Un jour peut-être - ANNÉE IV

Le scientifique

 

     Quelques mois plus tard, j’ai présenté, pour les publications scientifiques, les résultats des analyses réalisées avec toutes les précautions d'usages. J’ai insisté sur le caractère approximatif de tels résultats et ai mis l'accent sur l’importance d’un satellite pour obtenir des certitudes. Mais afin d’amadouer les masses, j'ai surtout laissé entendre que la présente de vie sur ALTA était quasiment acquis et que la prochaine étape serait donc d'en apprendre davantage sur cette vie extra-terrestre. Les décideurs n'ont pas apprécié que je leur force la main ainsi. Le projet de construction du satellite a bien démarré mais je suis désormais complètement exclu du comité de pilotage. Je n'ai qu'un rôle de consultant pour l'un des 2 instruments scientifiques embarqué : le spectroscope. L'ensemble du projet va mobiliser une centaine de personnes pendant six mois pour la constructions puis une dizaine ensuite pour le suivi. La réalisation des deux instruments scientifiques embarqués mobilise trente personnes pour chaque instrument. Je me suis entendu dire que je n’avais pas les qualités pour mener un projet d’aussi grande envergure et qu’il serait judicieux pour la suite de ma carrière que je sois plus discret vis à vis des medias.

     Su-zan, elle, a pris du galon : elle est le bras droit du responsable du second instrument embarqué : un radio télescope qui pourra capter une partie des émissions d'une éventuelle civilisation peuplant ALTA. Etant donné la puissance de l'appareil, il est peu probable qu'il puisse capter la partie des communications internes à la planète qui se perd dans l'espace. Par contre, on une chance de capter un message qui aurait été envoyé volontairement en direction de l'espace.

     Du coup ; comme ma participation au projet se résume à donner mon avis seulement quand on me le demande, j'ai encore plus de temps pour les à-côtés. Mais j'ai maintenant tellement d'invitations que je suis obligé de faire le tri. Cette vie mondaine commence à m'épuiser physiquement : le manque de sommeil se fait sentir. Pour récupérer je me lève de plus en plus tard. Mes collègues qui étaient juste moqueurs au début le voient d'un oeil de plus en plus mauvais. Excepté Luka. Lui n'est plus officiellement sous ma responsabilité, il mène ses propres travaux, et comme des milliers de scientifiques, participe activement à la communauté altaphile. Il contribue notamment à la synthèse des données scientifiques rapportées par la communauté. Pour l'instant, l’information concrète la plus importante qui en est ressortie est qu'ALTA a probablement un satellite de taille importante.

     Mais j'ai gardé des liens privilégiés avec Luka. On se retrouve toujours avec plaisir. Justement le voilà : « Salut Luka… Ca va ?… Alors pour ce soir, je passe toujours te prendre ?… Tu as pu trouver un costume un peu "habillé" ?

̶        Et oui, tu vas être surpris! »

J'ai réussi à le convaincre de m’accompagner à une soirée people. Histoire de faire un bain de strass et de paillettes.

Le soir arrive. Je me gare devant sa résidence. Je sonne à l'interphone. « Salut, c'est Nico. Tu es prêt ?

̶        Presque. Monte ! Au 2eme. »

     Je pousse la porte qui se déverrouille et pénètre dans la résidence. Elle m'a l'air d'être de construction récente. Les murs blancs et les formes géométriques aux angles droits lui donnent un aspect rigoureux qui manque de fantaisie. Quel contraste lorsque je pousse la porte entrouverte de l'appartement de Luka ! Il est décoré de couleurs vives et chatoyantes.
Lorsqu’il sort de sa chambre, je peux y voir quelques posters des groupes à la mode… dix ans en arrière ! Il se dirige vers la salle de bain. « Wow c'est un sacré costume ! Pour sûr, on ne risque pas de te rater ! J’avais dit "habillé" pas déguisé… » Les couleurs flashy de sa tenue sont à la limite de la faute de goût. Mais ce n'est pas grave. Dans ce genre de soirée, les goûts et les couleurs se discutent mais il en faut beaucoup pour vraiment choquer. Le plus important est l'aplomb avec lequel on se présente. Et Luka n'en manque pas. Il a fière allure.

     Une heure plus tard nous arrivons à la soirée dans un hôtel particulier. Il y a encore un peu de monde, j'ai le temps de présenter mon ami à la plupart des personnes que je connais. Il a l'air de se mettre facilement dans l'ambiance qui se réchauffe petit à petit au fur et à mesure de la consommation des cocktails.
Tant mieux, je ne me sens plus obligé de lui servir de chaperon et je peux entamer la conversation avec les jumelles Davostka : Avka et Ilkeu, les potiches nordiques de la dernière émission de jeux en vogue. Je suis surpris par leur lucidité et la pertinence de leur conversation. Elles se servent du système médiatique autant qu'il se sert d'elles. Je suis tout de même un peu étonné d'apprendre qu'Ilkeu a fait des études avancées en biologie et Avka en droit public. Elles faisaient du mannequinât pour payer leurs études. Elles ont finalement trouvé le showbiz plus amusant et surtout plus rémunérateur. Il est évident que leurs longues jambes, leurs yeux bleus et leurs chevelures dorées ont dû aider à leur carrière. Je suis charmé. Bien que ce ne soient pas de vraies jumelles, je ne parviens pas à trouver un détail pour les distinguer. Quoi qu’en y regardant de plus près… Leurs robes légères avec un large décolleté laissent apparaître deux grains de beauté au-dessus du sein droit d'Ilkeu et un seul entre les deux d'Avka. Bien sûr, la formation scientifique de la première me fournit un prétexte tout trouvé pour poursuivre la conversation en tête à tête avec elle. Au moment où les deux sœurs se séparent, elles échangent un regard complice qui me laisse espérer une sacré soirée.
Dans cette perspective, j'éconduis rapidement l'attachée de presse d'une chaîne locale qui essaie de me convaincre de participer en tant qu'invité à une émission de débat sans envergure. Oubliant totalement Luka, je convaincs Ilkeu que nous serions mieux ailleurs pour discuter. Je lis dans son regard qu'elle sait parfaitement ce que cela signifie. Elle me dit qu'elle n’a besoin que cinq minutes... Mon sourire lui indique que je sais parfaitement ce que cela signifie.

     Je me dirige donc à mon tour vers les toilettes et attends à l’affût. Ilkeu en ressort l'air bouleversé :

     « Que se passe-t-il ? »

     Mais ma question reste sans réponse. Je me précipite dans les toilettes et vois Luka affalé, les yeux révulsés, la bouche béante. Je m'agenouille auprès de lui pour vérifier s'il respire. Dieu merci oui. Je me surprends à remarquer qu'en ce moment fort, j'ai invoqué un être supérieur auquel je ne crois pas.
Je remarque de la poudre blanche sur sa lèvre supérieure. Je l'installe dans une position où il pourra continuer à respirer sans risquer de se cogner la tête, et crie à Ilkeu de trouver un docteur. Elle réapparaîtra quelques minutes plus tard avec le "Docteur régime miracle" de l'émission matinale "Bonjour chez vous". Il diagnostique tout de suite un malaise dû au cocktail drogue plus alcool et une commotion cérébrale occasionnée par la chute.

     Luka a été emmené par les ambulanciers. Je m'en veux de l'avoir entraîné dans cet endroit. Sur la route de l'hôpital je repense à tout ce que j'ai vécu.

     Je cogite.

     J'essaie vainement de trouver un sens à tout ça.

     Tout me dégoûte.


L’adolescent

 

« … On s’entoure parfois des mauvaises personnes… Le jour viendra où il te faudra choisir… »

Le jeune homme tournait et virait dans un petit lit étroit. Visiblement son sommeil était agité : « … j’espère alors que tu feras le bon choix mais en attendant, ton enfermement a suffisamment duré et il faut désormais que tu nous rejoignes… »

Les voix s’entrechoquaient dans son esprit : « Tu dois l’écouter, tu dois écouter ce que te dicte ta conscience… Tu sais quel est ton destin… » Et des visions d’un avenir possible se mêlaient à ses souvenirs : une fenêtre barrée de fer donnant sur une petite cour ombragée ; les barreaux d’une prison sans mur donnant sur… cette même cour, dévastée ! Et au milieu de nulle-part une enseigne de bois sur laquelle était inscrit : « foyer saint Maurice ». Et une voix qui répétait sans fin : « Il est temps… Tu dois t’éveiller… Tu dois t’éveiller… »

     Dans un dernier sursaut, le jeune homme se redressa. Quelqu’un se tenait debout à ses côtés et répétait : « Allé, tu dois te réveiller !… On a pas mal de choses à faire aujourd’hui ! ajouta-t-il. » Il fallut quelques secondes au jeune homme pour se resituer.

     La pièce, bien qu’exiguë, avait tous les attributs d’un véritable petit appartement. Un simple rideau séparait du coin salon les deux lits de camps et le tabouret qui faisaient office de chambre à coucher. Et dans l’entrée deux plaques électriques posées à côté de l’évier venaient aménager le coin cuisine.

     Le jeune homme passa la main dans ses cheveux.

« Nuit agitée ?

̶        On peut dire ça. Il marqua une pause et reprit : tu te souviens du prêtre qui était venu me voir juste avant que tu me sortes de l’hôpital ?

̶        Oui, eh bien ?

̶        Je l’ai vu en rêve. Il disait que j’aurais un choix à faire…

̶        Et tu sais ce qu’il a voulu dire par là ? répondit l’homme tout en vacant à ses occupations

̶        Je sais que ce n’est pas par hasard si on s’est trouvés.

̶        Bien sûr que non ! J’ai eu un mal de chien à te dénicher dans ton foutu hôpital !

̶        Oui, mais justement, tu ne m’as jamais dit pourquoi ?

̶        De quoi tu parles ?

̶        Pourquoi tu m’as cherché et comment t’as fait pour me retrouver ?

̶        Pourquoi ?… Parce qu’on avait quelque chose en commun…

     Le jeune homme connaissait la réponse mais il préféra ne pas interrompre le récit de son interlocuteur.

̶        Le jour où je t’ai retrouvé dans cet asile de fous… ce n’était pas la première fois que nos chemins se recroisaient…

     L’adolescent ne le quittait pas de yeux. Après avoir marqué une pause, l’homme reprit :

̶        Tu es entré dans le confessionnal alors que je venais de reprendre mon service. Tu m’as parlé… Tu étais pommé… Tu ne faisais plus la part entre le bien et le mal… mais surtout, tu m’as confié ce secret que tu gardais au fond de toi depuis longtemps…

̶        Alma…

̶        Oui. Cette voix dont tu m’as parlé juste avant que les flics t’embarquent, je l’entendais aussi... Du moins j’avais, moi aussi, entendu quelque chose un an auparavant et nous étions plusieurs à l’avoir entendue : deux femmes, un jeune scientifique, moi… et un adolescent.

̶        C’était toi ? Le curé de l’église, c’était toi !

̶        Il semblerait que le patron, dit-il en hochant la tête vers le ciel, ait fait en sorte que nos destins soient liés.

̶        Et ensuite ?

̶        Ensuite ?… Eh bien j’ai appris pour le jugement, ton incarcération dans le centre de « Tree Hill »… et ton évasion quelques mois plus tard mais à partir de là j’ai de nouveau perdu ta trace et ce n’est que lorsque tu t’es fait arrêté de nouveau que j’ai pu te retrouver. Ca n’a pas été facile mais le prêtre que je secondais avait quelques relations au sein de sa paroisse. Bien sûr il ne sait toujours pas comment on s’y est pris et ça doit rester comme ça ! Mais le principal c’est que grâce aux amis de ses amis, on a pu te faire sortir en douce. Mais tu sais déjà tout ça.

̶        Et tu fais toujours ces rêves ? demanda le jeune homme.

̶        Oui, mais je m’y suis fait maintenant, je vis avec. C’est comme une compagne un peu trop bavarde qui partagerait mon plumard.

     Il y eut quelques secondes de silence…

̶        Bon, et si tu déjeunais ? On a quelques petites choses à faire aujourd’hui, tu te souviens ?

     Le jeune homme se leva et se dirigea vers la petite table du salon sur laquelle reposait un grand bol de chocolat au lait, une baguette de pain et un journal ouvert. L’article qui devait faire la moitié de la page titrait : "De la vie sur Alta !" Le journaliste dressait un bilan des recherches du Dr. Nicolas Lightman depuis la découverte de l’existence de la planète jusqu’à nos jours en insistant, bien sûr, sur le dernier rebondissement en date : la preuve d’une existence extra-terrienne. Puis il concluait sur le nouveau projet de lancement de satellite qui devait recueillir de nouvelles données sur le sujet.

 

« Vous n’êtes pas seuls…Tu dois comprendre ce qui vous relie… dit la voix.

-         Quel est le lien entre lui et moi ?

-         Qu’est-ce qui vous relie tous ? ajouta-t-elle.

-         Notre rencontre dans ce bar…

-         Qu’est-ce qui vous rapproche ? Qu’est-ce qui fait que vous êtes semblables ? dit-elle, martelant chaque mot dans l’esprit du jeune homme.

-         Alta... cela ne pouvait être une coïncidence ! conclut-il. »

 

***

 

«  Professeur Lightman, content de vous revoir, lança le prêtre.      L’homme qui se tenait debout près de son bureau serra la main qui lui était tendue puis il marqua un temps d’arrêt avant d’inviter ses visiteurs à s’asseoir.

̶        On se connaît ?… Vos visages me disent quelque chose... Vous… je vous connais, ajouta-t-il en plantant ses yeux dans ceux du jeune homme…

̶        Je vais vous expliquer… coupa l’homme d’église. C’est vrai professeur, nous nous sommes déjà rencontrés. Souvenez-vous, je suis le père Abygâel. Nous avons eu une petite discussion dans un bar il y a peu près quatre ans de cela… Je dirais même une vive discussion ! Mais l’important c’est ce qui a suivi cet échange… quand on s’est quittés… On savait qu’on avait partagé bien plus qu’une discussion animée dans un bar miteux ! On était tous là ce jour là… Rappelez-vous Nicolas ! Il y avait deux femmes, ce jeune homme, vous et moi et on l’a tous entendue…

̶        Oui, je me souviens de vous. répondit Lightman. Mais pourquoi vous être donné tout ce mal pour me voir ?

̶        Justement à cause de ce qui s’est passé ce jour là, dit le prêtre.

̶        De quoi parlez-vous ? Si vous faites allusion à l’émission radio, je suis certain que c’était une mauvaise plaisanterie dit-il en transperçant l’adolescent du regard… Il marqua une nouvelle pause. Ah, mais ça y est ! Je sais qui vous êtes ! C’est vous qui avez tenté de vous infiltrer dans mon labo il y a deux ans de cela ! Il m’avait bien semblé reconnaître votre visage dans la presse.  Vous ne manquez pas de culot de vous représenter devant moi comme si de rien était ! Je peux savoir ce qui vous a pris, bon sang ?!

̶        Le prêtre Abygâel reprit la parole à la place de son jeune ami.

̶        Professeur, vous ne pouvez pas nier qu’il s’est passé quelque chose d’important ce jour là. Quelque chose que nous sommes apparemment les seuls à avoir vécu. Il faut que vous nous écoutiez.

̶        L’homme paraissait sur la défensive. Mais il accepta le dialogue. Pour la première fois depuis le début de l’entretien, c’est l’adolescent qui prit la parole :

̶        C’est pas par hasard que nous avons atterri dans votre bureau. Ca fait longtemps que je cherche à vous voir. Mais à l’époque je savais pas que c’était vous dans ce bar. Et ça non plus ce n’est pas une coïncidence ! Il faut que je sache une chose : Alta… pourquoi lui avoir donné ce nom ?

̶        C'est la contraction de "ALter TerrA", qui veut dire "une autre terre" dans une langue ancienne. Ça m'est venu comme ça, je ne sais pas pourquoi et ça sonnait bien alors je l'ai gardé. Pourquoi cette question ?

̶        Depuis ce jour-là, est-ce que vous avez réentendu cette voix ?

̶        Non, je ne suis même pas certain l’avoir jamais entendue…

̶        Si, nous l’avons tous entendue ! Sauf que, moi, je l’entends toujours… Elle ne m’a jamais quitté… »

     « Vous devez vous souvenir du message… » dit la voix qui faisait écho dans l’esprit du jeune homme.

     « Alma… 

̶        Quoi ?

̶        Le message que nous avons entendu ce jour là était signé… »

     Dans un premier temps, l’homme assis derrière son bureau ne dit rien, les sourcils froncés, le regard sombre, il semblait perdu au plus profond de ses pensées… puis un mot revint :

     « Alma… reprit le scientifique presque malgré lui. Non, ce n’est pas possible…

̶        Si, Professeur, insista le prêtre… Il semblerait que l’On ait prévu quelque chose de spécial pour nous… Que le nom que le petit entende soit quasiment le même que vous ayez donné à votre planète ne peut être une coïncidence.

̶        Ce serait une réminiscence…

̶        … de ce que vous avez entendu ce jour là, acheva le prêtre.

̶        Nous sommes liés, reprit le jeune homme. Et la question que nous devons nous poser c’est quel était ce message ? Et alors nous saurons pourquoi nous…


L’homme de foi

 

     Composé de différents blocs, des petits pavillons aux appartements immaculés, le centre résidentiel s’étalait sur des centaines de kilomètres carrés. La foule s’est rassemblée en masse devant les portes de la résidence. Les médias ont été placés avec soin et toutes les caméras sont braquées sur moi.

     Je réajuste mon col. J’ai du mal à me défaire de mes sempiternels habits noirs et surtout de cette collerette, dernier vestige ostentatoire d’appartenance à un ordre auquel je ne crois plus depuis bien longtemps mais qui représente aussi ma foi…

     Bien que je ne sois pas seul dans ce moment solennel, je regrette que mon jeune ami ne puisse être auprès de moi. Je me suis rapproché de lui car je cherchais des réponses et il m’a apporté bien plus encore. Il m’a permis d’accepter enfin mon destin. Et surtout, il m’a donné son amitié. Sans lui tout ça n’aurait jamais existé.

             [ Alors, tu vas me dire ce qu’on fait là ? demande-t-il, le sourire aux lèvres.

-         Tu te souviens de ce que je t’ai dit un jour ?… Qu’il allait falloir que je me trouve une autre activité, maintenant que je n’avais plus aucun lien avec l’église…

-         En même temps, tu n’as jamais eu besoin d’eux pour savoir ce que tu avais à faire !

-         C’est vrai fils, mais quoi qu’il en soit, l’église a toujours subvenu à mes besoins. Or, aujourd’hui, plus aucune paroisse, plus aucun membre du clergé n’est habilité à me donner du travail ou à m’héberger et ceux qui le font risquent le même sort que moi. Cela fera bientôt un an que le prêtre Arthuro m’a accueilli chez lui sans me poser la moindre question et je sais que jamais il ne nous fermera la porte. Mais il a tant fait pour nous, je ne veux pas lui causer plus d’ennuis. Et c’est pour ça que nous sommes là aujourd’hui…

-         C’est pour ça que tu m’as amené dans cette cage à poules ?!… s’exclame mon ami en regardant autour de lui.

-         Ce n’est pas une cage à poules ! C’est un ancien vide grenier. Mais faut voir plus grand !… Je te souhaite, la bienvenue dans notre futur bureau !…

Il sourit. Cela fait bien longtemps déjà qu’il sait…

-         Tu te rappelles ce projet que j’avais présenté à mes supérieurs avant que je leur claque la porte au nez ?… Je voulais créer une structure qui recueille les personnes dans le besoin, sous l’autorité et avec les moyens de l’église…

-         Oui, tu m’en avais parlé. L’idée c’était de bosser sur du permanent et du long terme, c’est ça ?

-         Ouais, je voulais que l’église prenne à sa charge la construction de centres ouverts à tous et toute l’année.  Mais ils ont refusé prétextant que ça existait déjà, que ça coûterait beaucoup trop d’argent et que c’était le rôle de l’état et des associations caritatives, pas le nôtre ! C’est un des nombreux désaccords qui m’ont poussé à tourner le dos à l’église et à suivre ma propre voie. Ça fait plus de cinq ans aujourd’hui.

-         Du coup, tu as emprunté depuis un chemin bien différent…

-         J’ai fait ce que j’ai pu avec les moyens que j’avais. Mais surtout je crois au fond que j’ai toujours eu peur de ne pas avoir les épaules assez larges pour faire autre chose. Prendre la route et aller de paroisse en paroisse. Proposer mon aide à une association de quartier ou à un prêtre peu entouré. Aider les enfants en difficulté, c’était facile pour moi. C’était naturel et je n’avais pas besoin de me remettre réellement en question pour le faire. Mais depuis que j’ai entendu cette voix, les choses ont bien changé. J’ai dû m’exposer pour comprendre. Et puis je t’ai trouvé et alors tout a changé… Tout ce en quoi je croyais… Toutes mes convictions, mes certitudes, au fil de nos échanges, se sont fissurées peu à peu. Je pensais t’apporter la parole de Dieu mais au bout du compte c’est toi qui a remis en question ma propre foi...

-         Je n’ai jamais pensé qu’Alma pouvait être la voix de Dieu.

-         Tu l’appelles toujours Alma…

-         C’est son nom. Elle m’est si familière, si proche… Je n’ai jamais cru à un message divin, du moins pas dans le sens où tu l’entendais. Mais il y a bien un message…

-         Oui, et puisque je l’avais entendu, pour toi mon rôle ne se bornait pas à te retrouver, pas vrai ?… Il sourit de plus belle. J’avais également quelque chose à accomplir. Quelque chose de plus grand. Ce qui, jusque-là, m’avait sans doute largement dépassé… Mais tu m’as permis de garder l’esprit ouvert et grâce à toi j’ai accepté le rôle que j’aurai à jouer désormais, quel qu’il soit. Grâce à toi je suis prêt. ]

Je suis debout, le dos droit. Mes mains longent les rebords du pupitre dans lequel sont enfichés les micros. Je lance mon regard parmi la foule. Je contemple la scène, conscient d’être au premier jour d’une nouvelle vie. Et je me dis que bientôt, eux aussi, sauront…

     Au moment de prendre la parole, les flashs se mettent à crépiter. Je n’aime pas cette médiatisation. Et c’est la première fois que je m’adresse à un public qui n’est pas composé exclusivement de fidèles. Mais je n’ai aucun trac car je suis prêt.  

     « Mesdames et messieurs... Je tiens tout d’abord à vous remercier d’être venus si nombreux aujourd’hui pour assister à cette inauguration... » 

      Je concentre mon attention sur quelques personnes dans le public et fais la moue en pensant à mon jeune ami qui m’a hissé sur cette scène…

          [ Ce que tu vois autour de toi est le futur siège du centre pour la paix. Et ce rêve que j’ai nourri il y a des années prend aujourd’hui tout son sens. A l’époque déjà, je souhaitais venir en aide aux marginaux mais aujourd’hui nous savons que parmi eux, certains sont bien plus proches de nous encore que je le pensais. Les quelques personnes que j’ai rencontrées un peu partout dans le monde à l’occasion de mes colloques et qui m’ont confié avoir entendu cette voix ont toutes été mises au ban de la société. Je pense qu’au-delà de ce qui nous relie et qu’il nous faut absolument définir, nous avons ce point commun : nous sommes tous en marge…

-         Tu t’es enfin décidé à accomplir ta destinée. Je t’avais dit que tu serais un jour celui par qui nous serions à nouveau réunis. Et tu viens de nous en offrir les moyens…

-         De quoi tu parles ?

-         Je te parle de ces personnes qui, comme nous, ont reçu le message. Je te parle de nos frères... Il y en a beaucoup d’autres à travers le monde et il nous faut les retrouver.

Il était difficile parfois de discerner qui était le plus sage de nous deux. En seulement quelques mois, mon ami avait acquis une maturité et une confiance que je n’aurais peut-être jamais.

-         Ce n’est peut-être pas le but premier… Je te l’ai dit, aider ces gens est ma vocation. Je l’ai toujours su mais si parmi eux, certains ont entendu la voix, alors ensemble, il sera plus facile peut-être de comprendre le message.

-         Oui, c’est certain. Mais tu continues de te voiler la face. Tu l’as dit, ce projet prend aujourd’hui tout son sens mais seulement parce que nous avons une mission à accomplir ! Et cela doit être désormais notre priorité.

-         Mais s’ils sont si nombreux que tu le dis, comment tu veux que nous les retrouvions ?

-         Grâce à ce centre justement. C’est toi qui me l’a dit un jour : il n’y a pas de hasard, pas de coïncidence. Tout ça était déjà écrit.

Il me parle et pourtant il a l’air de s’adresser à quelqu’un d’autre. Comme si une troisième personne était dans la pièce.

-         Attends, ce n’est qu’un bureau ! Un espace où nous pourrions accueillir une poignée d’entre nous, pas plus. Et puis, on n’aura pas les moyens de les rechercher.

-         On n’aura pas besoin de les chercher. Ce centre nous fera connaître et alors, ils viendront à nous.

-         Localement peut-être mais après ?

-         Tu n’as pas dit qu’il fallait voir les choses en grand ? Il nous reste juste à développer ton idée.

-         Ok, mais il faut des fonds pour ça.

-         Nous les trouverons, fais moi confiance.

-         Et c’est quoi ton idée ?

-         Pas mon idée mais la tienne ! Tout comme pour moi, tu savais bien au fond que ton destin n’était pas de parcourir les routes toute ta vie. Pourtant si tu as quitté l’église, il y avait bien une raison. Alors comment atteindre tous ces gens en marge ? Comment les faire venir à nous ? me demande-t-il, souriant de plus belle… J’ai peur de voir où il veut en venir et me contente de le regarder béat.

-        

-         Dans le cadre de ton projet, il n’y avait pas qu’un centre, pas vrai ? Tu ne m’avais pas parlé d’une représentation nationale, voir, mondiale ?

-         Attends, attends, là tu vas un peu vite pour moi ! Je peux savoir où tu m’emmènes là ?

-         Je t’emmène là où est ta place. Sur le devant de la scène. Ton destin est de nous rassembler.

-         Attends, ça je sais pas…

-         Nous devons sortir de l’anonymat. Avant ton excommunication, tu avais commencé à te faire un nom dans les cercles privés. Tu étais devenu une référence en matière de théologie. Tu dois désormais devenir la figure officielle de notre mouvement. Les gens doivent te connaître et avoir confiance si tu veux qu’ils viennent à toi. Et tu ne dois pas t’adresser qu’aux croyants mais à tous les hommes !

-         Alors, toi t’es pas vrai ! Je te montre un local poussiéreux et rempli d’un fatras sans nom, pensant te surprendre en te disant que ce sera notre futur bureau et toi tu me parles déjà d’une structure aux ramifications internationales ? Tu ne veux pas aussi que je prenne un micro et que je passe au journal télévisé pendant qu’on y est ?! ]

       « Nous avons tous ressenti à un moment de notre vie cette impression étrange de ne pas être à notre place, de vivre une vie qui n’était pas la nôtre. Mais certains d’entre vous ressentent cela depuis trop longtemps maintenant, depuis leur plus tendre enfance. Certains d’entre vous ont le sentiment, depuis toujours, de ne pas savoir qui ils sont vraiment. Et cela a bien sûr eu des répercussions dramatiques dans leurs vies : laisser-aller, dépressions, tentatives de suicide, impossibilité de trouver un travail, de se stabiliser, de se construire, et de vivre, tout simplement. Vous qui connaissez cela depuis toujours ; vous que cette société a mis au ban, mon souhait est de vous accueillir et de vous montrer une autre voie. Car je vous le dis : on peut être différent et trouver sa place dans ce monde ! Bientôt cette différence sera reconnue comme une qualité. Bientôt, à votre tour vous montrerez la voie. Alors venez à nous et nous vous guiderons. »

       Le public est timoré. Les journalistes se regardent interloqués. Ils ne comprennent pas. Mais je souris car je sais, malgré tout, que mon message est passé. Je regarde derrière moi les hommes et femmes qui m’accompagnent dans ma tâche depuis déjà de nombreux mois. Je les invite à me rejoindre sur le devant de la scène. Ils se lèvent et s’approchent en applaudissant en rythme. Je souris en observant l’assemblée car je sais qu’eux aussi, un jour comprendront.

     Au bout de quelques secondes les applaudissements du public se joignent enfin à ceux de mes fidèles, de mes frères. 

 

Le barbouze

 

     La mort fait partie du métier. Si l’on veut gagner, il faut aussi se préparer à perdre. Pour Kathy Paulson, la partie était finie. J’avais peut-être encore quelques tours à faire avant de me coucher définitivement moi aussi. Ou peut-être pas. En sortant de l’ascenseur pour commencer ma journée, je me suis retrouvé face à deux baraques encadrant une panière à linge sur roulettes. Un troisième homme a surgi derrière moi, me plantant son arme dans les reins.
 « Vous ne trouvez pas que ça fait un peu cliché ? » ai-je dit, désignant la panière. Les hommes de main n’ont pas d’humour. J’ai senti une légère piqûre dans le cou, puis j’ai basculé dans les draps et dans l’inconscience.

     Réveil douloureux. Mal de crâne. Je n’ai jamais supporté les somnifères. Une lumière aveuglante pointait sur moi.

̶        J’espère que vous ne vous offusquerez pas de cette invitation un peu musclée.

     C’était la voix de Mr Smith. Toujours aussi chaleureuse, comme si nous discutions autour d’une tasse de thé en grignotant des petits-fours.

̶        Vos bonnes manières se gâtent !

̶        Je vous prie de m’en excuser. Il se trouve que certains événements récents nous obligent à des mesures de protection.

̶        Vous faites allusions à Kathy Paulson ?

̶        Effectivement. Nous savons que vous l’avez rencontrée et nous devons savoir de quoi elle vous a parlé.

̶        Vous n’aviez pas mis en place des écoutes ?

     Il a eu un petit rire.

̶        Les environs étaient trop bruyant et Melle Paulson avait une voix trop fluette.

̶        En quoi notre conversation vous intéresse ?

̶        Elle a peut-être mentionné des faits qui, conjugués avec mes informations, nous permettront de remonter jusqu’à son meurtrier.

     L’argument de Mr Smith me paraissait quelque peu oiseux mais, au vu de la pièce où je me trouvais, je ne doutais pas qu’il possédait les moyens de me faire parler si le besoin se faisait sentir.

̶        Je me suis présenté comme étant à la recherche de ma sœur jumelle. Elle m’a demandé de lui montrer des photos, de lui parler de mon enfance. Et elle m’a parlé de la sienne. Et puis elle a reçu un coup de fil et elle s’est envolée. Nous devions nous revoir le lendemain…

̶        Elle ne vous pas paru… comment dire… délirante ? Tenant des propos… disons incohérents ?

̶        Non. Elle était réservée au début puis peu à peu elle s’est détendue. Tout ce qu’elle m’a dit sur son enfance m’a paru sensé.

̶        Pas d’événement particulier ?

     Mr Smith n’était pas le seul à aimer le jeu du chat et de la souris. J’ai gardé le silence un instant, puis :

̶        Ah si !

     Derrière la lampe les ombres se sont raidies, attentives, anxieuses.

̶        À 14 ans, elle a eu la varicelle.

     Les ombres se sont relâchées.

̶        Ne vous moquez pas de nous Mr. Herbert. Rien d’autres ?

̶        Rien.

̶        Pourquoi l’avoir contactée ? Vous êtes censé protéger les victimes potentielles, pas les rencontrer.

̶        J’ai suivi vos suspects et j’ai rien découvert. De toutes façons, vous devez en savoir sur eux beaucoup plus que moi, vu qu’ils passent la plupart de leur temps dans vos locaux. Je n’ai pas accès à leurs communications car ils utilisent des portables cryptés et dans les fichiers gouvernementaux, ils n’existent même pas. J’ai vérifié. Donc si vous voulez que je continue mon enquête, il faut bien que j’arrive à trouver des pistes. J’ai épluché les vies des personnes que vous avez identifiées. Rien. Avec l’argent que vous me versez, je peux bien offrir un verre à une call-girl en espérant apprendre pourquoi quelqu’un voudrait la tuer.

̶        Allons, ne vous vexez pas, Mr Herbert. Nous sommes tous à cran. Le temps passe et le danger devient de plus en plus pressant. La même nuit où Melle Paulson a été tuée, dix autres assassinats ont eu lieu dans tout le pays. À ce rythme-là, il ne restera bientôt plus grand monde au sein de notre communauté.

     J’avais donc raison de penser que la liste que m’avait confiée Mr Smith n’était que partielle et qu’il pouvait en exister d’autres. Devant mon silence, il a poursuivi :

̶        Je n’ai guère le choix que de vous laisser suivre la piste des victimes. Tenez-moi informé de ce que vous trouvez.

      Il a fait un geste. J’ai entendu un bruit dans mon dos. Nouvelle piqûre.
     Je me suis réveillé au même endroit. Mais seul. Il s’agissait d’une maison inoccupée dans la banlieue. Au cours des mois suivants, j’ai pris contact avec les victimes inscrites sur la liste de Mr Smith. Je débitais mon histoire de jumeau perdu, je glissais une allusion à une voix entendue, et aussitôt cela faisait résonance chez l’autre qui se lançait dans un intarissable monologue libérateur. Tous avaient entendu quelque chose. Ce pouvait être un cri, un sifflement, une langue étrangère. Mais il y avait eu cette manifestation. Ce que je n’avais pas eu l’occasion de demander à Kathy Paulson, je l’ai demandé par la suite à toutes ces personnes que j’ai croisées : quel jour ? Pressentant déjà la réponse. Oui, c’était bien le même jour, et pour ceux qui s’en souvenaient, à la même heure. Je n’en suis pas resté là. J’ai rédigé une nouvelle liste. Ma liste. Celle des personnes nées dans tout le pays la même année, dans la période autour du seize avril, et orphelines. J’ai traversé le continent en tout sens pour les trouver, les rencontrer. Mr Smith n’a pas dépensé son argent en vain. Si j’avais encore un doute, il a vite été levé. Pour toutes celles que j’ai pu retrouver, ce même jour, à cette même heure, quelque chose avait bouleversé leur vie. Et depuis, elles étaient à la recherche de réponses. Et moi, quel sens pouvais-je donner à tout cela ? Il me fallait absolument obtenir des informations, savoir qui menait la danse. Il était temps maintenant que je me rapproche de leur communauté. Je devais rencontrer quelqu’un de l’intérieur. Et miss Tomkin était la personne toute désignée pour me fournir les explications dont j’avais besoin.

    De gré ou de force.

     Je me suis donc introduit dans son appartement, attendant son retour tapi dans la pénombre. Elle est rentrée vers deux heures du matin. Quand elle a allumé la lumière du séjour, elle ne m’a pas tout de suite aperçu et a commencé à défaire son chemisier. En se retournant, elle s’est figée. Ses yeux se sont posés sur le pistolet que je tenais sur mes genoux. Sa tête s’est tournée légèrement vers son sac à main posé sur la table de l’entrée. Sans doute contenait-il une arme. Elle a réajusté son chemisier et a pris un ton froid.

̶        Qui êtes-vous ?

     Du bout de mon revolver, je lui ai désigné l’enveloppe sur la table basse. Elle s’est approchée, s’est assise sur le canapé et a saisi le document. Elle a étalé sur la table les photos que Mr Smith m’avait transmises.

̶        J’ai été engagé pour enquêter sur ces meurtres et vous faites partie des suspects.

̶        Moi ?!… Et qui vous a engagé, je peux savoir ?

̶        Si seulement je le savais. Je me suis dit que vous pourriez peut-être m’éclairer là-dessus.

     Elle est restée silencieuse, perdue dans la contemplation des clichés.

̶        À mon avis, vous pourriez bien être sur la prochaine photo.

̶        Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

̶        Vous avez un point commun avec toutes ces personnes…

̶       

̶        Vous êtes bien née un seize avril Miss Tomkin ?

̶        Oui, mais quel est le rapport ?

̶        Toutes les personnes que vous voyez sur ces photos sont nées le même jour. Mais ce n’est pas tout. Aucune d’entre elles ne connaissait leur véritable famille. Et enfin, elles ont toutes entendu quelque chose quelques années avant mourir… Une sorte de voix qui les a visiblement conduit à leur perte... Avez-vous entendu une voix Miss Tomkin ?

     J’avais fait mouche.

̶        Comment vous savez tout ça ?… Vous travaillez pour l’Organisation…

̶        L’organisation ?… Qu’est-ce que c’est que cette organisation ?

̶        Non, rien, je ne peux pas parler de ça...

̶        Écoutez, j’aimerais savoir de quoi il retourne et arrêter de me faire balader.

     Ses yeux continuaient d’errer sur les photos. Soudain son regard s’est arrêté une fiche.

̶        Vous reconnaissez quelqu’un ?

̶        Elle a attrapé le document pour l’observer de plus près, incrédule. Elle a brusquement froissé le papier dans ses mains, s’exclamant au bord de larmes :

̶        Non…

     Soudain, il y a eu une violente déflagration. La porte d’entrée a volé en éclat, me projetant sur le sol. Des détonations ont retenti. J’ai senti une douleur au bras. Une balle venait de m’atteindre. Deux hommes en tenue de camouflage ont surgi de la fumée. J’ai tiré, vidant mon chargeur. Puis le silence. À l’extérieur, les crissements de pneus d’une voiture qui démarre en trombe. J’ai sorti mon couteau, prêt à me battre jusqu’à la fin. Mais plus rien ne bougeait. Les deux types étaient étendus sur le sol. Dans le fauteuil, miss Tomkin avait eu moins de change que moi. Une balle lui avait pratiquement arraché le bras et une autre l’avait atteinte en pleine poitrine. Elle respirait faiblement, derniers sursauts de vie. Je me suis approché d’elle. Il me fallait des informations.

̶        Il faut que vous m’aidiez ! Qui a voulu vous tuer ?

     Dans un murmure, elle m’a glissé un nom. Alma. Elle n’a pas pu en dire davantage. Les sirènes résonnaient déjà au loin. J’ai ramassé les photos et j’ai pris la fuite. Ma blessure n’était pas grave mais j’avais assez perdu de sang pour que les experts de la police aient de quoi faire une identification. Mes affaires ne s’arrangeaient pas vraiment. Il était temps que je prenne des vacances. Je suis passé à mon agence pour faire place nette. Cette fois, ce n’était pas un collaborateur de Mr Smith qui m’attendait. Non. Juste un cadavre. Gorge tranchée, yeux exorbités. Je n’ai pas eu trop de difficulté à reconnaître l’agent immobilier que j’avais rencontré une quinzaine de jours auparavant. Lui aussi avait entendu la voix. L’arme reposait à côté de lui. Un couteau Bowie. Il m’a été facile de reconnaître l’arme qui avait trôné pendant plus de quinze ans dans ma salle de séjour, souvenir de parties de chasse. Décidément, il y a des jours qui ne finissent jamais.

 

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