04 Oct

Trois minutes

Publié par lechanoir  - Catégories :  #Nouvelles accessibles en intégralité

Trois minutes

 Trois minutes couv2Pitch : J’aime bien le côté fenêtre. Je peux poser mon front sur la vitre et m’assoupir si je me sens fatiguée, ou profiter tout simplement de la lumière du jour pour lire un bon roman. Mais c’est surtout pour les paysages que je choisis, à chaque fois que c’est possible, la place près de la fenêtre. Je regarde défiler champs, maisons, fermes, forêts, routes et ruelles, tel un diaporama révélant de photo en photo une nouvelle histoire à chaque page...

 

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J’aime bien le côté fenêtre.

Je peux poser mon front sur la vitre et m’assoupir si je me sens fatiguée, ou profiter tout simplement de la lumière du jour pour lire un bon roman. Mais c’est surtout pour les paysages que je choisis, à chaque fois que c’est possible, la place près de la fenêtre. Je regarde défiler champs, maisons, fermes, forêts, routes et ruelles, tel un diaporama révélant de photo en photo une nouvelle histoire à chaque page. Je n’ai pas l’impression de les imaginer, non, ce sont plutôt elles qui s’imposent à moi, ces paysages qui me parlent et se racontent. Je me demande s’il en est de même pour ces hommes qui cultivent leurs terres, ces femmes qui arrosent leurs plants et ces enfants qui jouent dans leurs jardins. Pensent-ils eux aussi à mon histoire ? Est-ce que ma vie leur paraît tout aussi évidente ? Non, sûrement que non. Le plus souvent, nous roulons beaucoup trop vite pour qu’ils puissent, ne serait-ce que nous apercevoir. Eux nous voient de loin. Une vignette de plus sur une pellicule passant au montage, une tête parmi tant d’autres filant dans la machine. Mais maintenant que nous sommes à l'arrêt, ils ne sont plus si loin… Ils me voient mais me regardent-ils vraiment ? Ou bien lui en face ; est-ce lui qui attire leur attention : mon voisin de couloir ? Que disent-il de nous ?

S’ils connaissent mon histoire, ils savent qu’il y avait peu de chances pour qu’ils me croisent en cet endroit. D’ailleurs, où sommes-nous déjà ? Ah oui, j’entends encore mêlée au grésillement du haut-parleur, cette voix si caractéristique du conducteur annonçant le lieu et le temps d’arrêt.  « …Trois minutes d’arrêt… Trois minutes ! » Mais j’ai beau entendre cette voix, je ne me rappelle pas du nom de ce village. « ... Trois minutes d’arrêt !… trois minutes. », ces quelques mots, par contre, je m’en souviens très bien !

Il est étonnant de constater à quel point la perception du temps peut différer selon la situation, le moment ou le lieu. Un patient sur le point de subir une opération à cœur ouvert n’aura certainement pas le même ressenti concernant les trois minutes d’attente qui précèdent son déplacement au bloc, que le chef d’entreprise au moment de dévoiler le contenu des enveloppes de fin d’année, ou encore le lycéen attendant devant les panneaux d’affichage l’annonce des résultats du Bac. Certaines personnes ne connaîtront jamais de situation vraiment bouleversante du point de vue de la perception qu’ils ont du temps et d’autres, qui auront peut-être moins de chance, seront confrontés à plusieurs de ces chamboulements au cours d’une seule et même journée.

Je crois que je fais partie de cette deuxième catégorie.

C’est le dernier arrêt avant le terminus. Moins d’une heure et je serai chez moi, dans mon petit appartement bien douillet. Ethan a dit qu’il ferait son possible pour passer me prendre. J’espère qu’il sera là, que son patron ne l’aura pas encore fait travailler jusqu’à pas d’heure car avec ce froid je ne me vois pas du tout me taper quarante minutes de bus, deux changements et encore un quart d’heure de marche pour arriver chez nous. Surtout après cinq heures de train ! C’est peut-être pour ça que ces trois minutes me paraissent une éternité !

Le coin fenêtre aurait pu être appréciable si je n’avais pas en face de moi ce Casanova du dimanche avec ses lunettes de soleil sur le bout du nez, histoire de bien me reluquer mine de rien, et son sourire entraîné qu’il a dû acheter auprès de son agence de coaching, non sans s’être délesté au préalable de l’équivalent de deux ou trois mois de salaire. Je l’ai pas cru lorsqu’il s’est approché de moi avec son regard à vingt cinq cents et qu’il m’a lancé : « Excusez-moi, mais cela fait quelques minutes que je vous observe et je me demandais si on ne s’était pas déjà rencontrés quelque part ? » ! Non, on ne s’est jamais rencontrés nulle part ! Et je peux t’assurer qu’avec le style que tu te payes, je m’en souviendrais ! Il manquerait plus qu’il me demande si j’habite chez mes parents et là ce serait le bouquet… Mais c’est pas vrai, qu’est ce qu’on leur apprend à leur école de drague ? Je l’éconduis aimablement, avec mon sourire d’hôtesse de caisse des "Galeries La Fillette" et il reprend tranquillement sa position, tentant de faire bonne figure, ses lunettes toujours sur le bout du nez, hochant la tête pour mieux passer de mes jambes à mon décolleté.

Au  moins lui, il ne doit pas trouver le temps long ! C’est pas que je sois si jolie à regarder, mais je ne suis pas moche non plus ! Et en tailleur de surcroît. Il ne doit pas en voir beaucoup des filles en tailleur dans sa banlieue paumée ! Et pour dire vrai, excepté au boulot, je n’en porte pas souvent non plus, mais aujourd’hui c’est un peu particulier. Cela fait des années que je cherche à la fois une nouvelle voie professionnelle et le courage de m'y mettre sérieusement ! C’est ce qu’on appelle : "le serpent qui se mort la queue" ! Il faut se motiver pour chercher mais on a beau dire, ce n’est généralement qu’une fois sa vocation trouvée que vient vraiment la motivation. Bref, toujours est-il qu’aidé en cela par Ethan, j’ai enfin réussi à décrocher un rendez-vous. Malheureusement pas la porte à côté, mais après tout, cela ne coûtait rien d’essayer, donc me voilà !

J’aurais cru que ce petit interlude aurait tout de même fait passer un peu de temps, je regarde ma montre : et non ! Ça ne fait même pas une minute qu'on est là.

Mis à part quelques passagers et le dandy d’en face, le wagon est plutôt vide. Un peu plus loin, une jeune femme avec sa fille. Elles ont l’air esseulées. J’ai bien observé mais je n’ai pas vu d’alliance. Peut-être une mère célibataire, divorcée ou jamais mariée, avec un de ces gars qui ont du mal à assumer leurs responsabilités. Ou bien peut-être tout simplement que les sentiments se sont dissipés avec le temps, ou qu’ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre. Non, elle est jeune, la petite trentaine, comme moi. Je suis certaine qu’elle a voulu cet enfant, lui non. Les sentiments étaient là au début mais un couple peut difficilement dépasser ce genre de désaccords. Moi aussi, à une certaine époque, j’aurais pu faire n’importe quoi pour avoir un bébé. Pendant quelques temps j’ai fréquenté un homme avec lequel j’ai vécu une relation passionnelle. Je suis tombée enceinte. Je voulais un enfant, lui pas. J’ai avorté. Puis, un jour, quelqu’un a frappé à ma porte. C’était mon premier grand amour. Celui que je n’avais jamais cessé d’aimer et que je recherchais dans chacune de mes relations. Nous avons repris notre histoire là où elle s’était arrêtée, et ça été merveilleux. Je ne m’étais  jamais sentie aussi épanouie, heureuse tout simplement. Nous vivions dans un bonheur que jamais je n’aurais osé imaginer. Nous partagions la même vision de la vie, de l’avenir. Nous avions prévu de nous installer et faisions de nombreux projets ensemble. Seulement j’ai compris un jour qu’il y avait un point sur lequel nous n’aurions jamais la même vision des choses. J’avais vingt-huit ans alors et ce désir viscéral que seules les femmes peuvent comprendre, ce désir irrépressible d’être mère.

Je regarde ma montre. Encore une minute avant de reprendre notre route. La jeune femme se lève, sa fille lui tient la main, elles passent devant une grand-mère qui ne peut s’empêcher de parler à la fillette sur ce ton de gâteux que prennent les petits vieux pour parler aux enfants. Le vouvoiement ou même le tutoiement sont alors remplacés par un "on", pronom impersonnel et débilitant. En cet instant, la vieille fait un bref retour en arrière à l’époque où elle arborait encore des cheveux d’un blond naturel, en ce temps où elle-même circulait dans le couloir de ce train, son fils accroché à sa main. Aujourd’hui, sur cette ligne qu’elle a fréquentée si souvent auparavant en périodes de fêtes, elle fait le trajet toute seule. Les vêtements bigarrés ont été remplacés par un ensemble sombre et une veste en laine grise. Et ses yeux, qui autrefois étincelaient de vie, ne brillent plus qu’au passage d’un enfant.

« Elle fait sa timide… On n’est plus timide à ton âge… On est une grande fille… On veut pas répondre à la dame ?… » Non, on veut pas ! Décidément, je ne me ferai jamais aux vieux ! Après avoir justifié aussi hypocritement que possible, le silence de sa fille et s’en être excusée une bonne dizaine de fois, la jeune maman la prend dans ses bras et parvient enfin à dépasser le fauteuil numéro 334 où est assise la vieille dame.

Mis à part le contrôleur qui les salue courtoisement, personne d’autre ne fait attention à eux, ni les jeunes appelés, en tenue militaire, avec leurs immenses sacs jetés en plein milieu du couloir ; ni le jeune couple  se bécotant au fond du wagon ; ni la petite famille dont la mère est trop occupée à courir après ses deux enfants et le père à lire son journal.

Le train ne devrait pas tarder à quitter la gare. Je pense à cette famille modèle et me dis que nous aussi, bientôt peut-être, nous leur ressemblerons. Mais je me demande finalement si je dois vraiment m’en réjouir ? J’avais tellement envie d’avoir un enfant que lorsque Ethan m’a retrouvée, en miettes après ma rupture, je me suis accrochée à lui de toutes mes forces. C’était un ami d’enfance, il avait toujours été amoureux de moi… moi non. Mais il était là au moment où j’en ai eu le plus besoin et il a su recoller les morceaux, j’avais confiance en lui et plus que tout, je voulais un enfant… lui aussi.

Voilà mon histoire.

Pourquoi ce fichu train ne redémarre-t-il pas ? Cela fait pourtant bien plus de trois minutes maintenant… Et pourquoi sommes-nous plongés dans le noir tout à coup ? Je distingue à peine l’extrémité fluorescente des aiguilles de ma montre. Je tourne mon poignet pour regarder l’heure mais tout mon bras me paraît engourdi. J’ai du mal à faire le moindre mouvement. J’imagine mon jeune prétendant assis en face de moi et me demande s’il a toujours ses lunettes teintées accrochées au nez. Il doit être bien déçu de ne plus pouvoir lorgner sur mon décolleté… De toutes façons, il ne perd pas grand chose : je suis plate comme une limande ! Ça va souvent de pair avec les petits gabarits dans mon genre, mais dans l’ensemble les hommes  aiment bien ça : une petite bien faite, toute fine, auprès de qui ils peuvent jouer les vrais mâles dans un lit. Et de ce côté là, je ne me défends pas trop mal ! Du moins j’ose le croire… Et à voir leurs têtes après nos prouesses nocturnes, je ne pense pas me tromper. Enfin, ça c’était avant. Avant que je cède à Ethan. Car jusqu’ici, avoir un régulier ne m’avait jamais empêché de sortir le soir, de m’amuser et bien plus si affinités... Je dirais même que j’ai toujours eu besoin de ces moments où, de "jeune femme bien sur tous rapports", je me transformais en femme fatale, aguicheuse et prédatrice. Attention messieurs me voilà !

Mais aujourd’hui, bien des choses ont changé…

Je n’entends aucun bruit, plus personne ne parle et les enfants du couple d’à côté semblent enfin s’être calmés, mais pour combien de temps ? Cela fait du bien, le silence… Je pourrais peut-être essayer de dormir un peu, le temps me paraîtrait moins long. Je ferme les yeux, ou bien l’étaient-ils déjà ? Mais je ne me sens pas fatiguée, bien au contraire. Que se passe-t-il ? Pourquoi on n’avance toujours pas ? Il me semble maintenant entendre comme des grincements de porte en queue du train, et des coups répétés à l’extérieur du wagon. Peut-être des réparations de dernière minute.

Je parviens enfin à discerner la grande aiguille de ma montre mais ça ne colle pas... Mon imagination me joue des tours, c'est pas possible ! Ça fait apparemment près d’une heure qu’on aurait dû quitter cet arrêt. Mais qu'est-ce qui se passe, bon sang ?! Et Ethan qui doit m’attendre. Je devrais peut-être lui passer un coup de fil. Oui, je vais prendre mon portable et l’appeler pour lui dire qu’on est bloqués à la gare de… comment s’appelle ce fichu village déjà ? Décidément, je perds la tête ! L’âge sans doute… Bientôt, mes cheveux, eux aussi vireront au blanc comme ceux de la grand-mère du 334 et peut-être que je me mettrais à radoter et à parler toute seule… un peu comme en ce moment ! Bon sang, où ai-je mis ce fichu portable déjà ?! Ah, oui, dans mon sac à main juste à côté de moi sur le siège libre, entre l’accoudoir et mon bouquet de roses rouges. Je tends le bras…

Quelque chose ne va pas…

Je ne me souviens pas m’être réveillée. Je ne me souviens même pas m’être assoupie alors comment ai-je pu laisser filer cette heure après ces trois minutes qui m’ont semblé si longues. Voyons un peu… Quelle est la dernière chose dont je me rappelle ? Ah oui : la jeune femme qui prend son enfant dans les bras et se dirige vers le fond du couloir. Elle croise le contrôleur, passe devant les jeunes appelés, puis cette famille et ses deux enfants. Personne ne prend la peine de lui ouvrir la porte. Je me lève et traverse la moitié du wagon mais le temps pour moi d’arriver à sa hauteur, elle a déjà déposé sa fille et sa main sur la poignée.

Je tends le bras…

Elle apprécie mon geste et me sourit, reconnaissante. 

Puis plus rien…

Je ne suis jamais retournée à ma place. Je n’ai ni dormi, ni plus compté aucune minute. Mon sac n’est pas sur le siège à côté car je ne suis pas où je devrais être.

Je ne peux plus tendre mon bras, je ne parviens plus à bouger aucun membre. Que s’est-il passé ?

Soudain, tout est beaucoup plus clair, j’y vois de nouveau. Je ne ressens rien, ne sens plus mes muscles mais je vois. Je suis toute contorsionnée, assise à même le sol, les jambes suspendues en l’air, compressées entre deux sièges arrachés dans la violence du choc et mon bras droit s’est déboîté pour aller se loger derrière mon dos. Seul mon visage semble reposer en paix. Ma tête s’est enfoncée comme dans un oreiller, sur une surface moelleuse. Je ne parviens pas bien à discerner ce que c’est. Je regarde mieux et remarque un bout de peau blanche comme du lait, puis deux autres bras bien plus petits que les miens. Je me rends compte alors que mon front repose sur le corps fragile et démembré de la petite fille qui serait encore dans les bras de sa mère si j’étais arrivée à temps. 

Un accident ?... C’est la première chose à laquelle j’ai pensé lorsque la lumière est revenue et que j’ai commencé à comprendre... Mais ce n’était que le commencement...

On a peut-être percuté un autre train qui circulait en sens inverse ? Par moment j’entends un gémissement ou un cri étouffé par l’amas de tôles dont nous sommes prisonniers, et dehors, le bruit des tronçonneuses : les premiers secours qui s’acharnent à découper cet enchevêtrement de ferraille afin de se frayer un chemin jusqu’à nous.

         Oh… Ethan…

Même si je pouvais bouger, mon téléphone est bien trop loin pour que je puisse l’attraper. Quand je pense que nous avons décidé d’avoir un enfant. Quand je pense à tous les sacrifices que j’ai faits ces dernières années pour satisfaire cet unique désir. Il n’est jamais facile de faire ce premier pas dans l’âge adulte, d’abandonner ses rêves et ses espoirs. Mais je l’ai fait et pour moi cela a signifié lui dire adieu. Dire adieu à la seule personne que j’ai jamais aimée et accepter le fait que les amours de contes de fée n’existent que dans les livres pour enfants. Et d’ailleurs à bien y réfléchir… Il n’y a pas une histoire qui ne s’achève par cette fameuse phrase "Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants…" Mais cela, en vérité, on n’en sait rien ! Car après tout, l’histoire ne le raconte jamais. Qui nous dit que Blanche Neige, après avoir épousé le prince charmant ne l’a pas quitté parce qu’il ne supportait pas les gosses ? Et qui nous dit encore, que le prince de Cendrillon ne l’a pas tout bonnement trompée avec une cousine éloignée comme cela se faisait beaucoup à certaines cours, en d’autres temps. Moi aussi j’ai mon prince, un prince que je n’aime pas et pour qui j’ai mis mes coups de folie au placard, pour qui j’ai éliminé toute une part de moi et rayé une grande partie de ma vie. Je suis sur le point d’épouser un prince pour qui je n’éprouve ni désir, ni amour ; de devenir une épouse modèle et ce, pour combler ce vide que je ressens depuis plus de dix ans. Et je n’ai qu’une hâte, annoncer à tous, l’heureux événement. Peu importe la véritable raison de ce voyage, peu importent ces dernières années de frustration et de mélancolie. Car aujourd’hui je suis heureuse et jamais il ne saura…

Pourquoi je ne peux plus bouger ? Et si la colonne vertébrale avait été touchée, si ce n’était pas que passager, si je ne pouvais plus élever mon enfant ! Mon bébé… Je commence à prendre conscience des choses et des éléments qui m’entourent. Et si c’était plus grave encore… Je me rends compte tout à coup que je n’ai plus aucune sensation, plus aucun sens, plus  rien : ni odeur, ni toucher, même pas le goût du sang dans ma bouche ou la froideur du morceau de métal qui s’est planté dans ma jambe. Même mes yeux ne clignent plus. Ce n’est pas possible ! Non, pas maintenant, pas aujourd’hui ! Je commence seulement à comprendre… Je repense à cette dame et sa petite fille. Prise de panique, j’essaie encore de m’extirper des débris qui m’entourent, de m’éloigner de ce petit corps meurtris sur lequel je suis posée mais je reste immobile… Je repense à cette famille et les aperçois au loin, les corps inertes des parents jetés à l'opposé l’un de l’autre. Je ne vois pas les enfants. Le jeune couple semble avoir été épargné, ils sont juste à côté de moi imbriqués l’un dans l’autre, les yeux ouverts, comme figés ; à leurs pieds une paire de lunettes de soleil. Tout autour de moi c’est le même spectacle d’horreur, de corps mutilés et de tôles enchevêtrées. Et au milieu de ce chaos, trois pétales de rose, qui semblent vouloir me dire quelque chose…

 

Si seulement… Si seulement j’avais su.

 

Je repense à cette grand-mère, à cette dame aux cheveux blonds, à cette mère et son fils et je sais alors que jamais je n’aurai d’enfant.


 

***

 

Ethaniel était assis à son bureau. Il était là depuis des heures. Devant lui, comme un jeu de cartes mal rangé, étaient étalés les objets personnels de sa fiancée que lui avait remis l’employé de la morgue.  « Je suis désolé… » avait-il simplement dit. Mais pour Ethaniel, cela n’était pas suffisant, il voulait savoir si sa femme avait souffert, comment elle était morte, si elle avait dit quelque chose… mais la réponse du médecin ne fut pas celle qu’il avait espérée :

« Vous savez, dans ce genre d’accident, on ne peut jamais vraiment être sûr. La seule chose que je peux vous dire, c’est qu’elle est morte dans les trois minutes qui ont suivi l'impact. »

Après plus d'une heure prostré derrière son bureau, il s’était enfin décidé à vider le contenu du sac. Il était resté ainsi, encore un long moment devant les affaires qui appartenaient encore, quelques heures plus tôt, à celle qu’il avait tant aimée. Il avait observé méticuleusement chaque accessoire, passant inlassablement de l’un à l’autre, hésitant à se saisir de l’objet qui avait immédiatement attiré son attention. Elle se trouvait là, entre un tube de rouge à lèvre, un téléphone portable complètement démantibulé, un porte monnaie et une paire gants : une enveloppe bleue qui ne lui était pas adressée. Il finit par se lever, l’enveloppe à la main et se dirigea vers le tiroir où il savait qu'elle avait enfermé son passé. Il l’ouvrit et en sortit une dizaine d’enveloppes de même forme et de même couleur.

 

Il se décida enfin à ouvrir la lettre qu'il avait trouvée, intacte, à peine froissée... Et lut ce qui était écrit :

 

"Ma chérie, mon amour,

Ces quelques roses pour te remercier pour cette nuit.

Ces quelques roses pour te remercier de m’avoir aimé toutes ces années.

Et ces quelques lignes pour te rendre ton adieu.

D.

Qui t’aimera toujours."

 

 

Fin.