Un jour peut-être - ANNÉE VII

Le scientifique

 

     Je regarde la pendule. Plus que trente minutes. Je traverse les longs couloirs de l’aile ouest. Dans les bureaux c’est l’effervescence. Tout le monde est sur les nerfs. À travers les portes entrebâillées s’enchaînent les scènes :

 

« Gilbert, on en est où ? Je n’ai pas eu le briefing de 14h » lance un homme en bras de chemise, les yeux rougis par le manque de sommeil.

 

« Quoi ? Pourquoi personne ne m’a prévenu ?! C’est quand même moi qui suis chargé de sa sécurité » aboi un second, un combiné à l’oreille.

 

« Son arrivée est prévue dans H moins 20 minutes. On a prévenu le gouverneur ? » demande une jeune femme.

 

« Où est passée la chargée de com ? Les journalistes commencent à s’énerver, à côté ! »

 

« Saleté d'ordinateur ! Tu vas me le rendre mon fichier ? Le résultat de deux jours de travail ! Qu'est-ce que je vais bien pouvoir présenter au président ? Gilbert, rédigez-moi tout de suite une note que je pourrai lire pour meubler, puis faites une demande d'achat pour qu'on renouvelle le matériel informatique, je ne veux plus voir cette bécane ! » Le dénommé Gilbert acquiesce docilement puis se retourne et lève les yeux au ciel.

 

     En passant devant la porte de l’attachée de presse, je m’interromps en apercevant une paire de bottes familières dépassant des pieds du bureau. Derrière l’écran, un homme semble en pleine action : « Ah ça y est, ça vient... » J'interpelle :

     « Iana, tu peux m'expliquer ce que Walter fait dans ton fauteuil et surtout ce que tu fais sous le bureau ? Ce n’est pas le moment pour ce genre de chose… »

     Elle lève son bras pour me montrer une épingle et du fil à coudre.

     « Mon chéri, comme tu le vois, je fais un ourlet à Walter pendant qu'il m'installe cette foutue imprimante dont j'ai absolument besoin pour le communiqué de presse. C'est le branle-bas de combat ici ! Mais heureusement, contrairement à certains, je sais faire deux choses en même temps ! »

 

     Je souris avec un haussement d'épaule. C'est vrai que j'ai l'impression d'être dans une ruche. Les gens courent partout. Certains s’activent sur les dossiers courants, d’autres préparent la réunion au sommet, et d’autres encore, s’occupent d’organiser l’accueil du président élu. La réunion commence dans vingt minutes. J'entends un bruit désagréable. Je tourne la tête et vois un téléscripteur dont les aiguilles crépitent frénétiquement. A côté un fax lui donne la réplique, moins bruyant mais tout aussi désagréable.
     Je poursuis mon chemin, passe par le secrétariat et salue la femme d’un certain âge qui filtre l’accès à la personnalité la plus important du pays. Elle me confirme qu’il m’attend. Je pousse légèrement la porte et l’homme trônant dans la grande pièce ronde me fait signe d’entrer d’un geste de la main. Il est au téléphone : « Écoute chérie, je ne peux pas m'occuper de ça maintenant… Non, j’ai une réunion… Oui, je sais que s’occuper des enfants n’est pas une mince affaire non plus et que tes journées sont très chargées… Oui, mais non… Non, chérie, je peux t’assurer que là, ce que j’ai à faire est vraiment très important… Mais bien sûr que ce que tu fais compte beaucoup aussi mais dans un peu moins de vingt minutes, je dois quand même rencontrer le président des nouveaux États Unifiés, alors je ne peux vraiment pas m’occuper de réparer les bêtises de ton fils maintenant, d’accord ?… Oui, oui, de notre fils. Bon, écoute moi… Écoute moi, je te dis ! Contacte Maître Gardwin et vois ça avec lui. Et dis à "notre fils" que je commence à en avoir assez de m’occuper de ses frasques ! Quand se mettra-t-il dans le crâne que les filles et l'alcool ne le réussissent pas ? Il serait temps qu’il grandisse un peu, bon sang ! Bon, il faut vraiment que j'y aille. On verra ça ce soir, d’accord ? Allé… Allé… Oui, allé je te laisse. »

     L'homme raccroche le combiné. « Ah les gosses ! » lance-t-il en me regardant, un sourire à demi plaqué sur son visage lui donnant une certaine contenance : « Vous en avez ?…

̶        Non, monsieur le président.

̶        Eh bien, je vous le dis, réfléchissez y à deux fois ! Surtout dans notre métier où nos moindres faits et gestes et ceux de nos proches sont scrutés, décortiqués et offerts par la presse en pâture au public. Je n'avais pas besoin de ça, surtout aujourd'hui !

̶        Je comprends monsieur le président, mais la famille c’est important.

̶        Oui, c’est sûr. Au fait Dr. Lightman, vous devriez peut-être vous habituer à m’appeler par mon nouveau titre, vous ne croyez pas ?

̶        Pardon, gouverneur, je vais tâcher de me corriger. »

     La création de l’État Unifié ne s’est pas faite sans vexer quelques susceptibilités. Les anciens dirigeants ont vu leurs attributions rognées au profit de l’état supranational. Ils conservent la plupart de leur pouvoir au niveau de leur état mais la dénomination de gouverneur en a froissé plus d’un. Et personnellement j’ai encore du mal à m’y faire d’autant que le président Garrett m’avait toujours semblé être le mieux placé pour diriger un jour le monde uni.

     « En tous cas, il vaudrait mieux ne pas faire d’imper dans les minutes qui vont suivre. 

̶        Monsieur ?...

̶        Le président des États Unifiés ne devrait pas tarder. Il a une information de la plus haute importance à nous communiquer concernant l’arrivée prochaine de nos amis et j’ai tenu à ce que vous soyez présent lors de cet entretien.

̶        Vous m’en voyez honoré monsieur… le gouverneur.

 

     Il ne faut pas très longtemps avant que la femme que j’ai croisée à l’entrée du bureau ne réapparaisse, annonçant l’arrivée du président.

     Il apparaît enfin, vêtu de sa robe de pourpre, arborant son sourire bienveillant. Le gouverneur vient à sa rencontre. Le président tend la main présentant à son hôte  l’anneau, marque de sa fonction religieuse à laquelle il n’a pas renoncé. Le Gouverneur hésite un instant, puis finit par s’incliner pour porter ses lèvres à l’anneau.

   

***  

    

     Après l’entretien, j’ai suivi le gouverneur et le président en direction de la salle de conférence. Sur le chemin, je me suis laissé emporter par mes pensées et me remémorant comment tout ça avait commencé...

 

     J'avais été contacté par un haut fonctionnaire, Paul Vacner. Il m'avait présenté les choses ainsi : « Docteur Lightman, je n'irai pas par quatre chemins. J'ai une première mission à vous confier car je ne doute pas qu'il y en aura d'autres. »

     L'homme m’avait fait un petit sourire complice.

     « Il s'agit de constituer et de gérer un observatoire de l'opinion. 

̶        Un institut de sondage ?

̶        Non pas vraiment. Vous savez très bien qu'on leur fait dire ce qu'on veut aux sondages... Vous aurez sûrement recours à leurs services à un moment donné, mais ce n'est pas l'essentiel de ce que je vous demande. Les mouvements récents aussi bien le MPR, que les sectes, ainsi que les manifestations diverses ont totalement échappé à nos services. Certaines idées se transmettent à la vitesse de l'éclair et les anciennes méthodes de renseignement n'arrivent plus à suivre. On ne sait plus ce que la population pense. L'idée est d'employer d'autres approches plus adaptées au temps présent pour nous faire remonter le pouls de l'opinion. J'ai déjà rassemblé une liste de spécialistes de leur domaine qui pourront vous aider : statisticien, expert réseau, cogniticien, spécialiste des média, informaticien, psychologue... Mais vous avez carte blanche pour proposer les noms de personnes qui pourraient vous aider dans vôtre tâche. On vous demandera bien sûr comment évolue l'état de l'opinion sur certains sujets récurrents comme l'acceptation des mesures gouvernementales, mais ce qu'on attend surtout de vous, c'est de nous faire remonter les courants d'avant-garde, les idées émergentes. »

     Vacner avait fait une pause en m'observant attentivement comme s'il cherchait à voir dans mes yeux si je comprenais toute la portée de cette mission.

     « De plus, je vous informe que la formation d'un gouvernement supranational va bientôt être annoncée. Cela devrait vous réjouir, n'est-ce pas ? » Il souligné ainsi que mon discours lors de la remise du prix avait porté ses fruits. « Si vous menez cette mission à bien, votre aura médiatique et votre capacité à expliquer les choses simplement, deux qualités rares parmi vos pairs, feront de vous l'homme idéal pour le poste de ministre de la technologie dans ce gouvernement. D'ailleurs le premier sujet sur lequel je vous demanderai d'employer l'observatoire est le degré d'acceptation dans l'opinion d'un futur gouvernement mondial. »

     C'était une question qui pouvait se poser en terme binaire : êtes-vous favorable à la création d'un gouvernement mondial ? Mais aussi par des questions ouvertes : quel devrait être son champ de compétence, comment devrait-il être désigné ou élu ?

     Profitant de ma liberté d'action, j'avais ajouté les questions qui me préoccupaient le plus : la notoriété d'Alta, le fait de ne pas être seul dans l'univers, l'espoir ou la crainte d'un contact proche avec les Altaïens, conscience que les Alaïens sont déjà parmi nous. Je réalisai alors le pouvoir d'influence du sondage : le simple fait de poser la question était déjà une façon d'insinuer l'idée dans l'esprit de la personne sondée.

     Voilà comment tout avait commencé : par de simples sondages. Et j’étais aujourd’hui responsable de tout un ministère dans le nouveau gouvernement et participais à une réunion privée entre le grand Évêque, président des États et le gouverneur de mon propre pays.

 

     Sans m’en rendre compte nous sommes arrivés devant les doubles portes de la salle de conférence. Au dessus de celles-ci la pendule indique qu’il reste à peine deux minutes avant l’heure officielle de la réunion. Le gouverneur et le président pénètrent ensemble dans la pièce. Au moment de franchir les portes, à mon tour, je suis déséquilibré par quelqu'un qui se rue sur la place à la droite du grand fauteuil rouge et doré. Pendant que je rassemble mes papiers éparpillés à terre, Vacner s'accroupit pour m'aider. Il me lance un petit clin d’œil en me disant : « Ne vous en faites pas, ça va bien se passer. Mais la prochaine fois, prenez un attaché-case... Oui, monsieur le directeur de cabinet, je tâcherai d’y penser... »

     Je prends enfin place à la grande table qui occupe la pièce tout en longueur. Je ne peux m'empêcher de remarquer qu'elle a la forme de la trajectoire d'une comète. Déformation professionnelle. Je m'installe entre les places réservées à Iana et au ministre du logement. Le président est assis à l'extrémité Est dans le grand le fauteuil rouge et or et le gouverneur lui fait face à l’autre extrémité de la table. Il parcourt des yeux l’assemblée puis, d’un ton très solennel annonce : « Messieurs, nous sommes tous là alors commençons. Anton, lisez l'ordre du jour je vous prie.

̶        Si vous permettez gouverneur Garrett, je souhaiterais tout d’abord faire part aux membres du nouveau gouvernement, ici rassemblés, de l’information dont nous avons discuté il y a quelques minutes.

̶        Je vous en prie, monsieur le président.

̶        Après de nombreux entretiens avec l’ambassadeur des messagers, il a été porté à ma connaissance l’existence d’un artefact qui doit nous permettre de communiquer avec nos hôtes. J’ai cependant omis de vous préciser une chose importante monsieur le gouverneur, selon nos informations, l’objet en question serait situé à quelques kilomètres à l’Ouest de la ville.

̶        L’artefact se trouve donc sous notre juridiction…

̶        Pas tout à fait gouverneur. Puisque vous avez participé à la rédaction de la constitution du nouvel état unifié, vous n’êtes pas sans ignorer le pouvoir souverain du gouvernement central dans les domaines touchant aux intérêts vitaux de la planète. Il me semble que nous sommes dans une telle situation.

̶        Je ne remets pas en cause l’autorité de l’état central, rétorque le gouverneur d’une voix mal assurée. Mais je défends l’intégrité territoriale de mon état.

̶        Ne vous inquiétez pas pour cela. Le contrôle de cette région vous sera restitué après les cérémonies d’accueil. Pour le moment, je demande au ministre de l’Intérieur de préparer un décret plaçant la zone de l’artefact sous le contrôle des forces supranationales.

     Le Président se tourne vers Anton, signifiant que le sujet est clos et que l’on passe au point suivant.

L’agenda est abordé point par point. On en vient à mon dossier sur l’état de l'opinion. Je l'expose de la manière la plus succincte :

̶            Les trois quarts de nos concitoyens sont maintenant conscients qu'il y a des humains en dehors de notre planète. Et la moitié sait qu'une partie d'entre eux est en route pour nous rejoindre bientôt. Cette arrivée est perçue d'une manière plutôt positive. Les entrepreneurs et les scientifiques la voient comme une opportunité. À l'autre extrême, il reste encore une personne sur cinquante qui l'envisage de manière franchement négative. Nul doute que le MRP se nourrit de cette part de la population. Il reste aussi une petite part de la population qui pense que tout cela n'est qu'une invention.

     Le Président intervient:

̶            Il y a donc encore un effort d'information et de pédagogie à faire, messieurs et mesdames les ministres et conseillers.

     Je poursuis :

̶            La formation du gouvernement supranational est perçue d'une manière assez neutre. La plupart des gens ne voient pas ce que cela va changer dans leur vie.

̶            C'est un petit peu notre tâche que de faire en sorte que leur vie ne change pas trop, non ?

     Je jette un regard à ma gauche en direction de Vacner qui m'a ainsi interrompu.

̶            Je n'y avais pas pensé, mais après tout c'est un peu vrai. Soixante pour cent sont favorable à la participation des gouverneurs des états à ce gouvernement de l'état unifié. Je crois qu'on va manquer de sièges.

     Ce trait ne fait rire personne, à part Iana.

̶            Quatre personnes sur cinq auraient souhaité qu'il y ait eu une élection pour la présidence. Mais une personne sur deux n'a aucune idée de la meilleure personne pour le poste. Je vous épargne les autres chiffres, que vous pourrez lire dans ce rapport que je vous ai distribué, pour passer à la partie qualitative. Les interrogations que leur arrivée prochaine suscite sont plutôt naïves : différences physiques, alimentation, nombre et bien sûr la sexualité. Les questions dont nous nous préoccupons sont peu présentes aux yeux du grand public : les différences culturelles, l'acclimatation microbienne et atmosphérique, les questions juridiques, la citoyenneté, la propriété, la logistique, l'employabilité. J'ai relevé quand même deux points qui nécessitent, je pense, que l'on les examine sérieusement.

̶        Certaines personnes soulèvent la question de la citoyenneté et par conséquent du droit de vote. D'autres pointent du doigt qu'il n'y a pas de nom pour désigner les Altaïens qui arrivent par opposition aux messagers."

     Iana prend la parole :

̶            Si on veut qu'ils s'intègrent, je pense qu'il vaut mieux qu'il n'y ait pas de nom, pour qu'il n'y ait pas de différence. Désigner, c'est déjà exclure.

     La personne à la droite du président rétorque :

̶            Vous êtes un peu naïve, ma chère. Si vous pensez que les gens ne vont pas trouver de nom : immigrés, envahisseurs, réfugiés, pique-assiette et j'en passe des pires.

     Le président tranche la question d'un ton qui ne laisse pas la place à la controverse :

̶            Le ministre de l'intégration a raison. Il faut un nom. Ce sera : Les Aînés. Lightman, quels sont les autres sujets qui préoccupent principalement la population?

̶            La sécurité est repassée en seconde position derrière les salaires.

̶            Y a-t-il des tendances émergentes à nous signaler ?

̶            Pas grand chose. Les adeptes des sectes qui ont été dissoutes semblent très actifs dans un mouvement pseudo philosophique qui prône le jeûne, la méditation et l'exercice physique pour l'épanouissement. Il y a aussi une idée qui se répand : aller explorer nous-mêmes d'autres planètes.

̶            Bien. Communiquez à Waldorf les détails sur ce mouvement, pour que son ministère de la sécurité l'infiltre. Je veux garder ça sous contrôle.

Après quelques autres points, le président clôt la séance. Une fois qu’il a quitté la pièce, chacun se détend, commentant les décisions prises, donnant son impression sur le nouveau Président, puis retourne à son bureau. Je comprends comment il a pu arriver à se faire "désigner" à la présidence des États Unifiés : son autorité naturelle et son sens de la décision s'imposent à tous.

*** 

 

Même si cela ne s’est pas passé comme prévu, la cérémonie a eu lieu. Maintenant il n'y a plus qu'à attendre. Je regarde ma montre. Il est bientôt l'heure de dîner. Je passe chercher Iana pour aller manger dans le coin.
Nous arrivons au parking. J'appuie deux fois sur le chrono de ma montre. Je lui demande : « Pair ou impair ?

̶            Pair.

̶            Tu as gagné, c'est toi qui conduit.

̶            Alors on prend ma voiture, la tienne est moins souple. »

Tout en conduisant, Iana me demande :

 « On sait d’où ils arriveront ?

̶            Non, on ne peut même pas les voir avec nos instruments. Figure toi que l'on ne s'est rendu compte qu'un astéroïde de la taille cette montagne nous avait frôlé qu'après son passage ! Alors imagine comme quelque chose de plus petit peut passer inaperçu.

̶            Oh zut ! Regarde comme la circulation est encombrée. Plus personne n'avance. Et ça klaxonne dans tous les sens...

̶            Il y a des gens qui descendent de voiture. Tu crois qu'ils vont en venir aux mains ?

̶            Je ne crois pas que ce soit une dispute. Ils regardent dans notre direction.

̶            Les gens qui nous suivent… Ils regardent aussi derrière. Oh ! »

Iana enfonce sa tête dans son cou pour mieux voir dans le rétroviseur, puis elle ouvre sa portière. Je sors moi aussi pour comprendre enfin. A l'Est, des centaines de lumières alignées sur trois rangées semblent flotter dans le ciel. J'entends le conducteur de la voiture de devant dire à sa passagère : « Ça me rappelle les paquebots que ma grand-mère m'amenait voir au port. »

Un nuage passe derrière, ce qui me permet de mieux apprécier les contours.
Les lumières alignées appartiennent à un vaisseau quasiment cylindrique mais aux formes arrondies, comme la table de la salle du conseil. D'autres lumières semblent appartenir à d'autres vaisseaux plus loin.

Iana me fait un clin d'œil : « Et tu trouves ça petit ? »

Je lui souris en guise de réponse. Je contemple les vaisseaux et imagine le débarquement. Je me sens un peu mal à l'aise car pour moi j’ai toujours été un homme comme les autres… A part peut-être mais un homme tout de même. Or en tant que "messager" je devrais me sentir solidaire de mes frères Altaïens. J'espère que dans quelque temps on n'aura plus à penser à ces différences. C'est déjà le cas au sein du conseil : je ne suis même pas sûr de savoir si Iana et moi sommes les seuls "messagers" dans le gouvernement. Le président le sait sûrement, lui. Je suis sûr qu’il en sait d’ailleurs beaucoup plus sur Alta qu’il ne le laisse paraître. Je regarde Iana dans les yeux et je me dis que ça va aller. A nous d'inventer le monde de demain.

 

  L’adolescent

 

     Le jeune homme avait fait la paix avec lui-même.

     Pendant plus de quarante longues années, il avait cherché un sens à son existence. Courant après une chimère : l’espoir d’être un homme comme les autres. Puis il avait cessé de courir. Il était différent et avait accepté son destin. Grâce à cette prise de conscience, il avait accompli de grandes choses et avait mené à bien sa mission : bientôt l’humanité serait enfin réunie. Et en cet instant solennel il aurait dû pouvoir enfin trouver un peu de sérénité. Pourtant son visage était marqué et ses yeux noirs comme la nuit. Il pensait à tous ceux tombés pour la cause. A ses frères qui avaient péri dans les attentats fomentés par le MRP, à ceux qui avaient succombé sous les coups d’extrémistes et racistes en tout genre, ou qui s’étaient fait froidement assassinés au détour d’une ruelle… Il n’y avait pas un jour où il ne revoyait dans son esprit les visages des amis disparus. Pas un jour où leurs regards sans vie ne venaient le hanter. Et depuis quelques temps, de jour comme de nuit une autre image ne le quittait plus : le corps du père Abïgâël, gisant sur le sol, baignant dans son sang.

     Appuyé au-dessus du lavabo, le poing serré, il plissa les yeux et se passa un peu d’eau sur la nuque. Il se regarda dans la glace. Il n’était pas de ce monde, il n’était même pas un Homme… pourtant les sentiments qui l’étreignaient en cet instant, eux, étaient bien humains. Aucun être bien portant ne pouvait souffrir autant de cette douleur quasi physique si caractéristique de l’espèce humaine. Après tant d’années passées sur cette terre, il était devenu l’un des leurs. Il avait aimé et haï, pleuré et souffert, pourtant, jamais il n’avait éprouvé un vide si profond, une tristesse si immense. Il avait perdu son ami… assassiné ! Et l’homme qui lui avait ôté la vie était à ses côtés chaque jour depuis près d’un an. Cela ne pouvait être vrai ! Il devait forcément faire erreur, c’était impossible ! Il se repassait inlassablement la scène dans son esprit, déroulant chaque geste, chaque regard, chaque silence… Nul doute possible…

     Le jeune homme avait parcouru le couloir, flanqué de ses deux gardes du corps, traversant les coulisses du grand stade pour arriver sur le carré des hommes politiques et invités d’honneur.

     Il était là, assis dans un large fauteuil entouré de sa cour et encadré par un important dispositif de sécurité. Depuis sa nomination au plus haut poste du nouvel état unifié, le nombre de ses courtisans n’avait cessé d’augmenter. Et de nombreux moyens avaient été mis en place pour assurer la sécurité du premier président des états unifiés. Mais certaines choses n’avaient pas changées : légèrement en retrait, deux hommes veillaient dans l’ombre. Personne, en dehors du Haut Conseil ne connaissait le rôle des prétoriens. Aucun des hauts représentants ne se déplaçait jamais sans sa garde rapprochée. Le cordon de sécurité s’était ouvert devant le messager qui s’était avancé vers l’homme à la robe pourpre. En tendant légèrement son bras pour permettre au garçon le baise main d’usage, la manche de la robe s’était légèrement relevée laissant apparaître la chemise blanche en dessous de la tunique. Et c’est à cet instant que le jeune homme avait aperçu le bijou...

     Il détourna son regard du miroir, desserra le poing, paume vers le haut et observa une dernière fois l’objet qu’il renfermait : un bouton de manchette identique en tous points avec celui du nouveau chef des nations. Un bijou qu’il avait vu pour la première fois quelques mois auparavant dans la main d’un homme étendu sur le sol, baignant dans une marre de sang. Dans la main de son ami, de son frère. Même s’il ne voulait pas le croire, il n’y avait aucune chance que ce bouton de manchette appartienne à un autre. Les motifs gravés et leur forme même étaient personnalisés. Et il n’en avait jamais vu de semblables avant la mort de son ami. Certainement parce qu’il n’en existait pas d’autres. 

Pourquoi ? Pourquoi le Grand Évêque aurait-il tué le père Abygâël. Et comment en serait-il arrivé là, lui, un homme de foi et membre éminent de l’église ? Réfléchis, réfléchis bon sang ! Le cerveau du jeune homme était en ébullition. « Rappelle toi !… Les éléments sont là, prisonniers de ta mémoire… Ouvre ton esprit ! » dit la voix… Il se remémora ces six dernières années. Sa rencontre avec le père Abygâël, sa confession dans l’église, et leur première véritable discussion alors qu’il se croyait fou et que le père Abygâël, lui, cherchait des réponses. « Rappelle de toi de la première fois… » dit la voix. C’était cette même année qu’il avait rencontrée le Grand Évêque. A l’époque ce dernier n’était pas encore l’homme de pouvoir qu’il est rapidement devenu par la suite. Trop rapidement d’ailleurs selon certains… Des rumeurs d’élection truquée au sein de l’église avaient d’ailleurs fait la une de la presse internationale et les références mêmes du futur chef de l’état pontifical avaient été remises en question. « Souviens toi de ses mots… » Le garçon se souvenait très bien de la première fois qu’il avait rencontré celui qui deviendrait plus tard le Grand Évêque. Il avait d’ailleurs tenté depuis, à plusieurs reprises, d’aborder le sujet avec l’homme d’église mais en vain. « … On s’entoure parfois des mauvaises personnes… Le jour viendra où il te faudra choisir… » avait-il dit ce jour là. Cette visite à l’hôpital psychiatrique n’était pas un hasard… Bien sûr que non ! Le père Abygâël était un messager comme lui… La encore, sa mort ne pouvait être une coïncidence… Son ami ne s’était pas fait attaquer par un pickpocket au coin d’une rue. « Vous aviez une mission à accomplir mais vous n’êtes pas seuls… » ajouta la voix. On n’est pas seul… répéta le messager. Non, on n’est pas seul… Je l’ai toujours su ! « Et si vous aviez échoué ?… » Non ! c’est pas vrai… Le jeune homme porta de nouveau son regard vers le miroir mais pour la première fois depuis longtemps ses yeux étincelaient des mille feux qui venaient d’embraser tout son être : colère.

Il marchait au milieu du corridor d’un pas rapide et sûr. Entouré de ses gardes du corps, les poings serrés, il avançait tête baissée, ses yeux fixés sur la porte qui se tenait au bout du couloir. Les deux prétoriens s’interposèrent : « Que veux tu messager ?

̶        Je dois parler au Grand Évêque.

̶        Attends ici, dit l’un d’eux en pénétrant dans la loge tandis que l’autre en barra l’entrée. »

     Un instant plus tard, la porte s’ouvrit et on le fit entrer. Mais les gardes du corps, eux, se virent refuser l’accès à la loge. Le Grand Évêque accueillit le messager : « Que veux tu mon jeune ami ?

̶        Je sais que vous êtes l’un des nôtres !

̶        Je suis étonné que tu ne le découvres que maintenant. Mais oui, d’une certaine façon, on peut dire ça.

̶        Mais alors pourquoi ?… Pourquoi avoir fait ça ? Le jeune homme balança le bouton de manchette sur la petite table de la loge. »

     Le Grand Évêque jeta un bref coup d’œil au bijou. Il s’en saisit et le glissa dans sa poche sans marquer le moindre signe d’étonnement. « Je te l’ai déjà dit maintes fois : le monde n’est pas tout blanc ou tout noir… Il y a beaucoup de choses que l’on ne peut contrôler... Des choses qui nous dépassent mais qu’il nous faut intégrer si l’on veut mener à bien notre tâche.

̶        Vous l’avez tué et l’avez laissé là, gisant dans son sang ! Comment pouvez-vous justifier ça ?!… C’était votre ami !…

̶        Nous avons tous une destinée. Tu as dû faire des sacrifices pour mener ta mission à son terme. Et j’ai dû en faire pour accomplir mon destin. Nous sommes du même côté. Nous oeuvrons tous deux pour que notre peuple puisse enfin s’installer. Mais tu es le Messager, tu es notre guide, notre voix et en tant que tel tu dois avoir une vision globale des choses. Regarde l’histoire de ce monde… puis observe ce qu’il s’y passe depuis que les hommes ont appris notre existence… Regarde les antagonismes que cette simple annonce a créés ! Regarde de quoi les hommes sont capables, rien que parce que leurs opinions divergent. Crois-tu vraiment que nos deux cultures pourraient se mêler et ne faire qu’une ! Tu es le Messager,  tu as en toi toute l’histoire de notre planète et si tu te concentres, que tu cherches au fond de toi tu sauras comment tout ça a commencé et tu comprendras que cette espèce est trop différente de la nôtre…

     Au fur et à mesure que le Grand Évêque parlait, des images s’imposaient au messager. Des images d’une autre époque, d’un autre monde pourtant très semblable. Ces images défilaient dans son esprit comme celles d’un film d’archive en lecture accélérée.

̶        C’est… une colonie…

̶        Non c’est une déchèterie… L’endroit où nous avons expatrié tous les rebuts de notre société. Ceux qui n’avaient ni lignée, ni culture, ni valeurs… Des primitifs, des erreurs dans l’échelon de l’évolution ! Nous les avons laissés sur ce monde car ils n’avaient pas leur place dans le nôtre. On décidé de les déporter. Mais en aucun cas il ne devaient tenter de nous retrouver. On a donc fait ce qu’il fallait. Nous les avons, en quelque sorte, "réinitialisés"… Plus de mémoire, plus de passé, plus de vie propre…

̶        Mais ils se sont reconstruits…

̶        Tu appelles ça "reconstruits" ?… La vérité c’est qu’ils ne savent que détruire ! Ils passent leurs temps à s’entretuer pour la moindre excuse ! Ils sont continuellement en conflit les uns avec les autres pour un bout de terre ou un peu de pétrole. Ils vont jusqu’à inventer toutes sortes de prétextes pour faire la guerre et voler leurs propres ressources. A tel point qu’ils n’auraient de toutes façons pas survécu bien longtemps à leur propre existence. Et c’est pour ça qu’il est impossible qu’une société évoluée comme la nôtre coexiste avec les primitifs de cette espèce… La solution pacifiste était de toutes façons vouée à l’échec car ils nous auraient entraîné dans leur perte…

̶        Il y un autre plan… dit je jeune homme, pris dans ses pensées.

̶        Bien sûr qu’il y a un "plan B". Les messagers ne sont que la première solution possible à un plan de vaste envergure. Je fais partie du Haut Conseil : Sept hommes et femmes envoyés sur cette planète en même temps que vous dans le but de veiller à ce que la réunion de nos deux peuples se passe… pour le mieux. La différence est que vous avez grandi ici, nous non. Nous n’avons pas le droit d’agir directement sur les hommes. Nous sommes en quelque sorte vos gardiens. Mais si vous veniez à faillir dans votre mission… de paix. » Le mot semblait être sorti de la bouche du Grand Évêque avec quelques difficultés… « …Si vous ne parveniez à préparer ce monde à la venue des nôtres alors…

̶        Alors vous lâcheriez les chiens !… Car nous ne sommes pas les seuls…

̶        Non, vous n’êtes pas les seuls. Vous n’êtes que la première option. Et quels qu’aient été les résultats de votre travail, nous n’avions d’autre choix… Cette terre est la nôtre et non celle de cette race inférieur, inculte et archaïque ! Et si les hommes s’opposaient à nous, alors les guerriers auraient pris le relais et préparé ce monde à notre invasion.

̶        Oui, mais nous avons réussi. Les hommes ont accepté l’idée de notre existence. Au crépuscule de cette journée nos deux peuples ne feront plus qu’un...

̶        Tu dois voir que cela est impossible ! Tu dois le sentir au fond de toi… Nous sommes pareil toi et moi… dit le Grand Évêque d’un regard attendri. Nous n’avons rien à voir avec ces sous-hommes qui se sont propagés sur ce monde tel un virus infectant chaque parcelle de cette terre ! Un virus qu’il nous faut absolument éradiquer pour la sauvegarde de notre espèce… Tu as désormais ton destin en main. Tu es le seul à pouvoir garantir la survie de notre peuple. Lorsque tu monteras sur scène tu auras un choix à faire…

̶        C’était donc vous ! Tous ces morts… des messagers… des frères… Depuis le début, c’était vous qui étiez derrière ces meurtres !… 

̶        Une grande cause implique de grands sacrifices…

̶        Mais c’est fini… si j’envoie le signal, la paix aura gagné. Alors pourquoi avoir tué le père Abygâël ?…

̶        C’était un ami mais il en savait trop… Des choses qu’il n’aurait jamais dû apprendre… Et malheureusement pour lui il ne comprenait pas notre vision de l’espèce. Il ne voulait pas comprendre !… Mais toi, je sais que tu me comprends…  Nous sommes pareils… Le même sang coule dans nos veines… » ajouta le Grand Évêque en prenant fermement le jeune homme par les épaules.

     L’adolescent resta perplexe un bref instant, puis se défit de l’étreinte : « Lâchez moi ! 

̶        Puise au plus profond de toi et alors tu sauras… conclut l’homme de foi, visiblement résigné, à l’instant où l’adolescent claquait la porte de la loge. »

 

***

 

     Tout était lié et il le savait désormais. Il se souvenait de tout. Toutes ces pertes parmi ses frères… Tous ces morts… Le jeune homme était las et ses traits n’étaient plus ceux d’un adolescent… Il était épuisé… Ses forces le quittaient… Et dans les derniers instants il repensa à ses origines, il repensa à Alma... Il sortit de la poche intérieure de son manteau la photo qu’il posa sur la petite table. Alma…

 

  Le barbouze

 

     Suite au carnage de l’entrepôt, il a été difficile de laisser les autorités en dehors du coup. Officiellement, l’affaire a été présentée comme un coup de filet contre le MRP. Officieusement, les "hôtes" ont dû fournir des explications sur la conduite de certains de leurs membres et il leur a été signifié que de tels agissements ne pouvaient que nuire à l’effort général pour leur l’union des peuples. J’avais échappé de justesse à une rencontre avec la police qui aurait pu s’avérer très fâcheuse. Mes empreintes traînaient dans quelques fichiers et il aurait été facile de remonter à Paul Herbert et au cadavre trouvé dans son agence quelques années plus tôt. Le Conseiller Kuiper, m’a fait évacuer dès que possible, faisant en sorte que je puisse accompagner Phil dans son dernier bout de chemin. Après plusieurs heures de route, nous sommes enfin arrivés à un chalet perdu dans les bois. J’ai trouvé une clairière où repose désormais mon ami.

     Le Conseiller Kuiper est passé quelques jours plus tard, une fois que les choses se sont quelque peu tassées.

̶        Merci de votre collaboration, Mr Herbert. Toutes mes condoléances pour votre ami. Vous avez pris de très gros risques, je ne l’oublierai pas. Vous allez pouvoir rentrer.

     Mais il me fallait des explications. Je voulais savoir pourquoi ! Pourquoi Phil était mort ! Pour quelle cause il avait donné sa vie !… Et il y avait une chose qui tournait en rond dans ma tête. Une question qui ne trouvait aucune réponse logique…

̶        … les hommes qui sont venus nous secourir… Je suppose qu’ils ne dépendent pas des autorités en place… Mais alors d’où est-ce qu’ils sortent ?!

̶        Décidément, Mr Herbert, votre motivation m’étonnera toujours ! Je ne pouvais vous confier que très peu de choses et j’en suis désolé, m’a-t-il répondu avec un air faussement penaud. Les messagers ne sont pas les seuls parmi nous. Je fais partie d’un Haut Conseil. Des membres éminents de notre communauté envoyés pour veiller à ce que l’union de nos deux peuples se fasse dans la paix. Les hommes qui sont intervenus à l’entrepôt sont les guerriers. Ils sont là pour nous protéger.

̶        Des soldats, quoi !

̶        Si vous voulez, mais je ne voudrais pas que vous vous fassiez de fausses idées. Leur mission est de protéger et non d’envahir. Nous souhaitons convaincre et non imposer.

̶        Et le type du MRP, c’est un guerrier ?

̶        C’est ce que nous soupçonnons fortement.

̶        Et si vous ne parvenez pas à convaincre ?…

     Encore ce sourire énigmatique.

̶        N’évoquons pas d’hypothèses qui ne sont pas d’actualité. Faisons en sorte que la persuasion fonctionne. Nos deux peuples y gagneront, croyez moi.

̶        Qu’est-ce que vous allez faire à propos de Melle Mayer ?

̶        Nous la recherchons activement. Encore une fois, l’aide que vous nous avez apportée est inestimable. Elle ne s’en tirera pas, je vous le garantis.  

     Le lendemain, j’ai repris le chemin de la ville. Il restait encore du travail à faire et le Conseiller Kuiper devait me contacter sur la messagerie électronique.

     Les semaines se sont écoulées. De nombreuses arrestations ont eu lieu. Nul doute que les types du MRP capturés dans l’entrepôt avaient parlé. Les uns après les autres les responsables du MRP se sont tombés. Mais le fondateur du mouvement n’avait toujours pas été identifié et Zina Mayer échappait toujours à la traque.

     Néanmoins, le calme est revenu peu à peu. Les hôtes commençaient à se faire accepter. La date prévue pour l’arrivée des vaisseaux approchait et les festivités se préparaient. J’ai renoncé à comprendre comment un tel voyage à travers l’espace a pu être possible. Les scientifiques ne semblent guère plus avancés d’ailleurs, même s’ils cachent leur embarras derrière des théories d’espaces-temps parallèles et autres fumisteries. J’ai toujours su quand les gens bluffaient. Le monde entier était donc dans l’attente de ces vaisseaux qui allaient surgir de l’autre bout du l’univers le seize avril. C’est du moins ce qu’affirmait cet adolescent au teint blême et au visage émacié. Il n’avait pas changé depuis le jour où je l’avais vu sur l’estrade à San Monfredo, si ce n’est une maigreur qui s’était encore accentuée. Lui n’était pas né la même année que les autres, mais il semblait en savoir plus long que tout le monde.
À l’approche de la date fatidique, un nouveau message électronique du Conseiller Kuiper, un nouveau rendez-vous.

     Nous nous sommes rencontrés au complexe Madtox, sorti de terre au beau milieu de nulle part en quelques mois seulement pour accueillir les cérémonies. Des équipes d’ouvriers travaillaient encore d’arrache-pied à monter des scènes, à aménager les accès et à dresser les coulisses pour le jour J. Le Conseiller Kuiper m’attendait au centre du terrain, devant une table recouverte de plans.

 

̶        Bonjour, Mr Herbert. Nous touchons enfin bientôt au but.

̶        Effectivement. Cela n’aura pas été sans mal. Vous avez une piste pour le MRP et Zina Mayer ?

̶        Malheureusement, non. Mais nous ne désespérons pas.

̶        Je pensais que vous m’aviez fait venir parce que vous aviez des informations.

̶        Pas du tout. Le temps est aux réjouissances. Vous avez traversé avec nous les pires moments, nous souhaitons partager aussi les meilleurs. Vous êtes libre le seize ?… Je tiens à ce que vous participiez à la cérémonie du premier contact.

     Comme quoi, parfois ne pas avoir la langue dans sa poche peut vraiment vous sortir de situations délicates ! Là je n’ai su que dire…

     Le seize avril, je me suis donc retrouvé, comme des milliers d’autres sur cette mondiale prêt à assister à l’événement le plus important de l’histoire de l’humanité : la rencontre d’une civilisation venue d’ailleurs.

     Ce que les livres, les films avaient imaginé allait se réaliser. La stupéfaction se mêlait à la joie. Depuis des jours, les chaînes de télévision passaient en boucle les événements de ces sept dernières années, les préparatifs, le déroulement de la cérémonie. Revenant sans cesse sur le point culminant. Le moment où leur Ambassadeur, cet adolescent messager de la paix, allait poser sa main sur l’Artefact, une sphère d’un métal inconnu, découverte sur les indications du Haut Conseil. Par ce geste, que lui seul peut accomplir, lui, le Messager, annoncera à sa communauté en exode que notre planète est prête à les accueillir. Il enverra ainsi son message de paix, mettant fin à une éventuelle invasion de notre planète. Sans lui, sans son action, sans ce geste qu’il devrait faire dans quelques instants, nous n’aurions rien eu à espérer que notre propre destruction.

     Mais était-ce vraiment la fin ?

     Alors que je prenais place dans la tribune des invités officiels, cela m’est apparu comme une évidence. Ils allaient assassiner l’adolescent. C’était leur dernière chance. Je me suis levé. Je fouillais la foule du regard, scrutais les toits. Soudain mon sang n’a fait qu’un tour. Il fallait que j’avertisse le Conseiller Kuiper. Vérifier à nouveau l’estrade !

     Une bombe.

     Quelque part.

     Après avoir harcelé un responsable de la sécurité, il est enfin parti à la recherche du Conseiller. Il ne m’a pas cru mais à quand même fait inspecter la scène par une équipe. Rien. Pourtant ce pressentiment ne me quittait pas. La cérémonie a débuté dans un tonnerre d’applaudissements. L’écran géant installé à l’extrémité du complexe montrait l’entrée sur scène des personnalités. En dernier l’adolescent, plus pâle que jamais. Les applaudissements ont redoublé. Je ne pouvais pas rester là. J’ai quitté la tribune, parcouru les couloirs du stade gardés à chaque croisement par des hommes en armes à qui je montrais mon badge. J’ai parcouru les étages. Rien. Mon sixième sens m’avait joué des tours. Des haut-parleurs retransmettant les discours. J’écoutais d’une oreille distraite. Le moment solennel approchait. Ce serait bientôt à l’adolescent d’œuvrer. Autant profiter de la fête. Pour gagner du temps et ne pas avoir descendre les huit étages d’escaliers, j’ai pris un monte-charge. Au moment d’appuyer sur le 0 du rez-de-chaussée, j’ai remarqué le bouton T. Le toit. J’ai hésité un instant. Cela valait-il le coup. J’ai appuyé sur le bouton. Le monte-charge s’est élevé. Machinalement, j’ai porté ma main à mon holster… que je n’avais pas. La porte de l’ascenseur s’est ouverte, révélant la pente arrondie du toit plongeant vers l’horizon. Et à mes pieds, deux corps. Deux gardes. Une nouvelle salve d’applaudissements a fait vibrer le toit. Le haut-parleur a annoncé que l’adolescent s’avançait vers l’artefact. Il n’y avait plus de temps à perdre. J’ai récupéré l’arme d’un des deux hommes à terre et je me suis avancé. Il fallait faire vite. Et enfin j’ai aperçu sa silhouette. Elle était seule. Elle avait déjà épaulé son fusil, réglant la lunette. Je me suis approché. Elle ne m’a pas entendu, noyée par le bruit de la foule en dessous. Je suis arrivé à quelques mètres d’elle.

̶        Melle Mayer, je présume ?

     Elle a tourné lentement la tête vers moi. Son regard s’est planté dans le mien.

     J’ai tiré.

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Epilogue