09 Jan

La part de l'ombre - Episode 1

Publié par lechanoir  - Catégories :  #Récits à la file : La part de l'ombre

La part de l'ombre - Episode 1

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Prologue

 

La salle de réception fourmillait d'experts, de galeristes, de représentants d'art et d'artistes issus d'univers aussi variés qu’hétéroclites. Cependant, au-delà du domaine d'activité dans lequel chacun exerçait, un point essentiel unissait cette illustre assemblée : le statut social. Tout ce beau monde avait réussi et cela devait se voir. Costume de rigueur pour les hommes – blazer et nœud papillon –, robe de soirée et colliers pour les femmes, le protocole se voulait strict et ostentatoire.

Catherine Beaumont aimait prolonger ces instants passés en compagnie de ses pairs à discourir des dernières œuvres qu'elle avait dénichées ou du nouveau talent qu'elle exposait. Passionnée par son métier, elle aurait disserté ainsi jusqu'au bout de la nuit tant que le sujet fut lié de près ou de loin à sa passion première, mais le buffet s'était vidé depuis un bon moment et les employés de l'hôtel s'affairaient déjà à ranger la salle. Alors que les derniers convives prenaient congé, Catherine et ses collègues faisaient durer les au revoir.

– Nous devons absolument poursuivre cette conversation lors de notre prochaine rencontre, lança l'un d'eux.

– Il n'était pas question qu’Éric Steinberg anime une conférence sur la peinture baroque le mois prochain ?

– Oh, encore une conférence sur le baroque ! J'ai l'impression d'assister tous les mois aux mêmes débats, c'est d'un ennui ! répondit une femme, d'un ton quelque peu guindé.

– Pourquoi attendre ? reprit Catherine. Organisons une soirée à mon domicile. Attendez que je vérifie mes disponibilités... (Elle sortit un Blackberry de son sac à main.) J'ai un créneau le samedi en huit, cela vous conviendrait-il ?

– Navrée, mais je n'ai pas mon agenda sur moi.

– Eh bien, en ce qui me concerne je pense pouvoir me libérer. On se confirme cela dans la semaine, chers collègues ?

– Oui, ce serait parfait, acquiesça la femme à l'air pincé. Qu'en pensez-vous, Catherine ?

– Si vous préférez, oui. Admettez que ce serait tout de même dommage d'attendre une occasion de se revoir alors que je connais un cuisinier français qui fait des plats divins. Et il va sans dire que nous pouvons profiter de ses talents sur simple demande de ma part, conclut la jeune femme, à la fois par pure vanité et pour dissiper les dernières hésitations de ses collègues.

Le petit groupe en convint, puis galeristes, conférencier et expert échangèrent les dernières politesses d'usage avant de se séparer, certains empruntant le chemin de la sortie, d'autres celui de leur chambre. Parvenue à son étage, occupée à l'organisation de la future soirée, le nez plongé dans son BlackBerry, Catherine Beaumont sortit de l’ascenseur sans prêter attention à l'homme qui déboulait au même moment de la cage d'escalier pour s'engouffrer dans ses pas. Emmitouflé dans une veste noire, les mains gantées et la tête baissée recouverte d'un bonnet sombre, il se rapprochait peu à peu de la jeune femme tandis qu'elle progressait mécaniquement dans le couloir. Soudain, elle s'arrêta devant l'une des chambres. L'homme s'accouda au mur à deux portes de la sienne, faisant mine de fouiller l'intérieur de ses poches. Catherine Beaumont, tout en pianotant sur son téléphone, sortit la carte de son sac et la fit glisser machinalement dans la serrure magnétique, qui bipa lorsque le voyant passa de l'orange au vert. Elle entra dans la pièce et poussa la porte derrière elle lorsque soudain, d'un geste vif, l'inconnu glissa son pied dans l’entrebâillement. Surprise, Catherine Beaumont quitta des yeux son organiseur mais il était déjà trop tard. L'homme se jeta sur elle et la fit basculer sur le lit. Tout se passa si vite qu'elle sentit le goût froid du cuir entre ses lèvres avant que le moindre son ne puisse s'échapper de sa bouche. Et alors qu'elle pensait hurler de toutes ses forces, ses cris se muaient en de simples gémissements quasi inaudibles tandis que, de sa main libre, l'agresseur serrait sa prise de plus en plus fort autour de la gorge de sa proie. Catherine s'accrocha fermement au bras de son assaillant, plantant ses ongles dans sa chair. Elle se débattit autant qu'elle put, mais elle était bien trop frêle et l'homme n'eut aucun mal à maintenir fermement son emprise. Le corps de la jeune femme sembla parcouru de violents spasmes. Chacun de ses membres s'agitait vigoureusement, d'abord pour s'extirper de la pression de son assaillant puis par réaction physique au manque d'oxygène. Tout en jouant avec ses doigts qui, telle une pince mécanique, s'ajustaient autour de son cou, l'homme défiait sa proie du regard. Catherine sentait sa gorge se serrer comme dans un étau ; ses gémissements n'étaient plus que de faibles râles à peine distincts. Au fur et à mesure que l'air se faisait de plus en plus rare dans ses poumons, la douleur commençait à laisser place à une forme de libération. Ses forces l'abandonnaient, ses membres lui paraissaient désormais de plus en plus lourds. Ses mains lâchèrent prise, et elle se sentit partir. Mais son assaillant desserra son étreinte avant qu'elle ne rende son dernier souffle, puis il se détourna de sa victime inconsciente et sortit de la poche de sa veste une poignée de colliers de serrage en plastique avec lesquels il ligota les poignets et les chevilles de la jeune femme aux barreaux du lit. Il jeta ensuite sur le sol le sac qu'il portait sur ses épaules et attrapa enfin l'instrument qu'il y avait enfermé. En partie déconnecté de la réalité, il n'avait plus vraiment conscience de sa propre nature. Debout, au pied du lit, vêtu de noir des pieds à la tête, les bras ballants, et son outil à la main, il semblait tout droit sorti d'un roman de Stephen King. Et alors qu'il contemplait le tableau qu'il avait lui-même esquissé, une image se forma dans son esprit : l'Homme de Vitruve. Son modèle ainsi exposé, les membres en croix ligotés au lit, lui faisait penser au dessin de De Vinci. À cette évocation, tel un éclair déchirant la nuit, un sourire fendit son visage. Catherine Beaumont serait son Homme de Vitruve ; mieux, ce serait son Annonciation.

À l'aide de son outil, il brisa la commode de la chambre en bois massif et choisit parmi les morceaux dispersés à ses pieds l'une des planches les plus lourdes qu'il fit glisser sous les chevilles de la jeune femme, toujours inconsciente. Puis il s'assit à ses côtés, retira la taie d'un des oreillers et l’enfonça dans sa gorge avant de lui donner quelques petites claques au visage.

En rouvrant les yeux, la première réaction de Catherine Beaumont fut de recracher le tissu qui lui obstruait la trachée, mais en vain. Elle éprouvait tant de difficultés à respirer qu'elle eut l'impression d'être sur le point d'étouffer. De nouveau elle se débattit, tentant de se libérer de ses liens, mais là encore, sans succès.

L'homme se redressa et, des flammes dans les yeux, son regard s’enfonçant dans celui de la jeune femme, il secoua la tête :

– Ttt...

C'est seulement à cet instant qu'elle l'aperçue dans le prolongement de son bras : une petite hache à la lame étincelante qu'il faisait danser d'une main à l'autre. Paniquée, choquée, elle ne fit plus le moindre geste, plus le moindre bruit. Elle tenta de se reprendre, se concentra sur sa respiration, s'efforçant de faire abstraction du tissu qui lui brûlait la gorge. Elle adressa un regard implorant à son agresseur, accompagné d'un dernier gémissement.

– Vous pensez vraiment être importante, n'est-ce pas ? Avoir un rôle à jouer... Sauf que vous n'êtes personne. Vous n'avez pas plus de talent que tous ces gribouilleurs que vous exposez et qui n'arrivent pas à voir que ce qu'ils font ne vaut même pas le prix de la toile sur laquelle ils projettent leur suffisance naïve. Ils ne sont rien, et vous n’êtes personne !

Tout en poursuivant son monologue, l'homme fixait du regard les chevilles de la jeune femme, caressant du pouce la lame tranchante de sa hache.

– Mais, grâce à moi, cela va changer. Dommage que vous ne puissiez apprécier cette renaissance...

Et alors que sa phrase semblait en suspend, il fit soudain s'abattre violemment sa hache sur la jambe de Catherine Beaumont, dont les hurlements furent étouffés par la taie d'oreiller enfoncée dans sa bouche. Puis il recommença. De nouveau il fendit l'air avec son instrument de torture et fit pénétrer d'un coup sec l'épaisse lame sur ce qu'il restait de la cheville de sa victime. Il dût s'y reprendre à trois fois pour qu'elle se détache complètement du reste de la jambe. Du sang l'éclaboussa et gicla sur le lit, continuant d'affluer de la blessure ouverte de sa proie, se répandant sur les draps telle une tache de peinture sur une toile. Sous la violence du choc, Catherine Beaumont avait de nouveau perdu connaissance. Son tortionnaire fit le tour du lit pour délicatement lui tapoter les joues mais, heureusement pour elle, elle ne reprendrait plus jamais ses esprits. Déçu, il retourna néanmoins à son travail et s'attela à l'autre cheville. Cette fois, il parvint à la découper en deux coups secs. De nouveau, le sang gicla sur lui et tout autour, et un jet continua de s'écouler du membre ainsi amputé. Des morceaux de chairs pendaient autour des os du péroné mis à nu et les jambes de la jeune femme étaient régulièrement parcourus de légers soubresauts, tels ceux d'un animal que l'on vient de décapiter. La planche que le bourreau avait utilisée pour maintenir les membres inférieurs de sa victime baignait dans son sang. Les couvertures, le lit et le matelas en étaient recouverts et des filets du liquide vermillon se répandaient sur le sol.

L'homme marqua un temps d'arrêt. Il s'essuya le front du dos de la main comme s'il prenait une pause entre deux tâches quotidiennes, fier du travail accompli. Il se rapprocha ensuite de son sac à dos et en sortit une agrafeuse... et une vieille paire de bottines en cuir qu'il posa sur le petit bureau de la chambre. Il récupéra froidement les pieds sanguinolents de sa victime abandonnés sur le lit, puis il attrapa un cutter dans la poche intérieure de son manteau avant de s'installer au bureau et de s’atteler à la deuxième partie de sa tâche.

 

Près d'une heure plus tard, il pouvait contempler son œuvre, satisfait.

 

Il ne lui restait plus qu'un détail à régler.

 

 

Chapitre I

 

Part. 1

 

 

Sentinelles solitaires, les lumières orange clignotaient dans le petit matin encore sombre, révélant par intermittence un paysage rocailleux et desséché où serpentait une route entre des parois abruptes. Plus loin, l’éclairage cru des projecteurs baignait la scène où s’était joué le drame, quelques heures auparavant, à l’écart de tout spectateur. N'étant plus d'aucune utilité, les équipes de secours avaient laissé la place aux policiers qui, pour reconstituer le fil de l'histoire, s’affairaient désormais seuls autour de l’homme gisant dans son sang.

Une camionnette s’avança lentement et s’arrêta devant le planton qui sécurisait l’accès. La conductrice baissa la vitre et interpella l’agent :

– Bonjour Parker. Qu’est-ce que nous avons ce matin ?

– Bonjour Docteur Cooper. Un accident de la route avec délit de fuite. Un seul client pour vous.

– Ok, merci.

Dorothy Cooper, responsable du S.I.S (service d’investigation scientifique), releva la vitre et avança son véhicule pour le garer contre les bandes jaunes posées par les premiers agents arrivés sur le terrain. Elle reconnut, à quelques pas, l’officier Jones qui s'occupait des premières constatations. Elle s’avança vers lui.

Alors, Jones, on fait mon boulot, lança-t-elle d’un ton léger.

L’officier se retourna en reconnaissant la voix de la scientifique qu’il avait croisée sur nombre de cas macabres.

– Bonjour, Doc. J’ai commencé car la pluie menace.

– Qu’est-ce que vous avez trouvé ?

– Encore un accident, avec délit fuite cette fois. À priori, le chauffeur du poids lourd est mort sur le coup, éjecté de sa cabine.

– Jones, laissez-moi ces conclusions, vous voulez bien. On verra ça après l’autopsie. Et l’autre véhicule ?

– Pas de trace. Ou plutôt si, celles qu’il a laissées sur la chaussée, mais pas de choc entre les véhicules. Le type a dû repartir bien tranquillement. Faudrait vous dépêcher pour le corps, qu’on puisse rouvrir la circulation.

Dorothy Cooper s’avança vers la forme allongée sur l’asphalte. La victime avait le crâne défoncé et des lacérations au niveau du visage et des épaules. Les yeux de l'experte scientifique parcouraient la scène, relevant chaque indice, chaque élément, même le plus anodin, et son esprit de déduction faisait le reste. La route zébrée de marques noires laissées par les pneus sur le goudron, témoignait de la brutalité de l'accident. Le véhicule en fuite était parti en tête-à-queue sur plusieurs dizaines de mètres avant de s’immobiliser. Le camion avait zigzagué, mais emporté par la masse de la remorque, il s'était encastré dans le mur rocheux, projetant son conducteur à travers le pare-brise.

Au cours de sa carrière, la jeune femme avait enquêté sur des dizaines de conducteurs qui avaient atteint leur destination finale sur cette même route, l'une des plus dangereuses de l’état en raison de ses à-pics vertigineux et de ses défilés étroits. Rien de plus classique, ou presque... Quelque chose n’allait pas dans cette scène. Elle se dirigea rapidement vers la cabine du camion et l’examina d’un regard circulaire puis appela Jones, qui s’approcha de sa démarche nonchalante.

– Un problème, Doc ?

– Oui, on peut le dire. Où sont les chaussures du chauffeur ?

 

***

 

Chris Molinari regarda ses souliers détrempés par la pluie glaciale qui s’abattait sans discontinuer depuis le matin. Encore une paire fichue. Son costume Hugo Boss ne s’en sortait pas mieux.

Son oreillette grésilla :

– Ok, paquet livré. On remballe. Je rappelle, passage par le poste obligatoire pour le rapport. Over.

Chris regarda sa montre : 8h15. Il avait donc passé un peu plus de trois heures à faire le planton sous la pluie pour la protection d’un quelconque dignitaire en visite officielle. « Si au moins il s’était passé quelque chose ! se dit-il. Une agression, une tentative d’assassinat, n’importe quoi ! Mais non, je suis resté là à me tremper les os, trois heures durant. Et au final, pour quel résultat ? Encore une matinée gâchée ! » Tout en fulminant, il se rapprocha des agents en tenue qui contrôlaient avec lui la zone de fret de l’aéroport.

– C’est bon, les gars, vous pouvez remballer. Je file au poste pour le débriefing.

Les agents le saluèrent. Pour eux, la journée n’était pas encore finie. Flottant dans leurs ponchos ruisselants, ils entreprirent le démantèlement des barrières de contrôle qu’ils avaient installées quelques heures plus tôt sous cette même pluie battante.

Les observant s’affairer dans son rétroviseur alors qu’il filait vers le commissariat, Chris se remémora toutes les tâches déplaisantes auxquelles, jeune officier en uniforme, il avait lui même été confronté quelques mois plus tôt.

À peine entré dans le bâtiment, il fut accueilli par l'agent de garde :

– Molinari, le capitaine te demande dans son bureau.

– Le débriefing n’a pas lieu dans la salle de conférence ?

– Je ne sais pas. Le message est que tu ramènes tes fesses dans le bureau du chef illico ! Après, c’est toi qui vois.

Chris monta les escaliers quatre à quatre, ses vêtements glacés lui collant à la peau. Il s’arrêta un instant aux toilettes pour réajuster son nœud de cravate et parfaire la raie qui partageait impeccablement ses cheveux bruns. Lorsqu'il plongea son regard dans le miroir, il eut l’impression de faire un bond dans le temps. Les traits de son visage étaient plus lisses, plus fins. L'image que lui renvoyait désormais la glace était celle d'un enfant sage et bien élevé. À ses côtés, un homme au regard sévère faisait l’inspection implacable de sa tenue, sous le regard bienveillant d'une femme, légèrement en retrait. Rien ne devait dépasser. Même après avoir joué dans le parc de la propriété tout l’après-midi, il fallait que ses vêtements soient immaculés, ses mains et ses ongles propres, ses cheveux strictement lissés. Chris releva la tête et se passa la main dans les cheveux, puis il se dirigea vers le bureau du capitaine que les initiés appelaient familièrement « le bocal », en raison des quatre baies vitrées offrant une vue imprenable sur l'open-space... et inversement. Lorsque le jeune homme frappa à la porte, le capitaine Mendez, renversé dans son fauteuil, le téléphone dans le creux de l'épaule lui fit signe d’entrer et de s’installer en face de lui. Quand l’appel fut terminé, le capitaine se redressa dans son siège et se tourna enfin vers le jeune policier.

Alors, Molinari, comment se sont passées ces premières semaines dans le service ? Je vois que vous n’hésitez pas à mouiller le maillot.

Aucun sourire n’éclairait le visage de Mendez qui était connu pour son absence totale d’humour. Il gardait ses yeux fixés sur ceux de Chris. Le jeune homme ne releva pas ; cela faisait partie du jeu, il fallait attendre que cela passe.

– Très bien, capitaine. La diversité des tâches qui m’ont été assignées m’ont permis de prendre mes repères... récita l'inspecteur, et les collègues ont vraiment tout fait pour que je m'intègre du mieux possible, ajouta-t-il, presque cynique, alors qu'il se demandait encore ce qu’il faisait là.

Le capitaine approuva d’un hochement de tête puis se leva, se dépliant de toute sa hauteur, semblant réduire d’un seul coup les dimensions de la pièce. Il se dirigea vers la cafetière qui crachotait sur une étagère.

– Un café ?

– Non, merci.

– Vous avez raison. Vous me paraissez déjà bien assez nerveux.

Mendez prit le temps de remplir sa tasse, d’y verser deux sucres, et de touiller longuement son breuvage. Chris essaya de conserver son calme. Toujours ce jeu du chat et de la souris.

Le capitaine reprit sa place et planta ses yeux dans ceux du jeune homme qui soutint son regard :

– Que diriez-vous de vous lancer dans votre première enquête, inspecteur ?

Chris essaya de masquer son enthousiasme. Il attendait une telle opportunité depuis qu’il avait intégré le service,, mais il semblait dévolu aux tâches subalternes.

Le capitaine poursuivit :

– On a reçu un appel du Miramar. Apparemment ils ont trouvé une paire de pieds dans leur conciergerie. Une patrouille est déjà sur place. Ils ont sécurisé les lieux et vous attendent.

– Une paire... de pieds ? Vous voulez dire, juste des pieds ?

– Oui, des pieds découpés. Pour le moment, c'est tout ce qu'ils ont.

– Et... vous me chargez de l'affaire, capitaine ?

– Pourquoi, vous n’en voulez pas ?

– Non, non, bien sûr que je la veux ! Enfin, je veux dire... rectifia l'inspecteur, tentant de masquer son excitation, je suis à vos ordres, capitaine...

– De toute façon, je n'ai que vous sous la main !... Le sergent Buckowsky, vous connaissez ?

Ah, voilà le piège, se dit-il.

J’en ai entendu parler. De bons résultats. On dit qu'il a résolu l'affaire du « Cannibale » en seulement deux jours...

– Et c'est tout ?

– On dit aussi qu'il a tendance à user ses partenaires. Une dizaine en quelques années si j'ai bien compris. Je suppose qu'il n'est pas très sociable...

– C’est surtout un bel emmerdeur, oui ! Vous ferez équipe avec lui. Je suspends sa mise à pieds et le réintègre à compter d'aujourd'hui.

C’était trop beau pour être vrai. « Je suis trop bête, pensa-t-il. Il est évident qu'on n'allait pas confier ce genre d'affaire à un seul enquêteur, débutant qui plus est. »

– Mais, capitaine...

– Oui, inspecteur ?

– Je peux parler en toute franchise ?

– Essayez toujours.

– Au mieux, on dit de lui qu'il est bon pour la retraite, mais en vérité, la plupart des flics du coin semblent penser qu'on ferait mieux de l'enfermer ! Personne ne veut travailler avec lui dans le service.

– Voilà pourquoi vous allez faire équipe avec lui, que vous ça vous chante ou non ! Je ne connais pas meilleur enquêteur, alors si vous êtes malin, vous apprendrez sûrement beaucoup.  Tout ce que je vous demande, c’est de le cadrer, d’éviter qu’il fasse encore des siennes et surtout, que ça me retombe dessus. On est bien d'accord ?

L'inspecteur acquiesça à contrecœur.

– J'ai pas bien entendu ? Je me suis bien fait comprendre ?

– Oui, capitaine.

– Très bien. Voici son adresse. Mendez tendit un bout de papier à son inspecteur. Récupérez-le chez lui en vitesse et filez direct au Miramar. Je veux un rapport sur l’affaire avant la fin de la matinée.

Mendez plongea la tête dans sa paperasse, mettant tacitement fin à l’entretien. Chris hésita un instant puis se lança :

– Excusez-moi, capitaine ?

– Quoi encore ? lança Mendez en relevant la tête, comme surpris de voir le jeune enquêteur encore dans la pièce.

– Ne serait-il pas plus simple que l’on se retrouve au Miramar ?

– Je vous l'ai dit, un emmerdeur. Il ne conduit pas. Et pour le reste, je vous laisse la joie de la découverte. Allez, dehors et au boulot !

Chris s’exécuta. S’il était partagé entre l’enthousiasme de se lancer dans sa première affaire et l’appréhension d’avoir à gérer les débordements de Buckowski, il était néanmoins décidé à mettre toutes les chances de son côté, quitte à conduire seul son enquête. Il n’aurait peut-être pas de deuxième chance.

 

***

 

La berline déboucha de Venice Road, s’engagea sur Sunset Drive dans un crissement de pneus et longea la plage déserte. Ses phares balayaient les rouleaux qui s’écrasaient sur le sable dans un tourbillon d’écume, surprenant dans leurs faisceaux quelques crabes affairés à leur festin nocturne. Sans ralentir son allure, elle attaqua les premiers contreforts du mont Carmel, accélérant sa danse de plus en plus folle à mesure que les lacets se resserraient. À plusieurs reprises, elle évita le ravin, quelques dizaines de mètres plus bas, au prix de brusques embardées projetant dans l’abîme d'épais nuages de poussières. Soudain, une lumière éblouissante jaillit au détour d’un virage. La voiture sembla ralentir, hésiter, puis irrésistiblement attirée vers cette clarté, prenant toujours plus de vitesse elle avança droit devant elle. Le rugissement rauque du klaxon du camion retentit, de plus en plus fort. Dans un ultime sursaut, les deux véhicules braquèrent. La berline se lança dans un balai irrégulier, virevoltant sur l’asphalte au son strident des pneus lacérés. Le camion s’encastra dans la paroi, la remorque venant se replier sur la cabine, tel le couvercle d’un sarcophage. Puis tout fut silence et immobilité. Enfin, la porte de la voiture s’ouvrit. Le conducteur descendit, chancelant, contemplant un instant la scène. Il s’approcha du camion puis s’arrêta net. Dans la lueur des phares gisait le corps désarticulé du chauffeur, auréolé de sang. À côté de lui, posée sur la route, une de ses chaussures semblait le veiller. Il s’attarda sur cette image qui l’émut davantage que le cadavre gisant à quelques centimètres de lui. Les chatoiements de cette nappe pourpre se rependant sur le sol, captivaient son attention ; l’univers tout entier semblait se refléter dans ce miroitement sanglant et le jeu des reflets produisait sur lui un balancement presque hypnotique. À présent, il n’y avait plus une chaussure mais deux, l’une à côté de l’autre, elles lui faisaient face. Il avait l’étrange impression qu’elles le regardaient, la mine triste, des gouttes de sang perlant du cuir et glissant le long des lacets ; de plus en plus nombreuses, de plus en plus vite. Peu à peu le flot ininterrompu devint fontaine, puis torrent, et d'un torrent bouillonnant se répandant sur la chaussée, étendant ses tentacules dans sa direction, émergea une forme humaine et sanguinolente. Il eut un mouvement de recul, l’envie de fuir, mais il ne pouvait, ne voulait échapper à cette transe, à cette sensation de bien-être. Et s’il se laissait attraper par cette forme rampante qui semblait vouloir l’étreindre, ne serait-ce pas une délivrance ?

L’homme se réveilla en sursaut, le corps en sueur, parcouru de spasmes. À tâtons, il se dirigea vers la salle de bains. Le pommeau de la douche déversa son jet puissant en fines gouttelettes mais il ne parvenait pas à se réchauffer malgré l’eau chaude coulant sur sa peau. Son esprit était embrumé par les visions de son rêve, incapable de savoir s’il était plongé au plus profond des ténèbres ou, au contraire, propulsé au firmament de la puissance, tant les émotions extrêmes qui le traversaient s’entrechoquaient dans sa tête.

 

Molinari gara son coupé sport à l’adresse que lui avait donnée Mendez. Il s’agissait d’une résidence des plus banales, sans charme, de celles construites en série à travers tout le pays. Une fois passée la grille d’accès, il s’attendait à trouver une piscine en haricot sur laquelle donnaient les couloirs d’accès aux appartements. Il ne fut pas déçu, sauf peut-être sur un point : l’absence de jolies jeunes femmes en bikini se prélassant au soleil. Ce n’était sans doute pas de saison, pensa-t-il. Il monta l’escalier métallique qui menait à l’étage, laissant sa main courir sur la peinture écaillée de la rampe. Sur le palier, il n’eut aucune peine à se repérer et se trouva nez à nez avec l’appartement 27. Des traces grisâtres maculaient le pourtour de la poignée. Aucun nom sur la sonnette. Il appuya sur le bouton mais ne perçut aucun son provenant de l'intérieur. Il toqua alors à la porte, mais malgré ses frappes répétées, personne ne vint ouvrir.

– Sergent Buckowski ? Il y a quelqu'un ? lança-t-il, le nez collé à la vitre, sans plus de résultat.

De nouveau, il martela le battant de la porte.

– Inspecteur Molinari ! cria-t-il, espérant que l’énoncé de sa qualité d’officier de police débloque la situation. Mais rien ne bougeait, aucun bruit. Chris décida alors de vérifier si la porte était verrouillée. Pas question pour lui de faire demi-tour et on l'attendait sur une scène de crime. Il tourna la poignée qui n’opposa aucune résistance, et, dans un grincement métallique, fit pivoter le battant sur ses gonds.

– Sergent ? tenta-t-il à nouveau en s’engageant dans l’appartement.

Devant le capharnaüm qu’il découvrait, Molinari hésitait à s’avancer davantage. Une forte odeur lui irrita les narines, un mélange de tabac froid, de chien mouillé et d’aliments en état de décomposition. Croyant entendre un bruit dans l'une des pièces sur sa gauche, il s’avança précautionneusement, enjambant vieilles boîtes de pizzas, canettes, bouteilles et détritus divers. Puis, pénétrant dans la chambre, il aperçut enfin à l’autre bout de la pièce, baignée par la lumière crue d’un néon, un homme de dos, vêtu d’un peignoir en éponge, la tête plongée dans une serviette.

– Sergent Buckowski ? Inspecteur Molinari, se présenta le jeune inspecteur, sortant machinalement sa plaque. J'ai sonné mais comme personne ne répondait, je me suis permis d'entrer... ajouta Chris.

Buckowski se redressa, jeta la serviette qu’il tenait, sur la cuvette des toilettes et, laissant entrevoir entre les pans de son peignoir, un torse flasque, un ventre rebondi, un caleçon douteux, s’approcha du rebord de la baignoire sur laquelle il eut toutes les peines du monde à s’asseoir.

– Tu as quinze secondes pour me dire ce que tu fous chez moi, p’tit ! marmonna le vieux sergent en attrapant le pistolet posé à côté d’une savonnette toute crasseuse.

                                                                                 Episode suivant

 

Épisode 1

Épisode 2

Épisode 3

Épisode 4

Épisode 5

 

Part.1 

(épisodes 1,2 & 3)

Part. 2 

(épisode 4)

Part. 3 

 

 

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