19 Jan

La part de l'ombre - Episode 2

Publié par lechanoir  - Catégories :  #Récits à la file : La part de l'ombre

La part de l'ombre - Episode 2

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Épisode 2

 

Chris considéra un instant l'homme qui se tenait devant lui : ses cheveux poivre et sel, qui  désertaient un front déjà largement dégarni pour tomber sur ses épaules, faisaient penser à une perruque mal ajustée ; sa barbe maigrichonne donnait l'impression d'une pelouse en manque d’engrais ; et telles des coulées de cire chaude, sa peau glissait sur son visage en un réseau intriqué. L'ensemble lui donnait l'apparence d'un vieil SDF. Chris avait du mal à croire que cet être usé qui se tenait devant lui était bien Stanislas Buckowski. « Alors voilà l'homme qui a usé six capitaines, tenu tête à toute une flopée de politiques, et donné du fil à retordre aux pires psychopathes qu'ait connu Newbay... Quelle déception ! pensa-t-il. »

– Plus que six secondes, annonça Beck, consultant à son poignet une montre imaginaire.

Le jeune inspecteur s’était attendu à tout sauf à ça. Ne sachant comment interpréter le ton et le geste de l’officier, Chris tenta de conserver son flegme et de répondre calmement à son nouveau « collègue ».

– Nous avons une nouvelle affaire. Sans doute un homicide à l’hôtel Miramar. On doit se rendre sur les lieux immédiatement.

– Chais pas si t’es au courant, p’tit, mais je suis suspendu pour trois mois. Et j'ai bien encore… Il plissa les yeux, tentant de faire le décompte dans sa tête. Bah, j'ai encore plein de temps avant de reprendre ! Alors, ferme bien la porte en partant, claqua le sergent, désignant du canon de son pistolet visiblement détrempé, la porte de la salle de bains.

Alors que Chris semblait quelque peu décontenancé par l’attitude du sergent, Beck avait rassemblé ses forces pour se lever... et attraper la flasque de whisky posée sur le lavabo.

– C’est le capitaine qui m’envoie. Il a levé votre suspension.

– Oooh... Le capitaine a levé ma suspension... J’en ai de la chance, railla Buckowsky, tentant de dévisser le bouchon du petit flacon en métal.

– La Scientifique doit déjà être sur place, sergent, on doit y aller !

Mais l'officier ne semblait prêter aucune attention à son jeune collègue, trop occupé à considérer avec désespoir la bouteille vide qu’il scrutait à la recherche d’une dernière goutte d’alcool à en tirer. En vain. Capitulant, il appuya sur la pédale de la poubelle et laissa tomber la flasque avant de reporter son regard vaseux sur le jeune inspecteur.

Bon, passe-moi mon fute, lança-t-il en laissant tomber son peignoir.

Chris jeta un œil tout autour de lui. Dans un coin de la salle de bains, une vieille machine à laver vomissait toutes sortes de fripes sales et usées. Le jeune homme reporta son attention sur Buckowski qui finissait péniblement d'enfiler un vieux pull troué.

– Je vous attends en bas.

Il tourna les talons sans laisser à Beck le temps de répondre.

 

Au bout d’une vingtaine de minutes, Buckowski sortit de l’immeuble, un cigarillo vissé au coin de la bouche. Il portait une vieille parka élimée, marquée par les brûlures de cigarettes, qui, vestige d'une autre époque, l’engonçait comme un morceau de viande dans un emballage sous vide. Les rares lavages n’étaient pas parvenus à faire disparaître les tâches de gras, de ketchup et autre traces difficilement identifiables. Il promena son regard à la ronde. Molinari reposa son magazine dans la boîte à gants et fit un signe de la main. Le sergent s’approcha lentement, traînant des pieds, et considéra la voiture de sport d’un œil circonspect avant d'ouvrir la portière. Il était sur le point de s’installer dans le siège baquet quand Chris l'arrêta d’un geste.

On ne fume pas à l’intérieur.

Sans sourciller, Beck s’assit péniblement à même le trottoir, ses vieilles bottines râpées traînant dans le caniveau.

Pendant de longues minutes, les deux hommes restèrent silencieux, et tandis que le sergent tirait tranquillement sur sa cigarette, Chris se contenait, les mains crispées sur le volant pour ne pas exploser.

Près d'une dizaine de minutes plus tard, l'officier frappa à la vitre côté passager avec une délicatesse exagérée, ouvrit la porte et se glissa péniblement dans l’étroit siège du coupé sport.

– Comme tu ne répondais pas, je me suis permis d'entrer, hein p’tit gars, lança Beck, en claquant la portière.

Molinari mit le contact, agacé, démarra en trombe et décida de mettre immédiatement les choses au point :

– Bon alors, je ne sais pas comment vous fonctionnez mais dans ma voiture il y a quelques règles à respecter : Un, on ne touche à rien. Deux, on ne mange pas à l'intérieur. Et trois, on ne fume pas !

– Ce sera tout ?

Le jeune homme hésita un instant.

– Pour le moment, oui.

– Ah, ben tu me rassures ! Encore un peu et j'ai cru que t'allais me dire ce que j'avais à faire.

– Écoutez, vous avez peut-être...

– Sergent, coupa Beck.

– Pardon ?

– Tu voulais sûrement dire : « Écoutez, sergent... »

– Écoutez... sergent, je ne sais pas comment vous avez fait pour vous débarrasser de vos précédents coéquipiers mais ça ne fonctionnera pas avec moi. Cette affaire est très importante pour moi, pour ma carrière et je vais tout faire pour la résoudre.

– Ah, tes premiers mots censés ! Tu veux résoudre cette enquête, alors tu sais quoi, p’tit' ? Conduis-moi sur les lieux et regarde-moi faire. En attendant, je vais piquer un petit somme. Réveille moi quand on est arrivé.

 

***

 

Dorothy Cooper observait avec attention les clichés qu’elle avait pris sur le lieu de l’accident et complétait au fur et à mesure le rapport préliminaire. L’un des techniciens de son équipe avait lancé les analyses sur les prélèvements qu’elle avait effectués mais les résultats ne seraient disponibles qu’en début de soirée au plus tôt. L’autopsie serait réalisée dans l’après-midi par le coroner, Jaimie Ferguson. Justement celui-ci entra avec précipitation dans le bureau, gesticulant pour enfiler son manteau. C’était un homme d’une cinquantaine d’année, d’allure sportive, le teint hâlé en toute saison, sans doute car il maniait plus volontiers la raquette en charmante compagnie sur les terrains de tennis de la ville que le scalpel sur ses « patients ».

– Dorothy, je file. Un cas de mutilation à l’hôtel Miramar. Je ne pourrai traiter ton « client » que cet après-midi, ça te va ?

– Eh bien, je comptais sur les résultats de votre autopsie, bien sûr, répondit-elle dans un sourire qui cachait son amertume de voir ce dossier écarté par une autre affaire. Ça ne va pas être évident de retrouver le chauffard. Il n’y a pas eu de choc entre le véhicule recherché et le camion ou les rochers, donc pas de dépôt de peinture à exploiter. Les traces de pneus n’ont rien de particulier à première vue, donc il va être difficile de remonter une piste. J’attends le reste des analyses.

– Je m’y mets au plus tôt, Dorothy, rétorqua-t-il déjà loin.

 

***

 

Quand Beck et Molinari se présentèrent au comptoir de l’hôtel, ils furent accueillis par un réceptionniste obséquieux qui les conduisit sans tarder à l’office situé au sous-sol du bâtiment. Après avoir parcouru un dédale de couloirs, ils débouchèrent sur une pièce dont l’accès était barré par des rubans jaunes signalant la scène de crime.

– Alors, Jones, est-ce que vous avez réussi à polluer cette scène de crime avant qu’on arrive ? lança Beck au plus jeune des deux agents en faction, sans lui adresser le moindre regard.

Jones sentit son visage s’empourprer. Et avant même qu'il ait eu le temps de répondre le sergent s'était déjà engouffré dans le réduit.

– Euh… non, sergent, bredouilla-t-il, à sa suite, tentant de maîtriser ses émotions.

Lors de sa première intervention sur le terrain, Jones avait eu la malchance, emporté par son enthousiasme de débutant, de s’emparer d’éléments de preuve sans avoir pris la précaution d’enfiler une paire de gants. Comme si cela ne suffisait pas, il avait dû subir la colère de l’inspecteur en charge de l’affaire, qui n’était autre que Buckowski.

Beck laissa dériver son regard dans la pièce. Il assimilait la disposition de chaque objet, notait tous les éléments de détails, la place de chaque chose, la moindre trace de poussière et l'absence de trace. Il s’imprégnait de l’atmosphère du lieu et parvenait même parfois sur certaines scènes de crime à se projeter au moment des faits à la place de l'assassin. C'est ce que les profilers appelaient : l'empathie. Beck pouvait sentir et ressentir les choses. Se mettre dans la tête des pires psychopathes, reconstituer le fil de leurs pensées et ainsi remonter à eux.

Le long des murs s’alignaient de hautes étagères sur lesquelles se serrait un défilé de chaussures, toutes plus brillantes les unes que les autres. L’œil pouvait aisément se perdre dans cette succession rébarbative mais celui du sergent s’arrêta sur une paire singulière, chimère grotesque de la cordonnerie. On reconnaissait bien le col montant d’une bottine mais au lieu d’aller en s’évasant pour former le corps de la chaussure, la partie inférieure était constituée d'un pied humain, le cuir d'une chaussure apparemment cousu à la chair. Depuis l’extérieur, Molinari jeta un coup d’œil puis s’adressa aux deux agents.

– Qui a découvert ça ?

Jones jeta un coup d’œil à son collègue et, devant le peu d’empressement de celui-ci à prendre la parole, ouvrit son carnet et récita les informations qu’ils avaient pu collecter.

– Le service de l’hôtel réceptionne les chaussures devant la porte des chambres chaque soir entre 22h et 23h. Elles sont ensuite apportées dans ce local où elles sont nettoyées, cirées et rangées sur les étagères. Elles sont re-déposées le lendemain matin à partir de 6h, sauf demande expresse du client. Les pieds ont été découverts ce matin par l’équipe en charge de les distribuer. Ils ont donc dû être placés ici entre 1h, heure à laquelle le personnel a quitté la pièce, et 6h.

– Très beau travail, Jones, ironisa Buckowki en surgissant dans le dos du jeune policier. Celui-ci, surpris, se remis à bredouiller.

– Euh… Merci, sergent, se rengorgea-t-il.

– Au fait, comme je constate que vous avez l’esprit bien aiguisé, vous devez sûrement savoir à quoi servent ces numéros ? Là, en-dessous de chaque tablette, précisa le sergent face au regard perplexe du policier.

Dans le souci de bien faire, l’agent n’avait eu de cesse avant l’arrivée des enquêteurs de questionner le personnel, de relever toutes les informations, et c’est avec assurance, voire une pointe de suffisance qu'il répondit à Buckowski.

– Affirmatif, sergent. Il s’agit du numéro des chambres des clients.

– Et quel numéro est-il inscrit ici ? demanda Beck en désignant du doigts la petite plaque sous les « chaussures » de cuir et de chair.

– 64.

– Bravo ! Et pouvez-vous me dire alors pourquoi on est tous encore là, Jones ?

 

***

 

Pour la deuxième fois de la journée, Molinari se retrouvait dans le bureau de Mendez, cette fois en compagnie de Buckowski. Le caractère particulier du meurtre de l’hôtel Miramar rendait le capitaine nerveux.

– Qu’est-ce que ça a donné à l’hôtel ?

Beck semblait plus intéressé par le pendule de Newton posé sur l’étagère que par la question du capitaine. Inlassablement, il relançait une bille, s’amusant de son tintement métallique. Chris prit la parole.

– Il s’agit d’une femme, Catherine Beaumont, une cliente de l’hôtel qui avait participé à une conférence donnée dans ce même hôtel la veille. Les pieds mutilés ont été découverts dans la conciergerie de l’hôtel. À partir de là nous avons pu remonter au numéro de sa chambre où son corps gisait sur le lit. Elle a subi plusieurs mutilations, au niveau des chevilles, donc, et des poignets. Si ses pieds ont bien été mis en avant de façon à ce qu'on les retrouve, il n'y a cependant aucune trace de ses mains. Le légiste réalise l’autopsie en ce moment et pourra nous dire si la mort est consécutive à la perte de sang ou due à l’asphyxie causée par l’étoffe qui obstruait sa bouche. Le S.I.S a effectué les relevés et nous attendons leurs conclusions. Pas de trace de lutte dans la chambre. Un meuble a également été découpé en deux mais il a simplement servi de... Chris chercha ses mots. Il a servi de planche à découper, si vous me permettez l’expression. Pas de témoin direct. Aucune personne suspecte n’a été aperçue. Ou alors trop...

– Comment ça ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? interjeta Mendez.

– Une bande de clowns, laissa tomber Beck, sans quitter des yeux les oscillations de son jouet.

– Ça va pas commencer, sergent ! le sermonna le capitaine.

– Non, capitaine, c'étaient vraiment des clowns, confirma Molinari. Le chanteur du groupe Joint Causes a loué tout un étage de l’hôtel pour une semaine et hier soir, pour fêter les huit ans de son fils, il a fait venir des clowns, mais aussi un magicien et une foule d’autres artistes. Comme l’alcool coulait à flot, tout ce petit monde s’est vite éparpillé à tous les étages.

Le regard incrédule de Mendez naviguait entre Molinari et Beck, cherchant à savoir si ses deux enquêteurs n’étaient pas en train de se moquer de lui.

– Des clowns... finit-il par dire, comme pour se convaincre de la réalité de ce qu’il venait d'entendre.

– C’est bien ça, capitaine, confirma Beck d’un ton narquois en laissant tomber pour la énième fois la bille métallique, relançant les cliquetis réguliers.

Sentant la tension monter de plus en plus, Molinari enchaîna :

– Avec autant de personnes sur les lieux, le suspect a pu passer inaperçu. Même dégoulinant de sang, ou une arme à la main, on aurait pu le prendre pour l'un des participants à la fête déguisé pour l'occasion. Bref, il va nous falloir compter sur les prélèvements. De leur côté, les inspecteurs Spade et Calagan ont commencé à interroger les personnes mentionnées dans l'agenda de Catherine Beaumont sur les trente derniers jours, mais là encore, ça risque d'être long. Alors en attendant, nous allons creuser dans la vie de la victime pour trouver un mobile.

Mendez accusa le coup. Avec ce meurtre horrible, il se trouvait dans la pire des situations pour un capitaine de police : une affaire de meurtre sur les bras sans la moindre piste exploitable et une obligation de résultat rapide avant que la presse ne s'en mêle. Mais ce qui le rongeait par dessus tout c'est qu'une seule personne dans son service pouvait l'aider à résoudre cette affaire : Stanislas Buchowski. Il se tourna vers lui :

– Et vous, sergent, comment vous voyez l’affaire ?

Sachant combien il en coûtait au capitaine Mendez de faire appel à lui, Beck sembla mûrir un instant sa réponse, alors qu’il savourait en réalité cette petite victoire remportée sur son supérieur. Puis, d'un ton tout à fait professionnel il répondit :

– Au vu des premiers éléments, je pense que c’est le magicien qui a fait le coup. Il a tranché le corps en morceaux, comme prévu, et quand il a voulu les remettre en place, il s'est vautré. Du coup, il a laissé des morceaux de corps un peu partout dans l'hôtel et il s'est volatilisé.

Mendez s’en voulut d’avoir cru que Beck pourrait une seule fois lui faire grâce de son insubordination et il laissa échapper un cri de colère :

– Dehors ! Tous les deux, dehors ! Je vous veux au rapport demain, même heure. Et je veux des résultats.

 

***

 

Les rayons de soleil de cette fin d’après-midi nimbaient la salle des enquêteurs d’un halo cuivré, dans lequel se détachait une silhouette immobile. Molinari examinait le tableau sur lequel il avait disposé toutes les informations recueillies par les différentes équipes depuis la découverte du corps, la veille. Il avait soigneusement ordonné les constatations médicales, les photos de la scène de crime, les informations collectées lors des interrogatoires et des enquêtes de voisinage. Cet ordonnancement apaisait son esprit et confortait son assurance de résoudre cette affaire.

Buckowski entra dans la pièce, à la main un gobelet en plastique répandant l’arôme du café chaud. Découvrant le tableau, il s’avança et le parcourut de son regard myope.

– J’ai regroupé les informations en fonction de leur nature. On pourra ensuite faire les liens entre elles, expliqua le jeune inspecteur.

– Dis donc, tu les as eus où ces aimants ? Ça fait des mois que je demande une nouvelle agrafeuse, répliqua cyniquement le sergent.

– Ok, je vous laisse, je file au S.I.S pour voir s’ils ont terminé les analyses.

– Reçu 5 sur 5, ironisa Beck.

Molinari ne releva pas et quitta la pièce sans un regard pour Buckowski en train de former un bonhomme avec les quelques aimants laissés de côté. Une fois seul dans la pièce, il s’assit dans l’un des fauteuils, face au tableau. La présentation analytique qu’avait faite le gamin ne lui convenait pas. À quoi bon vouloir être rationnel avec des individus qui ne l’étaient pas. Même le tueur le plus méthodique n’était guidé que par sa pulsion meurtrière, en dehors de toute raison. Un empilement de faits ne permettrait jamais d’appréhender la folie qui pousse au crime, de percevoir les passions dissimulées derrière les apparences des conventions. Beck laissa glisser son regard sur les informations recueillies, comme pour se prouver qu’il n’y trouverait rien.

Catherine Beaumont était une femme de 36 ans d'une beauté certaine. Sa chevelure auburn tombait en cascade sur ses épaules fines. Ses formes étaient parfaitement proportionnées, ses yeux noisette invitaient au voyage et elle avait dans son regard cet éclat qui semblait dire à quel point elle aimait la vie. Difficile d'admettre que cette jeune femme était la même que celle photographiée lors de l'autopsie, dont les clichés froids et implacables, exposés au tableau, contrastaient tant avec les photos prises de son vivant. Son corps était recouvert d’une teinte bleutée causée par la cyanose consécutive à l’étouffement. On reconnaissait à peine son visage déformé par un rictus macabre. Les extrémités, pieds et mains, avaient été sectionnées assez grossièrement. Le meurtrier avait dû porter plusieurs coups pour détacher chacun des membres de la victime, ce qui tendait à prouver qu'il n'était pas vraiment dans ses habitudes de désosser un corps, fait plutôt rassurant au demeurant. Mais si les pieds avaient été retrouvés, qu'en était-il des mains ? Avaient-elles été conservées comme fétiche, pour servir à une autre mise en scène macabre ou pour éviter des prélèvements incriminants ? Les clichés de la scène de crime montraient les projections de sang qui tapissaient la pièce. Qu’est-ce qui avait pu déclencher un tel déchaînement de violence, à la fois si sauvage, et pourtant maîtrisé. Était-ce une rencontre malencontreuse ou la jeune femme était-elle la cible désignée ?

Beck passa en revue les jours précédant le crime tels qu’ils avaient été reconstitués à partir des interrogatoires et des documents collectés. Catherine Beaumont était arrivée en ville cinq jours plus tôt pour finaliser la mise en place d’une série de conférences et d’expositions qui devaient être organisées à travers tout l’État, et dont la première avait eu lieu le soir de sa mort. Au cours de ces journées, elle avait eu un agenda chargé, les rendez-vous s’enchaînant à un rythme soutenu. Elle avait reçu tous ceux qui comptaient dans le domaine des arts et qui souhaitaient faire leur cour pour glaner quelques subsides ou des postes dans l’une des galeries gérées par le fonds Merckham. Les entretiens n’avaient pas toujours été cordiaux, Catherine Beaumont sachant se montrer sèche envers les importuns, mais aucun dérapage n'avait été rapporté. Exception faite de l'entrevue inopinée avec l'ex-mari, que Molinari avait mis en bonne place sur son tableau. Catherine Monterro avait connu Paul Beaumont lors de ses études. Qu’est-ce qui avait pu la pousser vers un ajusteur-fraiseur, à quelle occasion s’étaient-ils connus ? Des questions qui restaient pour le moment sans réponse. Toujours est-il que leur idylle se conclut par un mariage, et la naissance, quelques mois plus tard, d’une petite Melinda,  aujourd’hui âgée de 10 ans. Il semblait que les relations du couple se soient dégradées à mesure que l’activité professionnelle de la jeune femme prenait de l’ampleur. La consultation du fichier de la police déclinait les premiers appels des voisins signalant des disputes, puis ceux de Catherine. Puis il y avait eu les dépôts de plainte, le divorce, et l’ordonnance d’éloignement, mais Paul Beaumont s’était entêté, non plus pour l’amour perdu de son ex-femme, mais pour celui de sa fille. Deux jours plus tôt, ayant appris que Catherine était de passage en ville, il avait débarqué à l’hôtel, complètement saoul et avait demandé à parler à sa femme. Lorsqu'il l'avait aperçue, sortant de l’ascenseur, il s’était rué sur elle avant qu’elle ait eu le temps de rebrousser chemin, et l'avait légèrement molestée, tout en l'insultant. Elle n’avait échappé aux coups que grâce à l’intervention du personnel de l’hôtel qui s’était immédiatement interposé. Une nouvelle plainte devait être déposée dans les jours à venir. La piste semblait séduisante, mais le fraiseur-ajusteur avait-il les capacités de faire du temps partiel en boucherie ?

À part cette option, à quoi pouvait-on se raccrocher ? Un nom entouré en rouge dans l’agenda de la galeriste, avec ce mot écrit en capitales : EXPLICATIONS ! Le nom était celui du directeur financier du fonds Merckham, Philippe Stoner. Il était actuellement en déplacement et sa secrétaire faisait barrage. Il devait être de retour demain. Pour une fois, Beck se dit qu’il allait aimer cet entretien.

Le fil de ses pensées fut interrompu par le retour de Molinari qui se dirigeait en trombe vers tableau où il fixa un nouveau document à côté duquel il dessina au marqueur un point d’interrogation. Alors qu'il était sur le point de regagner son siège, il remarqua que le sergent était encore là.

– Ah ! sergent. Je pensais que vous étiez rentré.

– Je t’attendais pour que tu me raccompagnes.

– Nous avons un nouvel élément. Les analyses des morceaux de cuir cousus aux pieds de la victime ont permis de trouver deux types de sang. Il y a bien sûr celui de la victime, en abondance, mais la Scientifique y a également relevé les traces d’un autre ADN. Dorothy va essayer de faire une identification. Cette affaire ne sera peut-être pas aussi compliquée que ça à résoudre en fin de compte, ajouta l’inspecteur, se réjouissant déjà de voir sa première enquête se conclure aussi positivement.

– Bon, si on y allait, p'tit. J’aime bien manger à heures fixes.

Et Beck se dirigea vers la sortie.

 

***

 

Le lendemain matin, Dorothy Cooper découvrit sur son bureau les dossiers qui l’attendaient et qui s’étaient accumulés depuis la veille. Chaque analyse réalisée par un technicien faisait l’objet d’un dossier. Une fois les tests effectués, les pièces à conviction étaient replacées dans leurs boîtes et y étaient joints les résultats. Elle parcourut la pile et s’arrêta sur les scellés contenant les morceaux de cuir utilisés dans la mise en scène macabre du meurtre de Catherine Beaumont. Alors qu'elle prenait connaissance des données, soudain elle s’arrêta net et s’assit, tentant de saisir l’ampleur de sa découverte. Était-ce seulement cohérent ? Pouvait-il y avoir erreur ? D’un autre côté, elle ne pouvait pas garder cette information pour elle seule.

Elle referma le dossier et s'engouffra dans les couloirs, en direction des ascenseurs.

 

À suivre...

 

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(épisodes 1,2 & 3)

Part. 2 

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