Un jour peut-être - ANNÉE VI

L’homme de foi

 

     On ne s’habitue jamais à la cruauté des hommes. Et si j’ai souvent été le témoin de scènes indignes de notre condition, jamais je n’avais assisté à un tel spectacle ! Des blessés à perte de vue. Des dizaines de personnes mutilées, attendant sur des brancards qu’on soulage leurs douleurs. Des centaines d’hommes et femmes allongés dans l’herbe sur de simples couvertures ou sur des lits de fortune installés à ciel ouvert. Et le parterre de verdure qui jusque-là bordait la façade arrière de la résidence, recouvert de rouge et de blanc. De sang et de toile. Car face au débordement des hôpitaux, j’ai ouvert les portes du centre pour la paix qui s’est alors transformé en véritable hôpital d’urgence. De grandes toiles de tente ont été installées à la hâte. Et à l’intérieur de la résidence, les secours s’organisent et les blessés continuent d’arriver dans un flux ininterrompu d’ambulances et de pompiers.

     Je suis dans mon bureau. L’espace d’un bref instant, je me souviens du petit local dans lequel j’ai reçu mes premières visites entre deux cartons et de vieux meubles disloqués…

     La voix de l’homme au téléphone me fait revenir à la dure réalité. Je lui donne mes dernières consignes et raccroche. Officiellement c’est la direction nationale de la santé qui est en charge de l’organisation des secours. Dans les faits, ils ont été débordés par le nombre de blessés qui ont déferlé dans les centres de soin. J’ai donc dû coordonner l’ensemble des services avec l’ouverture des maisons pour la paix aux victimes des attentats partout dans le pays, afin qu’elles soulagent au mieux les hôpitaux.

     Mais je suis un homme de terrain et je ne peux plus rester ainsi, confortablement à l’abri derrière la baie vitrée de mon bureau, regardant, impuissant ces gens mourir.

     Je dois faire plus.

     En dévalant les escaliers, je pense à tous les hommes que nous avons déjà perdu. Qui a pu faire ça et pourquoi ? Juste parce que nous sommes différents ?… Parce que nous avons un message à faire passer ? Et comment ont-ils su ?… Notre mouvement commençait tout juste à émerger. Il était inconcevable que quelqu’un ait pu agir au même instant partout dans le monde, d’autant que personne ne connaissait suffisamment à l’avance les lieux des réunions. Je me demande qui se cache derrière cette organisation dont on entend parler en boucle sur toutes les chaînes de radio : le Mouvement pour la Protection de la Race… Des terroristes, voilà ce qu’ils sont !

     Les accès à la résidence, les routes à l’intérieur et chaque recoin d’espace fourmille d’activité. Sur le chemin je croise des bénévoles et des infirmiers. Quelques fidèles m’interpellent sur telle ou telle décision. Des responsables de section m’apportent les derniers rapports sur l’évolution de la situation. Rien que dans le centre, les médecins ont déjà officiellement déclaré des centaines de décès. L’état des lieux sur l’ensemble des maisons pour la paix évoque plus de six cent blessés ayant succombé à leurs blessures. Mais le bilan général des attentats est bien plus lourd encore si l’on compte les cadavres retrouvés sur les sites des explosions. Des messagers, comme nous qui avaient pour mission de répandre un message de paix...

     Pourquoi ? Pourquoi ces massacres !…

     Alors que je me dirige vers la zone de soins à l’arrière de la résidence, un homme m’interpelle en courrant dans ma direction. Dans ses bras, un enfant.

     « Aidez-moi, je vous en prie !

-      C’est votre fils ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

-      Non, dit l’homme en posant l’enfant sur la pelouse. je ne sais pas où sont ses parents. J’étais sur la route quand il y a eu l’explosion. Le souffle m’a fait perdre le contrôle de ma voiture et j’ai senti un choc avant de finir ma course dans un mur... »

     Tout en écoutant son histoire, je fais signe à deux infirmiers qui accourent alors vers nous.

     « Lorsque j’ai enfin réussi à m’extirper, c’était la panique tout autour de moi. Des hommes courraient partout. Il y avait des cris et des hurlements. J’ai rebroussé chemin encore groggy et l’ai vu, à quelques mètres de moi, allongé sur la route… »

     L’homme était paniqué et à bout de souffle.

     « Rassurez-vous, on va s’occuper de lui.

-      Je crois que c’est moi qui ai fait ça… Je ne contrôlais plus rien et j’ai dû le percuter…

-      Ce n’est pas de votre faute. C’est l’explosion qui vous a fait perdre le contrôle. Vous n’y êtes pour rien.

-      J’aurais dû le voir, j’aurais pu l’éviter !… dit l’homme en relevant la tête et en regardant tout autour de lui. Mais c’est quoi tout ça ?! Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

-      Des attentats… Il y en a eu un peu partout dans le pays.

-      Des attentats… Contre qui ?

-      Vous avez entendu parler du MRP ?…

-     

-      Le MRP pense que des étrangers - et lorsque je parle d’étranger, je veux dire par là, des êtres venus d’ailleurs - cherchent, en quelque sorte, à s’approprier les ressources et de manière générale, à contrôler notre planète.

-      Mais c’est n’importe quoi ! Ce sont des allumés ! Tout ça, c’est des conneries pour faire vendre les journaux à scandale !

-      Pas tout à fait… Toujours est-il qu’apparemment, le MRP a ses sources. Ils se sont attaqués à des réunions qui se tenaient un peu partout dans le monde, pensant que leurs participants étaient des étrangers. Mais ce ne sont pas les seuls à avoir été touchés. Cet enfant fait partie de ceux que le MRP qualifie de dommages collatéraux. Même si la plupart des sites visés étaient des endroits isolés, certains étaient fréquentés et des hommes, des femmes et même des enfants sont morts alors que, comme vous, ils ne faisaient que passer.

-      Comment peut-on en arriver là ? Ils sont malades !… Ils s’en prennent à des hommes comme vous et moi et j’ai failli tuer un gosse à cause d’eux !

-      Des hommes comme vous et moi… C’est vrai. Pourtant, je suis différent de vous. Mais venez, je me rendais justement sur l’un des sites afin d’y apporter mon aide, je vous expliquerai en route. »

 

     Arrivés sur les lieux, j’aperçois mon ami au loin. L’adolescent en est déjà à son troisième site. Il vient d’extraire une femme des décombres. Il a l’air épuisé et ses yeux sont vides. Il me regarde sans pour autant faire attention à ma présence. Nous nous approchons de lui. Un médecin urgentiste penché au-dessus de la victime nous fait un signe de la tête. La jeune femme est allongée sur le sol. Le sang qui coule de ses yeux se mêle à la poussière recouvrant son visage. J’entoure ses mains dans les miennes. Ses ongles sont plantés dans ma chair, ses doigts crispés tentant de se raccrocher à la vie. Mais peu à peu, son regard glisse dans le vide. Et la vie quitte son corps. Tout autour de nous, les mêmes scènes se déroulent sous nos yeux résignés. A quelques mètres de moi, l’homme que j’ai conduit sur place consacre ses dernières forces à aider les secours du mieux qu’il peut. Nos regards se croisent. Il sait. Pourtant, à cet instant,  peu importe qu’ils soient des étrangers ou des hommes comme lui, des vies s’échappent de ces corps mutilés et il ferait tout pour que cela ne soit jamais arrivé, pour que son espèce ne soit pas responsable d’une telle tuerie.   

     Après des heures et des heures passées au milieu des décombres et des blessés, nous ne sommes plus d’aucune utilité sur ce site. Je propose à cet homme qui aujourd’hui a tant fait pour nous de se reposer à la résidence et c’est tard dans la nuit que je le quitte pour regagner enfin mes quartiers. Je passe une dernière fois par mon bureau, jette un oeil aux dossiers posés sur la table et ouvre le rapport intitulé « MRP ».

     En le feuilletant, je tente de réfléchir aux intentions de ce mouvement mais j’éprouve quelque difficulté à comprendre les raisons politiques de tels actes. Car si le MRP, en nous prenant pour cible, nous a directement impliqué dans ces attentats, il est aussi à l’origine d’une crise qui révèlera aux yeux du monde l’importante du centre de la paix et de notre mouvement. En tant que responsable du centre, je ne peux mettre de côté les conséquences politiques d’une telle situation. Désormais, pour le meilleur ou pour le pire, les messagers seront automatiquement liés dans l’inconscient collectif au centre pour la paix. Il y avait déjà beaucoup à faire sur le plan spirituel, mais désormais la tâche est bien plus grande encore. Au-delà de notre mission première, il nous faut désormais combler le fossé que certains tentent de creuser entre nos deux communautés. Nous ne sommes pas une menace pour les hommes et ils nous faut les en persuader. Les maisons pour la paix sont la solution… Nous devons atteindre chaque homme et femme, partout dans le monde… nous devons nous étendre à l’international. Et ainsi aider toutes les personnes en souffrance, tous ceux qui ont perdu pied et que la misère menace. Peut-être alors verront-ils qu’ils n’ont rien à craindre de nous, que nous sommes leurs frères.

     Mais nous avons tellement à faire… Et si peu de temps pour y parvenir…

     Installé dans le canapé de mon bureau, je referme la dernière page du dossier et lance un dernier regard à travers la baie vitrée derrière laquelle des hommes et des femmes continuent d’œuvrer pour sauver des vies dont nous sommes tous responsables.

     Engourdi par tant de souffrance, vidé de toutes les larmes de mon corps, je m’effondre sur le canapé du bureau, pensant ne jamais me relever, souhaitant même ne jamais me relever, pour moi aussi, connaître la paix de l’âme. Mais le patron en a sûrement décidé autrement. Le jour n’est pas encore venu pour moi de le rejoindre.

         
Le scientifique

 

     Je suis assis au premier rang devant l'estrade du palais des Congrès.

     Alors que le président du jury finit son allocution, je sens, petit à petit, de plus en plus de regards converger vers moi.

     « ... la portée de cette découverte est telle, qu'exceptionnellement, nous avons pris la décision d'accorder, pour ses travaux sur l'analyse spectrométrique appliquée aux étoiles et aux planètes, le prestigieux prix International de la Recherche Scientifique au docteur Nicolas Lightman que je vous demande d'accueillir chaleureusement ! »

     Je me lève et tout en savourant à chaque pas l'honneur qui m'est fait, je me dirige vers l'estrade pour prendre le micro. Je m'éclaircis la voix avant de prendre la parole :

     « Bonjour. Je voudrais tout d'abord remercier Luka et Su-zan qui m'ont assisté dans les travaux préparatoires. Mes remerciements aussi à toutes les personnes qui ont collaboré à la construction, au lancement et au suivi du satellite ALTASEE qui a pleinement rempli sa mission. L'analyse spectroscopique a pu enfin prouver que la composition chimique de l'atmosphère d'ALTA est similaire à la nôtre. Le radiotélescope embarqué a détecté des émissions d'ondes radio d'origine manifestement artificielle en provenance du système Ceterli-ALTA. L'ensemble de ces découvertes nous prouve de manière éclatante qu'ALTA abrite bien une vie intelligente, d'un niveau de technologie comparable au nôtre. Cela signifie que nous savons maintenant que nous ne sommes pas seuls dans l'univers et cela ouvre une nouvelle ère pour l'ensemble de notre planète. La première conséquence de cette découverte… C’est qu'on ne peut plus prétendre organiser un concours de Miss Univers sans inviter nos cousins Altaïens… Ce qui, cela va sans dire, peut poser quelques difficultés, étant donné qu’ils n'ont peut-être pas la même conception esthétique que nous... Plus sérieusement je pense que les Altaïens doivent nous ressembler suffisamment pour que des échanges entre nos deux civilisations puissent avoir lieu. Peut-être même qu'ils savent déjà que nous existons et qu'ils essayent de communiquer avec nous. Alors, la question qui se pose et qu'allons-nous bien pouvoir leur répondre ? Je pense que nous devons nous préparer sérieusement à ce jour. Nous devons penser globalement. C'est l'occasion de cesser de nous regarder le nombril et de dépasser les querelles intestines ! C'est le moment d'imaginer un autre futur, de repenser notre monde. Je vous encourage à vous exprimer, à dialoguer pour construire plutôt que pour détruire. Nous devons nous préoccuper de notre planète dans son ensemble : la surexploitation de nos ressources, la pollution, les attentats, les conflits inter-ethniques et religieux… Il est temps de créer une réelle unité afin que tous les peuples de cette terre puissent parler d’une seule voix. Et pour ce faire, il faut repenser nos frontières et nos gouvernements même ! Ce n’est que de cette façon que nous pourrons communiquer avec une race venue d’ailleurs. Ce n’est que de cette façon que nous pourrons nous entendre avec les Altaïens ! »

 

     Au sortir de la salle, j'invite les journalistes qui se bousculent pour m'interviewer à prendre rendez-vous avec Jana, mon attachée de presse qui, depuis bientôt un an est aussi ma compagne dans la vie. Elle a survécu à l’explosion. Et nous avons survécu… à nos différences.

     Elle s’en est sortie avec une double fracture aux jambes et na pas pu marcher pendant deux mois. Une torture pour elle ! J'ai essayé de l’occuper comme je pouvais, de lui changer les idées… Ma blessure au bras étant moins handicapante, je suis sorti plus tôt de l'hôpital mais je revenais chaque jour pour la voir et l'encourager pendant sa rééducation. Je lui apprenais la patience d'attendre que les muscles et les réflexes se remettent en place petit à petit. Nous avons beaucoup parlé de nos vies, de nos métiers, du message et des moyens que nous pourrions mettre en oeuvre pour le faire passer. Tout ce temps passé ensemble nous a rapprochés.

     Et nous nous en sommes sortis avec la bague au doigt.

     Unis dans notre vie officielle comme personnelle, nous avons mis en commun nos moyens : son sens de la communication, son charme enfantin, son carnet d'adresses, son énergie – c'est une vraie pile électrique ! –ma notoriété grandissante, ma crédibilité, ma patience, mon sang-froid. Elle me soutient quand je doute, me donne le courage d'avancer lorsque je butte. La tâche est immense mais elle est là. Je lui donne un cadre, un socle, une assise, une orientation, à elle, le petit feu follet insaisissable qui court partout et qui s'écroule parfois tout d'un coup dans mes bras lorsque ses batteries sont épuisées. Et elle me donne l’amour, enfin.

 

     Ensemble nous avons construit un véritable plan de communication, car maintenant que j'ai trouvé un sens à ma vie, je ne laisse plus les médias diriger mon emploi du temps : je gère l'exposition médiatique afin d'être efficace. Avec son aide je choisis les émissions, les journaux, non plus pour assouvir une curiosité ou pour me divertir, comme j'ai pu le faire dans le passé, mais avec comme seul objectif de préparer l'humanité. Mes interventions sur les mass media ont l'avantage de pouvoir toucher un public très large. Elles ont l'inconvénient qu'il n'y a jamais assez de temps pour développer les idées, juste celui d'asséner quelques phrases choc, quelques slogans.      Il y a aussi une autre limite : ma voix ne porte pas assez loin dans le monde. Mais heureusement la communauté altaphile est planétaire et elle porte mes idées au delà des frontières. J'y développe mes arguments, j'y présente le résultat de mes travaux. Chaque altaphile prend le temps de convaincre chaque personne hésitante qui devient parfois elle-même un militant convaincu. Ainsi, de proche en proche, ils diffusent le message en profondeur à travers la planète.

     Luka s'est bien remis physiquement de son overdose. Mais cet incident a causé un malaise entre nous. Il poursuit ses recherches de son côté et ne joue plus un rôle majeur d'animateur dans la communauté. Bien sûr, d'autres ont pris le relais. Mais je suis triste que notre amitié se termine ainsi.

     La nuit tombe. « Encore une journée harassante… » lui dis-je, en regagnant l'appartement que nous partageons désormais. En entrant je n'allume pas le lustre. Les lumières de la ville éclairent suffisamment à travers les vitres pour que je devine chaque objet de la pièce. Cette obscurité relative me repose les yeux. J'allume quand même une petite lampe pour Jana qui n'a pas les yeux si sensibles. Nous nous glissons dans le canapé avec un soupir de soulagement. Lorsque nous nous regardons les yeux dans les yeux, loin du tumulte, nous avons un sentiment de devoir accompli. Pourtant il reste tant à faire, car si je ne peux encore le révéler je sais que le temps nous est compté. A chaque jour suffit sa peine. Pour l'heure nous nous laissons aller au plaisir de l'intimité, au calme apaisant du silence, à la douceur de nos peaux qui se frôlent. Je caresse la soie de ses cheveux, elle parcourt de son doigt gracile chaque trait de mon visage. Elle baisse ses yeux mutins, mes mains glissent le long des courbes de son corps. Nos corps fusionnent dans la volupté. Nos esprit se dissolvent dans la béatitude.

     Nous ne faisons plus qu'un.


L’adolescent

 

L’histoire de ces cinquante dernières années s’était faite dans ce haut lieu de la culture. Toutes les grandes décisions à l’échelon planétaire avaient été prises en cet endroit. Des embargos, des interventions militaires et des guerres avaient été lancés de cette pièce. Des dictatures avaient été défaites et des gouvernements étaient nés dans cette même salle. Les quelques néons aux tons bleutés, les nombreux écrans qui se confondaient aux murs et la lourde table de marbre, vissée au plancher, ajoutaient à l’atmosphère lisse et froide de la pièce. Pourtant, pour les personnes peu coutumières des lieux, la salle inspirait un sentiment intime et profond. Et même si la technologie et l’ère du "tout électronique" s’y étaient invitées depuis bien longtemps, il respirait toujours entre ces murs un parfum d’antan.

            Le sommet réunissait les six dirigeants des nations unifiées ainsi que le représentant de l’état pontifical, redevenu depuis près d’un demi siècle la grande puissance qu’il avait été par le passé.

            Les débats s’éternisaient depuis de nombreuses heures déjà quand la porte s’ouvrit sur deux hommes, dont l’un en fauteuil roulant. D’âge mûr, et habillé tout de pourpre, il se laissa guidé jusqu’à la table par le second qui s’installa dans son ombre à la place voisine.

     Les discussions continuèrent encore de longues minutes puis le président Garrett demanda :

̶            Monseigneur, pourriez-vous nous donner votre avis sur la question ?

̶            La position de l’église sur le sujet est claire : ces hommes sont nos frères et nous devons les considérer comme tel.

̶            Vous voulez dire que vous accréditez leur existence ? demanda Jacob Zuna, pour le grand continent.

̶            Nous sommes hommes de foi et non de science, monsieur le président. Ce n’est pas l’église qui accrédite cette thèse mais apparemment l’un des scientifiques les plus célèbres de ce pays, dit-il roulant un regard vers le président Garrett… Le Grand Évêque prit une pause, et ajouta en souriant : Avez-vous déjà entendu parlé du professeur Nicolas Lightman ?

̶            Vous parlez de ce scientifique un peu fou qui clame sur tous les plateaux télé que les extraterrestres existent ?… Je ne vois pas quel crédit nous pourrions donner à cet homme ! objecta Dimitri Routskov, dans un fort accent de l’est.

̶            Cet homme, intervint le président Garrett, qui est tout de même docteur en science, a fait l’une des découvertes majeures de ces dernières années en astrophysique en prouvant la présence d’une vie organique sur une autre planète. C’est pas mal comme accréditation, vous ne pensez pas monsieur le président ?

̶            Mouais… Mais j’aimerais, moi, connaître le sentiment du représentant de l’église sur le sujet ? dit-il en roulant les "r" de plus belle.

̶            Si c’est mon avis que vous demandez, je pense que Dieu est partout, lança le Grand Évêque, un sourire en coin, et que l’univers est grand… Mes enfants y croient. De quel droit irais-je à l’encontre de leurs propres croyances ?

̶            Alors ça c’est nouveau !… C’est étonnant… Je pensais moi que c’était l’église qui faisait le dogme et non l’inverse ! En même temps, c’est plus facile ainsi, n’est-ce pas ? Il vaut mieux aller dans leur sens plutôt que de risquer une nouvelle guerre des religions… Vous vous êtes battus pendant des siècles pour que votre foi soit la seule reconnue aux yeux du monde libre. Si nous n’étions pas seuls, et que vous discréditiez ces nouvelles croyances, vous risqueriez de vous retrouver à la merci de tous ces groupuscules et fanatiques en tous genre, de ces pseudos maîtres à penser… D’hommes tels que ce monsieur Jarel... Si vous vous opposez ouvertement à eux, vous aurez grand mal à conserver votre assise sur le monde religieux. N’est-ce pas Monseigneur ?

̶            Monsieur Routskov ! interjeta le président Garrett, je vous rappelle que vous vous adressez au Grand Évêque… »

            Le représentant de l’église marqua une pause, ses yeux ancrés au fond de ceux de son interlocuteur, comme s’il était en prise directe avec son âme, puis dit :

          « Laissez, président Garrett, monsieur Routskov a tout à fait le droit d’exprimer ses opinions, même si elles sont hors de propos. Je vais cependant vous répondre mon fils. » L’homme d’église avait choisi sciemment d’appeler ainsi le président de la deuxième plus grande nation du monde.  « Car vous avez raison sur un  point : l’église a effectivement beaucoup à perdre dans une guerre ouverte. Mais ce sera toujours moins ennuyeux pour nous que pour vous. Car même si l’église perd de son pouvoir, notre foi, elle survivra tant qu’il y aura des hommes pour croire. Mais vous, que restera-t-il de vos gouvernements et de votre civilisation lorsque les rues s’embraseront, que les maisons brûleront et que les villes seront saccagées. Que ferez-vous quand la police sera inefficace et que vos soldats rendront les armes pour rejoindre leurs frères ? Car vous n’y pouvez rien, l’histoire est déjà en cours.

̶        Je pense, intervint le représentant des états côtiers, que nous devrions mettre un terme à cette séance. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de penser. Chacun a le droit de se faire sa propre opinion et ces tergiversations sont inutiles, tout comme l’est à mon sens, ce sommet.          

̶        Il est certain, bien que cette approche du problème soit indispensable, qu’elle ne fait pas avancer cette réunion. Qu’il s’agisse d’un débat philosophique ou théologique, chacun est libre de penser ce qu’il veut, répondit l’unique femme de l’assemblée. Par contre, monsieur Pryce, les scènes auxquelles on assiste actuellement dans nos villes seront bientôt les mêmes dans tous les pays du monde et il faut donc observer une position commune pour y répondre.

̶        Mais c’est déjà le cas madame Köhler, enchérit le président Routskov. Même dans mon pays, les prêches de ce prêtre de pacotille se répandent comme de la mauvaise propagande ! Je vous prie d’excuser mes propos, monseigneur, dit-il en direction du Grand Évêque qui hocha la tête en signe de pardon. Mais les faits sont là. Et je pense que parler ne suffit pas, nous devons prendre des mesures dès maintenant !

     L’empereur Hatoyama acquiesça :

̶        Je suis d’accord avec vous. Les mouvements de foule se sont multipliés au cours de ces derniers mois et leurs rassemblements prennent de plus en plus d’ampleur. A l’intérieur des terres, nos milices sont déjà dépassées.

̶        Oui, et c’est justement pour cela que cette réunion est primordiale, ajouta le président Garrett. Rien que sur notre sol, ce prêtre a déjà rameuté des centaines de milliers d’adeptes et des affrontements ont lieu chaque jour avec les forces de l’ordre...

̶        Il en est de même sur le grand continent, continua le président Jacob Zuma. Certains prônent déjà l’ouverture des frontières alors que d’autres sont prêts à prendre les armes pour protéger leurs terres. Et de violents affrontements ont lieu quotidiennement entre chaque camp...

̶        Je sais bien que la situation est la même aux quatre coins du globe, coupa Collin Pryce. Je dis juste que cela ne sert à rien de continuer à tergiverser pour savoir si ces rumeurs sont du fait de fanatiques sectaires ou d’extrémistes anarchiques. Si nous ne sommes pas capables d’aborder les vrais sujets, alors cette réunion est inutile. Personnellement je sais ce que j’ai à faire pour gouverner mon pays et je sais quelles mesures j’ai à prendre.

̶        De toute l’histoire, on n’a jamais vu une vague de manifestations aussi violentes se déchaîner partout dans le monde en seulement quelques mois. Ces mouvements sont d’ordre planétaire et à ce titre, si des décisions communes ne sont pas prises très rapidement à grande échelle, nous ne serons bientôt plus amène de les maîtriser…

̶        Je suis d’accord, appuya le président des pays de l’est. Il nous faut agir immédiatement et se préparer à une éventuelle intervention militaire afin de protéger nos citoyens et sauvegarder la démocratie ! Car j’ai peur que les attentats du seize avril n’aient été que le commencement…

̶        Président Routskov, reprit le président Garrett, si vous voulez bien me laisser finir… Mais je tiens tout d’abord à vous rappeler un point important : l’enquête de l’Intercop est toujours en cours et nous n’avons, à ce jour, aucune preuve avérée que la secte de Jarel soit impliquée de près ou de loin dans ces massacres. Alors oui, des décisions doivent être prises. Et c’est à cet effet que nous avons tous accepté cette réunion des six. Mais il est encore trop tôt messieurs… et madame, rectifia-t-il avec légèreté, pour parler d’intervention militaire. Il nous reste encore à adopter une position commune et nous n’avons pas toutes les données nécessaires pour prendre cette décision. Du moins pas encore. Peut-être donc est-il temps de laisser libre parole à celui qui a initié ce sommet. Ecoutons ce qu’il a nous dire…

̶        Installé en bout de table, le haut dignitaire de l’église s’adressa à son tour à l’assemblée. « Si vous le permettez monsieur Garrett, j’ajouterais que je souhaite que cessent ces amalgames : le mouvement du père Abigâël n’a jamais revendiqué une quelconque apparenté avec la secte de Jarel !

̶        C’est noté votre éminence.

̶        Un peu plus tôt dans les débats, monsieur Routskov a semblé inquiet pour notre foi et m’a interpellé pour connaître la position de l’église sur cette affaire. Ce qui a entraîné quelque dérive philosophique pour lesquelles je tiens à vous présenter mes excuses. Il est difficile, d’un autre côté d’aborder une telle question et de rester au ras du sol, si vous me permettez l’expression. Mais puisque vous avez parlé de faits, rappelons les : il y a quelques mois, des mouvements populaires ont commencé à se former et se sont répandus sur l’ensemble des états.  Vous avez longtemps pensé qu’il s’agissait de mouvements religieux en marge de la religion officielle. Et certains d’entre vous le pensent encore. Ces manifestations et divers rassemblements ont conduits aux attentats du seize avril dans lesquels ont péri des millions de personnes à travers le monde. Malheureusement, depuis, rien ne s’est arrangé. Bien au contraire. Des mouvements alternatifs ont émergé, aggravant encore les dissensions entre partisans de la première heure et détracteurs. Ce sont les faits et ils ne sont pas contestés. Mais comment les gouvernements pourraient adopter une position commune par rapport à cette crise sans la comprendre ? Et comment comprendre le chaos qui règne aujourd’hui partout dans le monde si l’on ne se pose pas les bonnes questions ? Pourquoi de tels antagonismes au sein d’une même nation ? Pourquoi tant de ferveur et de haine ? On ne peut répondre à ces questions si l’on occulte tout l’aspect "prophétique" de cette crise. Si vous voulez adopter une position commune, si vous voulez faire front pour gérer cette crise sans précédents à l’échelon mondial, il vous faudra savoir... Et maintenant, si vous le permettez, j’aimerais laisser la parole à quelqu’un qui est venu me trouver il y a de nombreux mois de cela. Il souhaitait s’adresser au monde et j’ai eu la chance de le rencontrer. Etant à l’initiative de cette réunion et le mieux placé pour répondre à ces questions que je viens d’évoquer, je vais le laisser s’exprimer…

 

     L’homme qui se tenait depuis le début dans l’ombre du Grand Évêque se leva et toute l’assemblée découvrit enfin son visage : celui d’un jeune homme de dix-sept ans aux traits fins qui semblait porter sur ses épaules toute la misère du monde. Le Grand Évêque l’encouragea à parler.

 

«  Je suis le Messager. Je n’ai pas de nom. Pas d’existence propre. Mais je dois vous dire que vous n’êtes pas seuls… Et que nous serons bientôt parmi vous… »

 

     Le jeune homme expliqua à l’assemblée médusée ce qu’il avait mis cinq ans à comprendre…

 

***

 

« Suite à un sommet exceptionnel "des six", tenu ce jour, les nations unifiées ont décrété l’état d’urgence et ont pris, à ce titre, une décision capitale aux conséquences historiques sur le monde : la création d’un état unique. Nous ne savons pas, pour l’heure, quelles seront les modalités de cette nouvelle constitution, ni quelles sont les raisons qui ont conduit à cette décision sans précédent. Mais nous ne pouvons éviter de faire le lien entre l’organisation de ce sommet et les vagues de violences perpétrées ces derniers mois aux quatre coins du monde. A moins que les chef d’état des nations unifiées aient tout simplement soutenu Nicolas Lightman dans son souhait d’accueillir d’une seule voix la venue des visiteurs de l’espace. C’était Rachel Weiss pour WKI. »

 

 Le barbouze

 

     Des décombres, des corps mutilés, des êtres égarés, errants, désemparés. Les victimes valides organisant les premiers secours. Des curés passant de cadavre en cadavre pour une dernière bénédiction. Ce sont les images me hantent depuis ce jour. Patricia Keller, comme notre passagère nous avait dit s’appeler, nous avait donc raconté la vérité et notre obstination avait coûté la vie à des dizaines de personnes. Nous l’avons détachée et avons tenté d’apporter un peu d’aide. Nous ne pouvions toutefois nous attarder très longtemps. La police serait bientôt sur les lieux et nous n’avions pas envie de croiser sa route. Alors que nous regagnions le 4x4, une voiture a démarré brusquement, fonçant sur nous. Alors que je restais figé sur place, incrédule, Phil m’a projeté au sol. La voiture est venue heurter le devant du 4x4 avant de poursuivre sa route. Au volant, Patricia Keller.

     J’ai roulé les yeux fixés sur la ligne blanche. Nous gardions le silence. Après des heures de route, nous nous sommes arrêtés dans une station pour faire le plein et avaler un morceau. La partie restaurant était occupée par quelques clients qui finissaient leur repas. Il était presque minuit. Nous nous sommes installés dans un box, à l’écart. Nous n’avions pas prêté attention à la télé accrochée dans l’angle. En y jetant un œil, j’ai vu le bandeau barrant le bas de l’écran : "bulletin spécial". Et des images qui ressemblaient trop à celles qui passaient déjà en boucle dans ma tête. Je me suis approché. Des attentats... Aux quatre coins du pays. À chaque fois, des rassemblements tels que celui de l’après-midi avaient été visés. Le Grand Évêque lui-même avait été pris pour cible. Les morts se comptaient par milliers. Des pistes terroristes étaient évoquées, sorte de réflexe pour nommer l’inconcevable. Je suis retourné m’asseoir. Phil avait lui aussi compris l’étendue de l’événement. Les nouvelles locales ont annoncé la découverte de deux corps criblés de balles dans les décombres de la station service. Sur eux, un tract de revendication signé MRP, Mouvement pour la Protection de la Race. Les services de police n’en avaient jamais entendu parlé. Au fil des jours, des mois, ces trois lettres allaient devenir de plus en plus familières. Tout d’abord, des tracts similaires avaient été trouvés sur tous les lieux des attentats. Plus tard, des vidéos allaient circuler sur le réseau informatique, présentant le discours halluciné d’un homme encagoulé revendiquant ces assassinats au nom du MRP. La raison ? Ils sont parmi nous. Qui ? Les petits bonshommes verts venus de l’espace. Les sites visés par les bombes étaient des lieux de rassemblement. Ces êtres venus d’ailleurs menaçaient nos existences et il fallait les anéantir avant que d’autres n’arrivent. Il n’en fallait pas davantage à une population traumatisée par ce déchaînement de violence pour sombrer dans la psychose, alimentée par son mets préféré : la rumeur. On entendait tout et son contraire. Les victimes des attentats étaient harcelées, traquées, et dans certains cas, même lynchées. L’état semblait désemparé, incapable de ramener le calme. Les réunions entre nations se succédaient, n’accouchant de rien. Jusqu’à ce jour où enfin une annonce a été faite à la suite d’une énième rencontre entre dirigeants. Devant des millions, des milliards de téléspectateurs abasourdis, le porte-parole avait annoncé l’incroyable nouvelle : ils étaient bien parmi nous. Des politiques s’étaient même entretenus avec l’un de leurs représentants. Enfin, stupeur d’apprendre que d’autres arriveraient bientôt : plus que quelques mois. Ils venaient d’Alta, cette planète découverte récemment par le professeur Lightman et d’où provenaient des signaux dont l’analyse révélait qu’ils ne pouvaient avoir été produits que par une civilisation avancée. Pour conclure, les gouvernements appelaient au calme, rappelant que ces êtres ne recherchaient que la paix et qu’ils mettraient en œuvre leur technologie pour pourvoir aux besoins de cet accroissement de la population. Il n’y avait rien à redouter d’eux car finalement nous étions semblables.

 

     Alors que cette annonce se voulait rassurante, elle a eu l’effet inverse. Certains y vont vu la confirmation des propos du MRP qui ne s’est pas gêné pour exploiter la faille. Si les gouvernements avaient caché la vérité jusque-là, que dissimulaient-ils encore ? D’ailleurs, qui pouvait assurer que les chefs d’état n’étaient pas déjà manipulés par ces êtres venus d’ailleurs ? Et d’appeler à renverser les gouvernements avant qu’il ne soit trop tard, avant que la planète entière ne succombe à l’invasion.

     L’état d’urgence a été déclaré. L’armée quadrillait les villes. Nos "hôtes", comme il a été convenu d’appeler ces étrangers, ont pris la parole pour convaincre la population, montrer qu’ils n’étaient pas différents. Leur "Ambassadeur", un adolescent de dix sept ans que l’on appelait le Messager, apparaissait sur tous les écrans, répétant inlassablement son message de paix. Très souvent le Grand Évêque, cloué dans un fauteuil depuis l’attentat se montrait à ses côtés pour témoigner du soutien de l’église à ce mouvement pour la paix. Dans tous ses déplacements, un homme ne le quittait jamais, poussant le fauteuil, parfois lui glissant un mot à l’oreille. Cet homme, c’était Mr Smith. J’apprenais enfin son nom : Kuiper. Cela faisait bien longtemps que le numéro qu’il m’avait laissé ne répondait plus mais au moins, cette fois, je savais où le trouver.

     Pourtant l’approcher n’a pas été une partie de rigolade. Le Messager, le Grand Évêque et leur entourage étaient sous la protection constante des services de sécurité. Leur moindre déplacement s’effectuait par convoi. Depuis la création de l’état unifié, ils étaient hébergés sur une sorte de base militaire. Après des semaines infructueuses, une occasion s’est enfin présentée de les approcher, lors d’un des meetings organisés "pour la compréhension mutuelle des peuples", comme l’affirmaient les banderoles. La salle de conférence était gardée par un cordon de policiers qui vérifiaient l’identité des participants et effectuaient une fouille minutieuse. J’étais venu seul. Si ça tournait mal, ce serait à Phil de prendre la relève. La foule était déjà compacte quand je suis arrivé. Je me suis rapproché de l’estrade. La conférence a commencé par un discours d’introduction d’un sénateur, un des rares qui avaient de suite pris le parti de nos "hôtes". Depuis le bord de l’estrade, j’apercevais les autres intervenants, assis derrière des tables. Parmi eux, Mr Kuiper, à la droite du Messager. Quand le tour de ce dernier est arrivé, la salle a résonné d’applaudissements. Tous ceux qui étaient venus étaient déjà convaincus de la nécessité de la paix. Je suis resté les yeux rivés sur Kuiper, espérant qu’il tournerait la tête, que je pourrais lui faire un signe. Mais la conférence est arrivée à son terme et déjà les personnalités quittaient l’estrade. Que pouvais-je faire ? Attendre encore des semaines ?

     J’y suis allé direct. C’est sorti tout seul, me surprenant moi-même.

̶        Je suis Paul Herbert. Il faut que je vous parle ! ai-je crié.

     Kuiper s’est retourné. Il a cherché un instant d’où venaient ces paroles, puis a planté ses yeux dans les miens. J’ai fait un geste. Il a disparu derrière le rideau. Mon exclamation n’était bien sûr pas passée inaperçue aux oreilles des agents de sécurité. Il était temps de se replier. Heureusement, la foule me protégeait, mais elle avançait lentement, trop lentement à mon goût. Alors que j’atteignais enfin l’une des issues, deux gardes se sont plantés devant moi.

̶        Veuillez nous suivre.

     Chacun d’eux avait la main posée sur son arme, prêt à dégainer. Je les ai suivis. Que faire d’autre ? Par une porte de service, ils m’ont conduit dans les coulisses de la conférence. Des hommes armés se tenaient à chaque recoin de couloir. Ils m’ont amené dans une petite pièce. Nouvelle fouille. L’un des deux hommes est sorti pendant que l’autre montait la garde. Les minutes se sont écoulées. La porte s’est ouverte et un agent en uniforme est entré, disposant deux chaises face à face avant de s’en retourner. Derrière lui est arrivé Mr Smith accompagné d’un autre homme. Mr Smith, aussi souriant que la première fois que je l’avais rencontré, comme si les événements que nous traversions n’étaient rien, m’a désigné une chaise. Nous nous sommes assis. L’homme qui l’accompagnait à glissé un mot au garde qui est aussitôt sorti en faisant un salut.

̶        Alors comme ça, vous êtes l’un d’eux…

     Encore une fois les mots sont sortis tout seuls. L’homme sourit de plus belle et me salue comme si je venais de lui lancer un : "hey ça roule, vieux ?!". Son manque de réaction me conforte dans mon idée…

̶        Vous savez que cette info, ainsi que les grandes lignes de votre histoire auraient certainement pu m’aider un chouia dans mon enquête !…

̶        J’ai failli ne pas vous reconnaître Mr Herbert. Il faut dire que je vous croyais mort.

̶        C’est ce que certains auraient bien aimé.

̶        Pourquoi êtes-vous ici ?

̶        J’ai croisé le chemin de Ken Jasper et d’une certaine Patricia Keller. Ça vous dit quelque chose ?

     Pour une fois, Kuiper a paru décontenancé mais il a très vite repris son assurance.

̶        Je vois que vous poursuivez votre enquête. Comment connaissez-vous ces personnes ?

̶        J’ai la mémoire des visages. Ken Jasper est la même personne qui vous servait de garde du corps lors de nos précédentes rencontres. Or, récemment nos chemins se son croisés de nouveau. Il a pris des galons ?…

     Mon interlocuteur semblait perplexe.

̶        C’est lui qui a posé les bombes à San Monfredo.

̶        Qu’est-ce qui peut bien vous laisser penser ça ?

̶        Eh bien, une conversation téléphonique entendue chez lui lors de laquelle il était fait mention du lieu et de la date. C’est comme ça que j’ai pu m’y rendre.

̶        Vous étiez donc sur les lieux. Voilà qui m’intéresse. Et qu’est-ce qui s’est passé ?

̶        C’est vous qui avez monté le coup des explosions, pas vrai ?

̶        Ne soyez pas ridicule. Ken Jasper travaille pour l’Organisation. Ils sont chargés de protéger les messagers. S’il était sur les lieux avec son équipe c’était justement pour empêcher ces attentats. Deux de nos hommes sont morts, je vous signale ! D’ailleurs, vous ne disposeriez pas d’un PK42 dans votre arsenal, par hasard, Mr Herbert ?

̶        Désolé de vous décevoir mais je laisse ce type d’outillage aux tueurs professionnels. Et une certaine Patricia Keller, ça vous dit quelque chose ?

     Il a réfléchi un moment et s’est tourné vers l’homme qui l’accompagnait qui a secoué la tête.

̶        Non. De qui s’agit-il ?

 

     Je lui ai raconté la rencontre tumultueuse avec Melle Keller. Il m’a écouté attentivement, m’interrompant parfois pour préciser tel ou tel détail. Quand j’ai eu achevé mon récit de cette terrible journée, il est resté silencieux un moment avant de reprendre :

̶         Il semblerait que vous soyez tombé sur la responsable de l’attentat de San Monfredo et du meurtre de nos agents. Pourriez-vous la décrire ?

̶        Sans problème. Brune, cheveux courts, environ un mètre soixante-dix, yeux noisettes, très athlétique.

     Mr Smith s’est à nouveau tourné vers son compagnon qui a de nouveau secoué la tête.

̶        Vos renseignements nous seront très utiles. Vous ne voyez pas d’inconvénients à nous aider à réaliser un portrait-robot ?

̶        Pas de souci.

     À la fin de l’entretien, je lui ai laissé une adresse électronique à laquelle il pouvait m’écrire en utilisant "bonhomme vert" pour se faire reconnaître. Ça l’a fait sourire. Deux gardes armés attendaient à l’extérieur de la pièce et m’ont reconduit à la sortie. Sur l’esplanade, la foule s’était dispersée.
Trois semaines sont passées. Et puis un mail du petit bonhomme vert. Je devais me rendre à la prochaine réunion de nos "hôtes" et me présenter au chef de la sécurité sous le nom de Peter Duffy. Ça a fonctionné et je me suis à nouveau retrouvé en face de Mr Smith.

̶        Nous avons retrouvé la trace de votre Patricia Keller. Elle se fait aussi appelé Zina Mayer.

̶        Vous êtes rapide. Comment avez-vous eu ces informations ? J’ai fait une recherche dans les fichiers des forces armées, des pénitenciers, des hôpitaux psychiatrique et autres lieux de perdition et je n’ai rien trouvé.

̶        Nous avons eu un peu de chance. Un de nos contacts a croisé cette jeune femme.

̶        Et c’est qui ?

̶        Elle est un membre haut placé du MRP, spécialisée dans les opérations de communication et… de démolition, au sens large.

̶        Vous avez réussi à placer une taupe dans le MRP ?

̶        Peu importe comment nous avons obtenu cette information. Une livraison d’armes doit avoir lieu et elle est en charge de la réceptionner. Ça vous intéresserait de discuter un peu avec Melle Mayer ?

̶        Pourquoi faire appel à moi ?

̶        Et à votre ami. Phil, c’est bien exact ? Eh bien je dois avouer que j’ai omis de vous faire part d’une information.

̶        UNE information ?… ai-je dit en insistant bien sur le premier mot…

̶        Comme nous le craignions, le MRP a été fondé par des membres de notre communauté. En plus des messagers, des sortes de gardiens ont été envoyés, chargés de notre sécurité mais certains ont, semble-t-il, préféré se retourner contre leurs frères. Dans le climat actuel, si l’information que ces attentats sont causés par des hôtes, circule, nous sommes perdus.

̶        Mais pourquoi se retourner contre les leurs ? Qu’est-ce qu’ils espèrent tirer de ce chaos ?

̶        Il semble que certains préfèrent accaparer plutôt que partager.

̶        Et vous avez besoin de moi… pourquoi ?

̶        Nous sommes peu nombreux. Trop des nôtres sont déjà tombés. Et nous souhaitons laisser les autorités en dehors de tout ça, nous ne pouvons nous appuyer que sur des personnes de confiance, au nombre desquelles j’espère pouvoir vous compter, Mr Herbert.

     Il a dû voir à ma tête que c’était un peu court. Aussi a-t-il ajouté :

̶        Ne vous inquiétez pas, Mr Herbert, nous saurons récompenser ceux qui nous auront aidés.

 

    La curiosité est un vilain défaut. Mais il faut bien mourir de quelque chose et je ne me voyais pas finir mes jours sous perfusion dans un hospice. Autant aller au bout de cette histoire. Mr Smith m’a expliqué le déroulement de l’opération.

    Je me suis donc retrouvé dans un vieux hangar de la zone industrielle à bord d’un camion chargé de caisses d’armes… vides. Au volant, Phil, qui n’aurait pas résisté au plaisir de présenter ses salutations à Melle Keller. À l’arrière, un des hommes de Smith. L’équipe d’intervention avait pris place tout autour du bâtiment. Lors d’un rendez-vous, une chose très importante est l’exactitude. J’ai toujours aimé les gens ponctuels. À l’heure dite, deux voitures ont pénétré dans l’entrepôt. Des hommes armés sont sortis, prenant position arme au poing. Enfin, est apparue Patricia Keller. Elle s’est approchée du camion, suivie d’un molosse portant une mallette. Ils se sont arrêtés à trente pas. C’était à nous de jouer. J’ai ouvert la porte du camion et je suis descendu, me plantant face à elle. Elle ne m’a pas tout de suite reconnu et s’est approchée. Soudain le déclic s’est fait. Son visage est devenu blême. Elle s’est figée.

̶        En d’autres circonstances, j’aurais été ravi de vous revoir, Melle Keller ou devrais-je plutôt dire Melle Mayer.

     Tout a alors basculé. En un éclair elle avait sorti son arme et commençait à tirer. Phil et moi plongeons nous abriter derrière le camion. Le molosse est la première victime. Il s’effondre lourdement. Encore une victime d’un indice de masse corporelle mal contrôlé.

     Combien de temps la fusillade a-t-elle duré ? Je n’en ai pas moindre idée mais ce que je sais, c’est que les quatre chargeurs que j’avais emportés se sont vidés trop vite. Le clic impuissant du percuteur sur le métal annonce la fin de la partie. À l’extérieur, j’entends des tirs. Notre soutien qui tente d’approcher. Nos assaillants ne sont pas en meilleure posture. A court de munitions également, ils n’ont plus qu’à se rendre face à l’arrivée de nos renforts. Dans une dernière tentative, Patricia Keller saute au volant d’une voiture. Phil se précipite et s’accroche à la portière. La voiture fait une embardée. A travers la vitre ouverte, Phil lutte avec la jeune femme pour le contrôle du véhicule. Et soudain… un éclair dans la nuit. Un corps est projeté.

     La voiture file à tout allure se perdre dans la ville.


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