud pap et Cynthia avait changé de jupe, il l'aurait juré ! Ce qui ne pouvait signifier qu'une chose : il était resté une nuit de plus entre ces deux mondes.

Mais en dehors des vêtements des jurés, le détail qui le troublait le plus concernait leur position autour de la table. Puisque chacun avait conservé sa place, pourquoi lui n’était-il plus à la sienne ?

Lorsqu’il s’était éveillé pour la première fois entre ces murs, il était flanqué du vieil homme et de Doherty, or il se trouvait maintenant à la place de ce dernier. Mais lui, où était-il ? John regarda tout autour de lui ; Doherty manquait à l’appel. Tous étaient là, sauf lui ! Et pourtant aucun siège n’était vacant. Il reconnaissait chaque visage, il avait eu l’occasion d’observer chacun d’entre eux dans les yeux et ils étaient tous là où ils devaient être... Tous, excepté… Non, il y avait bien une personne qu’il n’avait jamais vue : cet homme avec les lunettes, assis juste à sa gauche, précisément là où John se tenait la veille. Qui était-il ?

Son voisin de droite l’interrompit dans ses réflexions :

« Bon, messieurs, alors où en étions nous ? demanda Cody Walsh.

– Hou là, alors là ?… répondit Shepard.

– Apparemment nous ne sommes pas parvenu à éclaircir l’affaire aux yeux de madame. Peut-être pourriez-vous nous ré-expliquer ce qui vous pose problème ? proposa Rob Williams, le nouveau voisin de John.

– Oui, ce n’est pas une mauvaise idée. Gloria, vous voulez bien ? reprit Cody.

– Il n’y a rien qui me pose problème, comme vous dites ! C’est juste que je vois pas pourquoi il aurait fait ça, c’est tout ! répondit-elle de son accent aux couleurs des îles.

Ça y est, elle est repartie la baleine !

oooooh ! Douuuucement là ! intervint Jorge Reyes, lourdement calé dans le siège juste à côté de celui de Gloria. Touché dans son orgueil, sous l’effet de la colère, le ton du jeune homme atteignait des sommets à chaque milieu de phrase. T’as quelque chose contre les formes ?!

– Les formes ? Tu parles de formes ! On dirait une vache ! répondit T.J, riant bêtement, ostensiblement fier de lui. »

Les nerfs à vif, Jorge Reyes tentait de se dégager de sa chaise pour se lever lorsque Cynthia intervint : « Ça suffit maintenant ! Si nous laissions Gloria s’expliquer. Gloria, s’il vous plaît… »

Gloria qui ne quittait pas le jeune homme des yeux, faisant certainement de son mieux pour se contenir, mit un certain temps avant de reprendre :

« Je dis juste qu’il avait aucune raison de faire ça ! Cet homme est avocat, il gagne bien sa vie, il a une femme, trois enfants, une bonne situation. Qu’est-ce qu’il est allé faire dans cette cité ? C’est quand même bien loin de chez lui !

– Oui, et pas vraiment le genre d’endroit qu’il doit souvent fréquenter, ajouta Cynthia

– Ça c’est sûr ! Et puis, pourquoi il serait allé tuer ce gosse ? Je le redis : y’avait pas de raison !

– Il est avocat… Peut-être qu’il avait un compte à régler avec un de ses clients… lança Shepard.

– En tous cas, dit Tom Sanders, c’est bien son arme qui a été identifiée comme l’arme du crime. »

Sanders était un homme que l’on aurait pu qualifier comme étant dans la moyenne, somme toute banal. Les cheveux châtains, ni très grand, ni vraiment petit, légèrement enveloppé, le visage rond, les yeux marrons clairs, il parlait peu et toujours avec correction.

« Ah oui, mais cela ne prouve rien, objecta Sterman de sa petite voix fluette, puisqu’il dit lui-même que quelqu’un la lui a volée quelques jours avant qu’il soit arrêté !

Ouais, c’est clair, on lui a piqué son flingue juste avant que le blackos se fasse dézinguer ! Vous voyez bien, ça peut pas être lui !

– Toujours est-il qu’il y a bien un rapport de police qui atteste de sa version. ajouta Sanders à l’attention de T.J.

– Hé, mais je vais t'appeler mon frère toi ! Ça se voit que t'es pas de la cité man ! Qu’est-ce tu crois, qu'on est teubé ? T’as envie de zigouiller un mec mais tu trouves pas de calibre bien limé, ben tu vas voir les keufs avant de zigouiller le gars et tu dis qu’on t’a tiré ton flingue. Easy, man !

– C’est vrai, ce n’est pas un super argument, même T.J le dit ! conclut Shepard. »

T.J le défia du regard.

« Peut-être, sauf que ce n’est pas à la défense de trouver les arguments. »

Tout le monde se tourna vers Doherty qui, contrairement à son habitude, n’avait pas encore dit un mot depuis l’ouverture de la séance.

« Ça veut dire quoi ça, man ?

– Ça veut dire que la charge de la preuve incombe à l’accusation et non à la défense.

– Mais comment qu’il nous cause le Jimy là ?! Tu t’es fait "baveux" pendant la nuit, Doherty ?

– Comment vous m’avez appelé ? demanda John.

– Attends, mais qu’est-ce qu’il nous fait là ? Hé ho !? T’es tombé sur la tête dans ton sommeil ou quoi ? »

Tous les yeux étaient rivés sur lui. John ne comprenait pas. Il parcourut la tablée du regard jusqu’à ce que celui-ci se pose sur l’homme assis à sa gauche. Son esprit ne put admettre ce qu’il vit ; tout ça avait l’air bien réel, pourtant l’image que lui renvoyait dans les verres, les lunettes de Robert Williams, n’était pas la sienne ! Et bien que le reflet était trouble, il crut reconnaître le visage de cet autre, le visage de...

« Monsieur Doherty, qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Walsh. Vous voulez que je fasse venir quelqu’un ?

– S’il vous plaît, pouvez-vous juste me dire quel jour nous sommes ?

– Jeudi, pourquoi ?

– Et le procès, quand s’est-il achevé ?

– Mercredi, c’est notre deuxième jour enfermé ici.

– Quelle date exactement ?

– Le douze, le douze mars. Vous avez un problème, Doherty ? Vous êtes sûr que vous ne voulez pas qu’on appelle quelqu’un ?

– Attendez, mais tout à l’heure… Hier, si vous préférez, hier, Doher… John se reprit : nous… étions sur le point de nous désister, on disait qu’à cause de Gloria, on en avait eu pour deux jours de plus… !

– Hier ? Mais non, c’est vrai que Gloria éprouvait quelques difficultés à se prononcer mais hier c'était notre première séance, on n’allait tout de même pas se désister à peine sorti du tribunal pour délibérer juste parce que l’un de nous avait besoin de précisions. On tente de les lui apporter c’est tout ! expliqua Cody.

– Mais, et Doher… De nouveau John rectifia, personne n’en est venu aux mains ?

– Wouaw, le Jimy, il a pété les plombs ! lança T.J.

– Bien sûr que non, on n'est pas de sauvages. répondit Walsh à l'attention de Doherty.

– Pardon, bien sûr... Ce n’est pas ce que je voulais dire… » John se souvint des mots que Doherty avait prononcés à son attention : "… ça fait trois jours que nous délibérons ; et jusqu’à aujourd’hui, vous aviez même l’air plutôt sûr de vous ! Et voilà que vous vous mettez à douter ?"  En se tournant, il s’adressa à l’homme qui occupait aujourd’hui la place à laquelle il se tenait la veille : « Excusez-moi monsieur, mais vous, vous êtes sûr de vous, n’est-ce pas ? Vous êtes convaincu que l’accusé a tué cet homme ?

– Oui, bien sûr, j’en suis intimement convaincu.

– Vous voulez bien me rappeler votre nom je vous prie ?

– Williams, Robert Williams, répondit l’homme, l’air surpris.

– Monsieur Williams, vous savez, n’est-ce pas, que c’est à l’accusation d’apporter la preuve de la culpabilité et non l’inverse ?

– Je sais que toute personne est innocente jusqu’à preuve du contraire.

– Tout à fait. John était troublé mais tentait, tout en questionnant Williams, de remettre les pièces du puzzle dans le bon ordre. Et pouvez-vous me dire dans cette affaire quelles sont les preuves dont dispose la partie civile ?

– Attendez, mais hier vous étiez tout aussi convaincu que moi alors pourquoi me poser cette question maintenant ?

– S’il vous plaît monsieur.

– Eh bien, il y a le revolver retrouvé sur les lieux, identifié comme étant l’arme du crime et appartenant à l’accusé… répondit Williams en essuyant ses lunettes.

– Ensuite ?

– Le groupe de jeunes qui traînait dans la rue... Ils l’ont vu pénétrer dans l’immeuble… »

Cynthia le coupa : « Attendez, nous en avons déjà discuté, comme par hasard ces gosses ont tous exactement la même version ! S’ils ont vu un blanc dans les environs, c’est tout ce qu’ils ont vu !… Sauf qu’ils savent bien que dans la soirée un jeune noir du quartier s’est fait tuer, alors puisqu’il y avait un blanc dans le coin ce soir là, c’est forcément lui ! Et puis, même, il n’avait rien à faire chez eux ! "Alors ça leur apprendra à tous ces blancs à venir traîner chez nous !"

– Qu’est-ce tu dis toi ? Tu crois que parce que je suis black, je veux forcément la peau de tous blancs ou quoi ?!

– Quelle heure était-il ? demanda John. »

Les habitudes revenant vite, l’homme de loi avait rapidement supplanté le juré.

« 23h35.

– Comment ont-ils pu le reconnaître ? A cette époque de l’année, la nuit est déjà bien tombée à cette heure-ci, non ? De plus, si j’ai l’intention de commettre un meurtre dans un quartier noir, je vais tout de même me cacher un minimum, non ? Surtout si je suis blanc !… Comment était-il habillé ? 

– Costume noir, veste et pardessus, répondit Walsh en consultant ses notes.

– Donc, l’idée c’est quoi ? Je suis l’accusé… Comment s’appelle-t-il déjà ?…

John, John Gilmore. »

Pendant quelques longues secondes, la salle baigna dans un silence de mort. De nouveau, ce fut Walsh qui y mit fin :

« Doherty ?… Jim, Jim, ça va ? »

Mais John ne pouvait répondre…

Il ne pouvait même plus bouger. Comme catatonique, les yeux dans le vide, le regard vague, il revoyait défiler dans son esprit le film de ses dernières vingt-quatre heures : l’altercation avec Doherty, son éveil dans la salle de délibéré, et le box des jurés où il l’avait vu :… "John Gilmore"… Il entendait résonner en lui les paroles de Cynthia : "Vous savez, vous pouvez rester ici autant de temps que vous le voulez, vous ne saurez toujours pas si c’est lui ou non !"… Et la réponse de Walsh à sa dernière question : "Comment s’appelle-t-il déjà ?… John Gilmore… John Gilmore..." 

 

« Gardien ! Gardien, appelez le greffier nous avons besoin de faire une pause, l’un des jurés ne sent pas bien. »

 

Après-midi.

 

Voile noir.

Encore l’une de ses absences ?

Il ouvrit les yeux pour s’assurer qu’il ne dormait pas. Comme si le simple fait de faire disparaître cette nuit noire répondrait à la question. Comme si le fait d’avoir conscience des choses, de se situer dans un environnement, de discerner les visages, les couleurs, de reconnaître les personnes, d’observer les aiguilles d’une montre et d’avoir conscience du temps, répondrait à toutes ses questions. Jusqu’à aujourd’hui il l’avait cru. Pourtant, tout dans le déroulement de ces dernières heures le faisait désormais douter !

Il était habitué à ces absences, il vivait avec depuis des mois maintenant, presque un an... et en y réfléchissant bien, il se demandait même si cela ne faisait pas un an, jour pour jour ! Il s’en souvenait comme si c’était hier : son premier malaise s’était en effet produit ici même dans l’enceinte du palais, juste après le jugement rendu dans sa dernière grande affaire. Depuis, de nombreux autres avaient suivi.

Au fil du temps, il s’était fait à ce sentiment étrange de ne pas être à sa place ; à cette désorientation qu’il éprouvait après chaque absence ; au fait de s’éveiller dans des lieux qu’il ne connaissait pas ou de se réveiller dans un autre lit que celui dans lequel il s’était couché la veille. Mais malgré leurs répétitions, et leur durée toujours plus longue, jamais jusque-là, ses pertes de conscience l’avaient empêché de retrouver le cours de sa vie.

John se trouvait dans une petite salle dans le genre salon de thé, allongé sur un canapé. Il se souvenait très bien avoir été accompagné dans cette aile du palais de justice par quelques-uns des jurés qui s’étaient ensuite installés au comptoir afin de le laisser se reposer. Mais tous n’avaient pas suivi le mouvement : Cynthia ne l’avait pas quitté du regard depuis qu’on l’avait installé dans le sofa. Penchée au-dessus de Doherty, elle l’observait, ses yeux de biche battant des cils à chacun de ses soupirs.

« Ça va mieux, Jim ? »

Il s'était habitué à ce qu'on l'appelle Jim.

« Heu… Je crois, oui.

– Vous savez, on s’est beaucoup inquiétés pour vous. Vous êtes encore très pâle, vous devriez peut-être vous reposer encore un peu. Vous voulez pas que je vous raccompagne dans votre chambre ? »

Il était bien conscient.

Du-moins c’est l’information que son cerveau tentait de lui faire parvenir. Mais si tout cela était bien réel et si ces mains, ce corps et le reflet que lui renvoyait le miroir étaient bien les siens, cela signifiait une chose impossible à concevoir : il était aujourd’hui Jim Doherty et il s’était probablement réveillé la veille – officiellement, et pour tous sauf lui, le lendemain d’aujourd’hui – en tant que Robert Williams, juré délibérant dans une affaire de meurtre qui le concernait au plus près. Il se souvenait des mots de Gloria : "Cet homme est avocat..." ; "...il gagne bien sa vie..." ; "il a une femme, trois enfants, une bonne situation..."  Et sa question qui résonnait encore dans son esprit : "Comment s'appelle-t-il déjà ? John... John Gilmore".

C’était impossible et pourtant, les faits étaient là : l'accusé dont il devait décider de la culpabilité ou de l'innocence n’était autre que lui-même ! C’était inimaginable au-delà même de l'impossible, car jamais il n’aurait été capable de commettre un meurtre !… Et pourquoi ? Pourquoi aurait-il fait ça ? Cela ne lui ressemblait pas ! Ce n’était pas lui ! "Ce n’était pas lui !" Il s’entendait penser à haute voix et non sans une certaine ironie, s’étonna d’entretenir avec lui-même une telle conversation. Mais après tout, pourquoi pas ? Puisque tant qu’il conserverait l’apparence d’un autre, John ne serait plus jamais vraiment seul. Combien de temps encore ? Combien de temps lui restait-il jusqu’à son prochain malaise ? Et puisqu’il s’était déjà retrouvé après ses deux dernières absences, dans la peau tour à tour de deux inconnus, cela pouvait très bien continuer ainsi ; alors combien de temps encore devrait-il vivre dans le corps d’un autre ? "Jamais deux sans trois, mon petit John ! Et jamais deux sans toi…"  Et si tout cela n’avait pas de fin ? Mais pourquoi ? Comment ? Il ne pouvait s’empêcher de se poser ces questions même si, étant donnée l’invraisemblance de la situation, elles ne pouvaient trouver de réponse rationnelle. C’était son côté cartésien, John faisait partie de ces personnes qui pensent qu’il y a forcément une raison et un but à toute chose. Et il fallait absolument qu’il y croie car il savait bien qu’il ne pourrait vivre ainsi indéfiniment, errant d’un corps à un autre, sans avoir la moindre idée du pourquoi ou du comment ! Non, vivre ainsi lui était impossible !…

Mais si justement, la justification de tout ça était sa survie : la survie de John Gilmore. John était avocat, il avait bien une femme, trois enfants : deux petites filles et un garçon de seize ans ; tout collait parfaitement avec la vie de l’accusé. Cela ne pouvait être une coïncidence. Comme il regrettait de ne pas avoir fait plus attention à lui quand on l’avait emmené menotté dans les couloirs du palais de justice.

Oui, John devait absolument comprendre ce qui se passait si tant est que cela fut possible, mais surtout il devait en apprendre plus sur l’affaire, et tout faire pour éviter sa condamnation. Or, quelle meilleure position pour ce faire qu’en tant que membre du jury dans son propre procès...

Tout au long de sa réflexion Cynthia n’avait eu de cesse, entre deux avances à peine voilées, de lui faire les yeux doux.

« Vous savez, en réalité vous n’êtes pas du tout mon type d’homme, pourtant il y a quelque chose chez vous qui me fascine vraiment ! Vous avez un de ces regards… Je n’avais pas remarqué jusqu’à aujourd’hui à quel point vous étiez si… fort, si charismatique. Oui, vraiment ; vous êtes un bel homme en fait, vous savez !? Jim, il faut absolument que je vous le dise : pour vous, ce sera où vous voudrez, quand vous voudrez !

 

***

 

Après un copieux déjeuner, les douze jurés avaient regagné la petite salle et les débats étaient sur le point de reprendre.

« Bon, puisque tout le monde est là et que Jim semble avoir retrouvé ses esprits, peut-être pourrions-nous continuer. Jim, vous aviez l’air sceptique ce matin alors que jusqu’à aujourd’hui votre position était des plus tranchées ! Si vous nous disiez ce qui pour vous ne colle pas ? demanda Walsh.

– Tout ! Quel lien peut-il y avoir entre ce jeune noir des cités et cet avocat, père de famille irréprochable sous tout rapport ? Si on le juge coupable de ce qui lui est reproché, il faut bien trouver un lien. L’accusation en a-t-elle trouvé un ?

– Eh Bien, oui. Rappelez-vous, le jeune qui est mort aurait appartenu au gang dont Gilmore a fait arrêter les chefs quelques années plus tôt. Selon le procureur, ils avaient proféré des menaces à son encontre. Peut-être en a-t-il eu assez de vivre dans la peur et a décidé de prendre les devants. lança Shépard.

– Ça ne tient pas la route, voyons ! L’affaire en question remonte à dix ans en arrière ! Quant aux preuves dont Rob nous parlait ce matin, il ne s’agit que de preuves indirectes ! N’importe qui aurait réellement pu voler cette arme et commettre le meurtre avec. De plus, personne ne l’a vraiment reconnu. Il faisait noir, c’était en pleine nuit, et il est dit dans le rapport qu’il serait rentré par la porte de derrière. A quel moment les gosses auraient pu l’identifier ? Et surtout, posez-vous une question : qu’est-ce qui pourrait vous pousser, vous, à commettre un meurtre de sang froid ? »

 

Les débats continuèrent jusqu'à la fin de la journée.

Comme le voulait la procédure, le président du jury confirma la fin de la cession par les trois coups de marteau.

John, de nouveau perdu conscience.

 

 

III - JOUR 3 : Premier jour de délibéré

 

 

Douze chaises entouraient la grande table ovale. Une veste fut adossée à celle-ci, un paquet de cigarettes déposé devant telle autre. Un sac à main accapara tel siège, deux autres furent échangés, un dernier décalé et ainsi, petit à petit, dans une langueur monotone, un calme étonnant, presque l’une après l’autre, chacune des places fut occupée. Quelques sons feutrés s’échappaient ici et là de discussions improvisées : le beau temps était censé revenir pour les fêtes ; le dernier match des Packers avait déçu les fans et le nouveau coloris de chez Gemay serait, selon certaines, "enfin disponible dans les rayons !" John, lui, avait recouvré ses esprits quelques minutes plus tôt et pris place en silence tout près de l’entrée. La confusion qui accompagnait généralement ses réveils se faisait de moins en moins ressentir. Les idées désormais claires, il réfléchissait à la façon dont il allait manœuvrer et ne prêta aucune attention à Cindy qui s'installait à ses côtés, dévorant d'un regard avide son corps d’athlète. Consciente de passer inaperçue aux yeux du jeune homme, elle se colla à lui, posa la main sur ses biceps et de son plus beau sourire demanda : « Au fait, cette place est bien libre ? ». Alors qu’elle était déjà pratiquement assise, John dodelina de la tête et fit son possible pour adopter une expression de circonstance qui se solda par une grimace.

Les conversations cessèrent.

« Bon, et maintenant, on fait quoi ? » lança Gloria à l’attention de l’assemblée, avec son accent si caractéristique.

– Pour moi, c’est clair qu’il l’a trucidé le frère ! Alors y’a qu’à le dire et comme ça on se barre tous d’ici ! répondit T.J de l’autre côté de la salle, son casque hi-fi autour du cou. »

Des réactions plus ou moins vives se firent entendre de part et d’autre de la salle : « C’est pas aussi simple ! » ; « Si, il a raison, on va pas perdre plus de temps qu’il n'en faut enfermé entre ces quatre murs ! » ; « On ne peut quand même pas se décider comme ça, si ?… »

« Non, c’est une bonne idée. Nous pouvons faire un vote préliminaire. ajouta Cody Walsh. »

 

John, sous les traits de Cody Walsh, anima brillamment la séance, s’effaçant de temps à autre devant certaines contestations et relançant les débats quand ceux ci s'enlisaient. En tant que contradicteur, c’est Jim Doherty qui fut le plus virulent dans les échanges. Pour autant, John n’était pas certain que ses convictions soient si solides.

Jonh rappela les règles de procédure, prétextant quelques notions de droit et proposa un vote préliminaire à l’issu duquel Il fut reconnu coupable à huit voix contre trois. Lui ne se prononça pas afin de rendre le vote caduque, ce qui provoqua la colère de Doherty :

« Mais pourquoi diable ne te prononces-tu pas ?! T'es un homme ou pas ? T'as bien une opinion, non ?!! s’insurgea le petit trapu… Non d’un chien, on ne lui demande pas de rendre le verdict à lui tout seul, on lui demande rien de plus que de nous dire ce qu’il pense ! »

C’est Cynthia qui prit la défense du jeune homme :

« Vous allez arrêter d’embêter Cody, il a quand même le droit de ne pas s’exprimer pour le moment, non ?… dit-elle avant de se rapprocher de lui... Vous en faites pas – elle posa sa main sur la sienne –, ce mec n’est qu’un macho doublé d’un gros frustré, si voyez ce que je veux dire ! Si vous voulez, je vous ferai lire mes notes tout à l’heure, un peu plus tard, lorsqu’on sera… plus tranquilles.

– Merci, mais ça ira comme ça. trancha Walsh visiblement agacé. Et je suppose que ce sont les notes en question ?

– Ben oui. Bon, d’accord, c’est un peu brouillon mais tout y est !

– Hé, mais qu’est-ce qu’on en a à cirer de ce gars ?! reprit T.J. Il veut pas causer, ben il cause pas ! On a qu’à faire comme il a dit tout à l’heure et balancer au juge qu’on n’arrive pas à se mettre d’accord !

– C’est incroyable des gars comme ça mais c’est vrai, après tout on va pas rester ici toute la nuit juste parce que quelqu’un n’a rien compris. »

Heureusement pour John, certains des jurés s’opposèrent à la proposition de T.J, avançant comme argument le peu de temps qu’ils avaient passé à discuter du dossier et demandèrent un une poursuite de la séance avant de confirmer leur vote.

John avait donc gagné sa première bataille mais T.J, Doherty et Sanders soulevèrent la question de la direction des débats. Il devait manœuvrer finement. Pendant les discussions, il avait emprunté le carnet de Cindy sur lequel il avait esquissé une sorte de schéma. Sur celui-ci était représenté un plan de table avec le nom de chacun des jurés inscrit à leur la place respective.

Toute cette histoire avait commencé deux jours plus tôt quand il avait repris ses esprits dans cette même salle derrière les lunettes de Rob Williams en plein milieu du troisième jour de délibérés. Le jour suivant il avait fait une petite sieste en tant que Jim Doherty et il animait aujourd’hui les débats pour ce premier jour de délibérés dans le corps bodybuildé de Cody Walsh. Or, en parcourant le plan de table dans l’ordre inverse des aiguilles d’une montre, Rob Williams était installé à côté Jim Doherty, suivi de Cody Walsh et enfin de… Cynthia Newman. S'il y avait une logique dans cette histoire, et qu'il souhaitait diriger les débats, il devait faire en sorte que la personne qui se trouve à cette place le lendemain soit le nouveau président du jury. Et son intuition était la bonne, lors de son prochain "saut" il serait dans la tête de Cindy ! – Enfin, façon de parler... – Mais jamais il ne parviendrait à persuader les jurés de la choisir elle ! Il fallait donc trouver autre chose. De plus, la personne qu’il incarnerait devrait être écoutée et respectée, elle devait en imposer…

« Je comprends T.J et monsieur Sanders, mais je pense qu’il serait juste que le président du jury soit élu à la majorité et pourquoi ne pas confier cette responsabilité à la personne qui a le plus d’expérience parmi nous ? demanda Walsh. »

Toute l’assemblée ou presque sembla approuver le raisonnement.

« Et vous pensez à quelqu’un en particulier ? demanda Williams.

– Eh bien, il me semble que monsieur est à cette table celui d’entre nous qui a la plus grande expérience (Walsh désignait du regard le vieil homme qui devait bien avoir dans les quatre vingts ans bien tassés et qui, en retrait, écoutait les débats avec la plus grande attention) et je propose, s’il est d’accord, ainsi que vous tous, que nous le désignons pour être notre porte parole.

L’homme bascula son regard de droite à gauche, comme s’il venait soudain de prendre conscience d’exister aux yeux des autres. Il paraissait extrêmement gêné mais après quelques hésitations, les mots de Walsh eurent l’effet escompté et il accepta.

Walsh regarda sur sa droite avec insistance, attendant visiblement une réaction de Cindy mais celle-ci avait les yeux rivés sur ses pectoraux et n’y prêta pas la moindre attention.

« Cindy, peut-être pourriez-vous céder votre place à Marty ? Après tout, c’est au président du jury de siéger en bout de table…

– Oui, bien sûr. s’excusa Cynthia en faisant mine de se lever, lorsque le vieil homme la coupa dans son élan.

– Non, non ! Ne bougez pas jeune fille ! Je ne vais tout de même pas faire se déplacer une femme pour prendre sa place ! Vous savez, à mon âge on sait se comporter en gentleman. Bon, alors, comment procède-t-on ? »

Le visage fermé, Walsh lança à Cindy un regard accusateur qui ne lui échappa pas. Elle reprit sa place, un sourire gêné sur les lèvres. Il avait manqué sa chance et n’avait maintenant plus qu’une seule solution, il devait absolument persuader deux membres du jury de l’innocence de John Gilmore.

– Eh bien monsieur le président, pour le moment il semblerait que quelques points soient un peu confus pour certains d’entre nous, alors à vous de voir comment on procède, mais il me semble que nous devrions en discuter et tous nous exprimer sur cette affaire proposa Walsh.

– Heu... Oui, bien sûr... Peut-être pourrions-nous effectuer un tour de table… et chacun d’entre nous pourrait alors exprimer à son tour sa position, mais à haute voix cette fois-ci, et l’expliquer aux autres. Si cela vous convient ? »

Personne n’y vit d’objection.

« Bon, eh bien, si nous commencions par ceux qui se sont prononcés en faveur de la culpabilité. Comme nous sommes plus nombreux, il y aura certainement plus de choses à dire. Puis viendrait le tour de ces dames qui ont voté "non coupable" et vous nous direz alors si vous avez suffisamment d’éléments pour vous prononcer.

– Cela me semble parfait.

– Bon ben, si quelqu’un veut se lancer...

– Moi, je vais commencer ! Il est évident que c’est lui qui a fait le coup ! 

– C’est facile à dire mais sur quoi vous vous basez, vous, pour être aussi sûr ? demanda Gloria !

– Si vous me laissez parler, je vais vous le dire !

– Pourriez-vous d’abord nous rappeler votre nom s’il vous plaît ? ajouta Marty.

– Je m’appelle Jim Doherty. Je suis représentant. Mais pour en revenir à l’affaire, d’abord, le gars a été assez bête pour commettre le meurtre avec…

Tout à coup, un bruit sourd se fit entendre.

Le son raisonna en John encore et encore, comme un écho dans son esprit. A tel point qu’il eut l’impression que ses tympans étaient sur le point d’exploser !

Dans le même temps, Cody Walsh balança soudain son front contre la table et se couvrit la tête de ses bras musclés, comme si une violente douleur lui traversait le crane.

John sombra, inconscient.

Et pendant que Cindy et Doherty, assis à coté de Walsh s’inquiétaient de son état, Shepard ramassa le "marteau de justice"qui lui avait échappé des mains et était tombé sur le sol en provoquant ce bruit sourd auquel tous les jurés n’avaient pas prêté la même attention.

 

 

IV - JOUR 4 : Trois, deux, un… et on recommence !

 

 

John s'éveilla au milieu des bavardages à propos de la pluie et du beau temps. Doherty et Shepard parlaient du match des Packers et Gloria mettait en avant le dernier coloris de chez Gemay. Impression de déjà vu. A leurs côtés Cody portait une attention toute particulière à John qui comprit très vite pourquoi. Il observa ses mains – elles étaient fines et impeccablement manucurées –, ses vêtements, lança rapidement un bref regard à gauche et à droite et comprit alors qu’il tenait sa chance : John avait bien repris ses esprits dans le corps de Cynthia

Les conversations cessèrent.

« Bon, et maintenant, on fait quoi ? » lança Gloria à l’attention de l’assemblée, avec son accent si caractéristique.

– Pour moi, c’est clair qu’il l’a trucidé le frère ! Alors y’a qu’à le dire et comme ça on se barre tous d’ici ! répondit T.J de l’autre côté de la table, son casque toujours autour du cou.

Les réactions, plus ou moins vives, se firent entendre de part et d’autre de la salle.

– Non, c’est une bonne idée. Nous pouvons faire un vote préliminaire... ajouta Cynthia.

– Ouais, voilà, c’est ça, "un vote préliminaire" reprit T.J, comme dans Perry Masson ! On lève la main et si c’est la majeurité qui gagne, on se casse !

– Tu veux dire : "la majorité" ! corrigea Gloria.

– Ouais, ouais, c’est ça mamy ! T’as tout compris !

Le visage fermé, le regard sombre, l'antillaise répliqua aussi sec en réprimandant sévèrement le garçon qui ne devait même pas avoir la moitié de son âge.

– Écoutez, intervint Williams, étouffant dans l’œuf la querelle qui s’engageait, tâchons de conserver notre calme. Il est normal que nous soyons tous un peu sur les nerfs. Cela fait près de trois semaines que nous passons la plupart de notre temps ensemble enfermés mais nous arrivons maintenant à la dernière étape et nous nous devons de parvenir à un verdict.

– Ouais, et après tout, ce que dit le petit n’est pas si bête... ajouta Shepard.

– Heu... c’est qui que t’appelles "petit" man ?! T.J commençait visiblement à s’emballer. Les mouvements de ses bras étaient de plus en plus virulents et il ne parvenait plus à fixer son attention sur son seul interlocuteur, pourtant assis juste à ses côtés. Regardant tout le monde et personne à la fois, le garçon ajouta : Non, mais c’est vrai quoi, il se prend pour qui celui-là ?! »

C’est John sous les trais de Cynthia qui, cette fois-ci, arbitra :

« Michael ne voulait certainement pas te manquer de respect, n’est-ce pas Mike ? dit-elle en ne perdant pas T.J du regard. Je pense qu’il voulait juste dire que l’idée était bonne et il a raison.

– Bon eh bien on a qu’à faire ça ! conclut en bout de table, Tom Sanders, qui n’avait pas encore pris la parole jusqu’ici.

– Oui, mais je rappelle qu’il faut au moins un vote pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, sinon, nous devrons poursuivre les débats jusqu’à ce qu’on obtienne effectivement cette majorité ou que l’on se désiste auprès du juge et il y aurait alors un nouveau procès. Tout le monde a bien compris ? »

Robert Williams qui se tenait trois rangs sur sa gauche considéra Cynthia avec un certain scepticisme :

« Et comment savez-vous tout ça chère madame ? demanda-t-il en frottant contre sa chemise les verres de ses lunettes.

– Mon second mari était avocat, éluda Cynthia. Monsieur Walsh, on est d’accord ? »

Cody dodelina de la tête en signe d’acquiescement.

« Très bien, nous ferons donc ainsi...

– Bon allez, qui parmi nous pense l’accusé coupable ? coupa Doherty.

– C’est clair que j’en suis ! dit le jeune rappeur en levant la main.

– On a dit un vote à main levée, on ne s’intéresse pas à tes commentaires personnels ! trancha Gloria.

– C’est bon, on t’a rien demandé à toi, la grosse !

– Bon, ça suffit ! Que tous ceux qui le croient coupable lèvent la main… répéta le petit trapu. Donc, une, deux, trois… quatre, cinq… (il éprouvait quelques difficultés à discerner les bras levés de ceux qui ne l’étaient pas. Rick Sterman leva son coude de la table et s’aida de la main gauche pour tendre son bras droit aussi haut qu’il put.) six, merci monsieur Sterman mais il est impossible de vous rater ! Cinq, six, et… Et sept avec moi ! Sept, c’est tout ?! »

– Bah, on s’en fout, on l’a notre majOrité ! On n’aura pas à rester enfermés ici ! se félicita le petit jeune en se levant de sa chaise avec entrain.

– Ouais, c’est réglé ! acquiesça Doherty.

– Pas tout à fait. trancha Cynthia.

– Comment ça "pas tout à fait" ?

– Il faut recueillir les voix de tout le monde et il reste encore à valider celles en faveur de l’innocence de l’accusé.

– C’est pas bien compliqué, il suffit de faire la différence !

– Peut-être mais chacun doit être entendu.

– Bon, comme vous voudrez mais de toute façon, ça changera rien au verdict ! Doherty souffla et reprit en étirant volontairement sa phrase. Donc… maintenant… que tous ceux qui pensent l’accusé innocent… lèvent la main... »

Tom Sanders leva le bras. Et deux autres membres du jury l'imitèrent.

« Donc une,… deux… Ah, non pardon, j’avais cru que vous leviez le bras… Deux... Trois... Bon ben voilà, trois votes "innocent" ! Madame est contente ?

– Si je compte bien, cela fait dix votes au total. Il vous manque donc une voix en plus de la mienne.

– Et alors !? Et pourquoi vous n’avez pas voté vous d’abord ?

– Je ne souhaite pas me prononcer pour le moment.

– Comment ça "vous ne souhaitez pas vous prononcer pour le moment"

– Je ne souhaite pas me prononcer pour l’instant, un point c’est tout.

– Bon, eh, bien, vous prononcez pas ! Après tout ça nous est bien égal ! Et si l’autre dame veut pas trancher non plus, c’est son affaire ! Moi, j’ai validé tous les votes "coupable" et "non coupable", comme vous me l’avez demandé ! Et on en est bien à sept contre trois ! Et comme la majorité l’emporte, on a gagné !

– Mais ce n’est pas un jeu monsieur ! s’offusqua Robert Williams.

– Oh, vous m’avez compris !

– Je pense, à l’inverse, que Vous, ne m’avez pas compris monsieur ! cingla Cynthia. Dans une procédure de ce genre, tous les votes sont obligatoires. De plus, moi, j'aimerais bien connaître la position de madame… Madame Cosby, vous voulez bien nous dire pourquoi vous ne vous êtes pas prononcée ?

– Mais qu’est-ce que ça peut faire ?! De toute façon il n’y a rien à comprendre ! Les femmes ne devraient pas être admises dans un jury ! Elles sont incapables de prendre la moindre décision, voilà tout ! railla Doherty. 

– Attendez, je vous permets pas ! répondit Gloria avec son accent créole. Bien sûr que j’ai mon opinion ! Mais là, nous sommes en train de parler d’un meurtre monsieur. Et peut-être même d’un meurtre de sang froid. Si lui a pu le faire, et que vous vous sentez, vous, de décider de la mort de quelqu’un en seulement quelques minutes, moi pas ! On pourrait quand même en discuter entre nous, non ? C’est pas ça que ça veut dire "délibérer" ? Elle jeta un bref regard en direction de Walsh. De quel droit vous vous permettez de nous juger juste parce qu’on demande des précisions avant d’envoyer un homme à la mort ?

– Écoutez, vous ! On a la majorité, alors ça ne sert plus à rien de discuter. On prononce notre délibéré et comme ça on rentre tous chez nous ! Votre opinion, moi j’en ai plus rien à faire !

– Mais vous ne détenez pas la vérité cher monsieur ! Qui dit que c’est vous qui avez raison ? Peut-être que cet homme est innocent après tout ! Et puisque vous insistez, j’ai bien une opinion, une opinion basée sur tout ce qu’on a entendu depuis ces dernières semaines, mais en tant que femme, j’ai aussi un instinct et finalement, j’ai bien envie de le suivre ! Oui, je vais me fier à ce que je ressens au fond de mes tripes ! Je vote "non coupable"!… décida-t-elle en s’adressant à Doherty. Walsh laissa échapper un léger sourire de son visage. Vous êtes bien avancé maintenant ! ajouta Gloria à l’attention de son interlocuteur qui se renfrogna et se leva de sa chaise avec véhémence sans pour autant baisser les armes.

– Bon, et après ! Ça fait toujours sept voix contre quatre ; cinq si l'autre bonne femme se range de votre côté ! On pourrait tout autant tergiverser avec vous, qu’on serait toujours largement majoritaires ! Doherty fusillait Cynthia du regard.

– Vous avez sûrement raison reprit Cynthia mais pour que le verdict puisse être validé, le greffier doit recueillir douze votes, or les abstentions ne sont pas considérées comme tel…

– Qu’est-ce que vous me chantez là ? envoya Doherty.

T.J, lança plus ou moins la même question, dans le même temps, mais en des termes bien plus imagés encore.

– Et encore, vous avez de la chance messieurs car il y a une dizaine d’années, ça ne fonctionnait pas comme ça. La décision d’un jury devait être prise à l'unanimité. Il était donc bien plus compliqué de se prononcer puisque tant que tous les membres du jury n’étaient pas d’accord entre eux, aucune décision ne pouvait être validée.

– Mais mis à part vous, personne ne s’est abstenu !… Attendez… Vous êtes en train d’insinuer que vous allez volontairement voter blanc, juste pour faire acquitter ce gars ?

– Je dis juste que si l’un d’entre nous, lors de la décision finale venait à voter blanc, il y aurait alors vice de forme.

– Non, si j’ai bien compris, elle ne peut pas le faire acquitter juste en s’abstenant. répondit Walsh. Si elle s’abstient, il y aurait un nouveau procès avec un nouveau jury, c’est bien ça madame Newman ?

– Exactement.

– Bah ! Ça ne m’étonne pas d’une femme comme vous ça ! Des balivernes, tout ça ! s’insurgea le petit trapu.

– Vous avez le droit de penser ce que vous voulez mais en ce qui me concerne, je souhaite que l’on éclaircisse certains points.

"Éclaircir certains points" ?! Mais je vous éclaircis tous les foutus points que vous voulez, moi ! Il l’a tué, voilà tout ! Y’a rien d’autre à dire !… Et ce foutu procès alors ? Il ne vous a pas permis de vous "éclaircir" les idées ? Ce procès que les contribuables ont payé de leur poche, que Nous avons payé !! Il sert à quoi alors, si ce n’est justement à ce que vous vous forgiez votre opinion… et bon sang de bonsoir, que vous fassiez votre devoir de citoyen en nous la communiquant ?!

– Je regrette mais je n’ai aucune obligation envers vous ! objecta Cynthia en regardant Doherty droit dans les yeux. Dans le cadre d’une telle procédure, il y a de nombreux éléments à prendre en compte. Cet homme que personne ici ne connaît, qui a une vie, une femme, des enfants, sans doutes, des projets… Cet homme donc, risque la chaise électrique et je veux être certain d’avoir tous les éléments en tête avant de me prononcer. Pas vous ? Demanda-t-elle en regardant un à un chacun des membres du jury avant de revenir à Doherty. »

– Tout ça sert à rien ! Alors, vous prononcez pas si vous voulez ! Ça ne m'empêchera pas de dormir. Et puisque c'est ce qu'elle cherche, on a qu’à faire comme elle a dit tout à l’heure et balancer au juge qu’on n’arrive pas à se mettre d’accord !… Comme ça, on rentrera tous chez nous et d'autres jugeront cet enfant de salaud ! répondit Doherty !

– Attendez, ça ne fait pas longtemps qu’on est là. Mademoiselle Newman a raison, pourquoi ne pas discuter du cas au moins quelques minutes afin de déterminer un peu ce qui est clair pour tout le monde et ce qui ne l’est pas proposa Sanders.

– Attends man ! Moi je je suis avec Doherty mais si on doit pourrir ici, pourquoi ce serait à elle de tout décider ? Moi j’en ai rien à battre de ce qu’elle a dit, elle a pas à décider pour nous ! »

Cindy, les yeux rivés sur le bloc note de Walsh, ne releva pas. C'était le moment. Il fallait qu'elle la joue finement.

« Sur la forme, le ptit a raison, intervint Sanders, de l’autre bout de la table. On n'a qu'à élire un président du jury et lui laisser la responsabilité d’administrer les débats.

– Et vous pensez à quelqu’un en particulier ? demanda Williams.

Comme la veille, la proposition de Cynthia de nommer l'aîné du groupe convint à la majorité et ce dernier accepta la charge. Cynthia se leva alors pour laisser la place en bout de table au nouveau président du jury mais alors qu’elle se dirigeait déjà vers le vieil homme, ce dernier lui fit signe de retourner d’où elle venait. Et comme dans un air de déjà vu, de nouveau il reffusa de la faire déplacer.

« Je vous en prie, cette place vous revient monsieur. insista Cynthia.

– Vous savez si je me suis installé là, c’est justement parce qu’ainsi, je peux suivre toutes les discussions. Car à mon âge, mon ouïe n’est plus aussi fine qu’elle l’était, vous savez ! »

Le visage fermé, Cynthia semblait très contrariée par la tournure des événements et lança sans s’en rendre compte un regard accusateur à l’attention du vieil homme.

John n’avait pas réussi à saisir sa chance et qui savait s’il en aurait une autre ?…

« Pardonnez-moi mais maintenant que dois-je faire, demanda le vieil homme ? »

Les débats se poursuivirent tout au long de la journée. Cynthia tenta du mieux qu'elle put de les influencer mais sans grand succès jusqu'à ce que pareil à la veille, le président du jury suspende la séance jusqu'au lendemain.

 

Un lendemain qui pour Jonh Gilmore ne viendrait jamais.

 

Quelques jours plus tard…

 

Les jours s'étaient succédés sur cette première séance de délibérés sans que John ne soit parvenu à un verdict favorable. Au matin du douzième jour, John, sous les traits d’un octogénaire, revivait pour la dixième fois ces débats. Dix jours durant lesquels il avait tout tenté pour se retrouver à la tête de ces douze hommes afin de faire pencher la balance du bon côté, espérant ainsi vivre enfin un véritable lendemain, que le temps reprenne son cours et qu’il puisse enfin changer sa destinée.

Mais ce jour là comme les précédents, ce fut en vain et les coups de marteaux retentissaient encore dans son esprit lorsqu’il sombra dans la nuit. Une nuit noire, une nuit sans rêves, une nuit sans aucune image, sans aucun repère. Puis tout à coup, une lumière vive, intermittente, tels des éclairs traversant son cerveau avec autant de force que des centaines de décharges électriques, déchira son sommeil. Des scènes d’un quotidien, de plusieurs quotidiens défilèrent devant ses yeux comme autant des vies construites au fil du temps. De vagues sourires, des visages troubles, des premiers baisers, des vacances au bord de l’eau, des hivers au coin du feu, des mariages et des bébés, des enfants devenus grands, des femmes et des maris, des soleils couchant, des parents, des frères, lui apparurent en kaléidoscope frappant son esprit comme des flashs issus de souvenirs lointains. Des souvenirs qui n’étaient pas les siens !

 

Et lorsqu’il s’éveilla au matin du treizième jour, il y eut un certain temps avant que John reconnaisse les lieux...